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Le coaching : une mesure au service du développement durable ?

Posted on 3 February, 2020 at 4:26 Comments comments (137)
Il faudrait être sourd et aveugle, un ermite coupé du monde ou un climato-sceptique convaincu pour ne pas être au courant de LA thématique qui fait la une de l’actualité. Les mots-clés « développement durable », « biodiversité », « réchauffement climatique » ainsi que les noms de Greta Thunberg, d’Extinction Rebellion ou des divers lieux liés aux manifestations pour le climat font partie désormais de nos discussions et de nos préoccupations.

Que l’on soit profondément convaincu par l’urgence de la question ou moins alarmiste, force est de constater qu’il est indispensable d’agir : le résultat des toutes récentes élections fédérales en représentent un signe flagrant. Que cela soit au niveau collectif ou individuel, les personnes se mobilisent là où elles ont les moyens de le faire : comme le disait Jean-François Rubin, directeur de la Maison de la Rivière à Tolochenaz sur les ondes de LFM en octobre 2018, « pour sauver le monde, il faut pouvoir sauver son monde ».
 
En ce qui me concerne, j’ai pris le parti, tel le colibri de la fable amérindienne du même nom, de faire ma part plutôt que succomber au défaitisme et au sentiment d’impuissance devant l’ampleur de la tâche ainsi que devant l’immobilisme des politiques. Il y a d’abord les gestes écologiques : ampoules LED ; utilisation d’énergies autres que fossiles ; diminuer la consommation de protéines animales ; acheter local, en vrac et bio ; se déplacer en transports publics plutôt qu’en voiture ou en avion. Mais cela suffit-il ? La sauvegarde de nos écosystèmes peut-elle se limiter à des changements de comportements « de surface » ou nécessite-t-elle une réflexion en profondeur de ce qui se cache derrière nos attitudes ?
 
Dans leur ouvrage prônant l’écologie intérieure[1], Marie Romanens et Patrick Guérin parlent de la nécessité de réintroduire de la « reliance » et de rétablir un lien plus équilibré entre ce que ce nous sommes et ce dont nous faisons partie. Autrement dit : pour mieux vivre avec le monde qui nous entoure, il nous faut (ré)apprendre à prendre soin du lien avec nous-même. À quoi cela nous sert-il d’appliquer une liste de nouveaux comportements éco-responsables si nous ne nous penchons pas sur ce qui fait que nous consommons autant voir (beaucoup) trop ? L’acte de recycler ce qui finit dans nos diverses poubelles peut-il se passer d’une réflexion autour du tri de nos « déchets intérieurs », de nos « faux besoins », souvent imposés par la société et/ou par nos « pensouillures »[2] mentales.
 
Comme le soutiennent les deux auteurs, nous nous coupons souvent de nos vrais besoins, de ce qui est essentiel pour nous car « à une époque où le rationnel et l'objectivité prévalent, où l'accent est mis sur les performances et la réussite, il n'est guère facile de laisser apparaître sa sensibilité, son émotivité, ses facultés intuitives, la douceur de son coeur et son imaginaire poétique. Tout ce versant de l'être doit rester indécelable, sous le contrôle de la volonté » (p. 144) et, ajouterais-je, anesthésié par des comportements éco-irresponsables dont l’objectif est de nous soustraire à notre vulnérabilité[3].
 
Dans ce sens, le coaching, du moins tel que je le comprends et le pratique, n’est pas juste un effet de mode qui « épouse » l’actualité mais bel et bien une mesure de développement durable. En effet, si l’on en croit Regula Kyburz-Graber, Ueli Nagel et François Gingins[4], il est nécessaire, pour permettre à chacun-e de se développer de manière durable et écologique, d’apprendre à agir malgré les incertitudes, à affronter les contradictions (en commençant par celles intérieures) de manière constructive, à réfléchir à ses valeurs, à développer de nouveaux regards ainsi qu’une compréhension systémique, sur soi-même et sur nos contextes professionnels et personnels.
 
Un programme, certes exigeant et demandeur de temps, mais de mon point de vue incontournable si l’on veut parler d’une écologie véritable et complète.


[1] Guérin, P. & Romanens, M. (2010). Pour une écologie intérieure. Paris : Payot.
[2] Marquis, S. (2016). On est foutu, on pense trop. Comment se libérer de Pensouillard le Hamster. Paris : Points. 
[3] Voir à ce sujet la vidéo-conférence TEDx de Brené Brown « Le pouvoir de la vulnérabilité » : https://www.ted.com/talks/brene_brown_the_power_of_vulnerability?language=fr - t-17490 
[4] Kyburz-Graber, R., Nagel, U., Gingins, F. (2010). Demain en main. Enseigner le développement durable. Mont-sur-Lausanne : LEP.

Cet article est une version modifiée de celui paru sur le site de Coaching Services en janvier 2020.

Au sec....ours !

Posted on 3 February, 2020 at 4:07 Comments comments (124)
Je l’avoue avec humilité et en toute sincérité : je sèche. À l’image de la Californie ainsi que des nappes phréatiques, de certains lacs et cours d’eau d’une grande partie de la Suisse entre mai et octobre 2018, je souffre de sécheresse. Rien à voir avec une absence de liquide ou d’humidité physique et réelle : l’aridité dont je parle est purement symbolique. J’ai beau me creuser les méninges, interroger mon cœur et mon corps : rien ne vient – la page entière s’offre à moi, désespérement blanche, vide et désertique.
Soit les idées se présentent et s’entrechoquent, jouent des coudes et se bousculent pour accéder à la sortie « Expression » pour finalement ne jamais parvenir à emprunter ce couloir-là. Ou alors, plus difficile à admettre pour un hyperactif mental comme moi,  aucune étincelle ne jaillit au firmament de mon ciel cervical, laissant une immense place à un néant peu enclin à la créativité et à la verbalisation.

Cet état et ce constat me font penser à deux séances d’accompagnement que j’ai vécues récemment et au cours desquelles j’ai été amené à dire : « je sèche ». Comme dans les scénarios décrits ci-dessus, soit mon mental ressemblait à une machine à pop-corn en pleine activité mais dont il était impossible d’extraire un seul grain de maïs soufflé, soit un vent rude soufflait sur les plaines infinies de mes connexions synapsiques.
 
La première situation s’est déroulée dans le cadre d’un accompagnement collectif d’une équipe en crise. À un moment donné, deux personnes du groupe en sont presque venues aux mains et, suite à cet incident, un silence lourd de sens s’est installé dans les interstices relationnels des personnes présentes (cinq en tout, moi compris). Une absence de communication verbale qui contrastait fortement avec le bruit auquel j’étais confronté dans ma tête, mon cœur et mon ventre : émotions, sentiments, souvenirs, blessures du passé prêtes à s’ouvrir. Ce qui en est ressorti ? Un « j’avoue humblement que je sèche et que j’ai besoin de votre aide pour vous aider » navré et un brin coupable.
 
La deuxième illustration est à placer dans le contexte d’un coaching individuel. En début de rencontre et après avoir décrit sa problématique, la personne accompagnée formule la demande suivante : « j’aimerais que vous m’aidiez à être moins hypersensible et hyperactive ». Cette fois-ci, pas de tempête, ni dans mon cerveau, ni ailleurs – rien. Puis un moment de silence qui m’a paru durer une éternité. Et finalement, la seule chose que j’aie réussi à dire s’est avéré être un : « Wouahouh ! Là, je sèche » tonitruant.
 
Dans les deux cas, pas de feu de forêt ni d’anhydrie. En effet, après la rupture et le silence accompagnés du langage non-verbal  de mes interlocuteurs – que j’ai interprété comme de l’étonnement et une forme de désarroi –, tant le collectif que la personne accompagnée ont fait preuve d’un esprit d’initiative qui m’a laissé presque aussi perplexe que ma siccité créatrice.
 
Dans les deux cas, l’aveu de ma « sécheresse », assorti d’une demande d’aide plus ou moins explicite, ont débouché sur une discussion porteuse de fruits. Le collectif a en effet entamé une discussion spontanée autour du ressenti par rapport au « clash » vécu en direct, ce qui a débouché sur des pistes de résolution de problème. La personne concernée par le coaching individuel a, quant à elle, rebondi en reformulant sa demande de manière plus réaliste.
 
Comment interpréter ce qui s’est passé avant, pendant et après mon appel au sec…ours, chez moi et chez les autres ? Là, je sèche et vos lumières, chers lecteurs, sont les bienvenues.  
 
À toutes et à tous, je souhaite une très belle année pleine de moments apparemment peu féconds et pourtant si porteurs de vie et de nouveautés.

 
 











Cet article est une version modifiée et illustrée de l'article paru sur le site de Coaching-Services en mars 2019.
 
 

Être seul….vraiment ?

Posted on 9 June, 2018 at 17:11 Comments comments (413)
De retour dans mon lieu de retraite favori, accueilli avec bienveillance et humanité malgré des circonstances difficiles pour toute l’équipe sur place, je savoure ces instants de solitude et de rendez-vous avec moi-même, marqués par des balades, des temps d’écriture, de lecture et de repas. Plusieurs interrogations cependant me taraudent : suis-je vraiment seul ? pourquoi ces moments de solitude me font-ils tant de bien ? et pourquoi est-ce que je ressens de la tristesse à chaque fois que je me prépare pour mes week-ends de mini-retraite ? 


Ces questions font écho au sentiment de solitude que vivent certains clients et dont ils souffrent parfois : l’impression que les autres ne peuvent réellement comprendre ce que ces personnes endurent, d’être non seulement seuls mais également isolés par un vécu que les autres ne partagent pas ou n’ont jamais partagés. Dans une problématique différente que j’accompagne actuellement, un collectif se plaint d’un des travers les plus fréquents dans le cadre d’un  « management » déshumanisant : « on » (les supérieurs, difficilement identifiables) demande au groupe d’être autonome et, lorsqu’il y a problème, il n’y a plus personne pour épauler les employés demandeurs.
 
Je ne peux que partager ce sentiment voir cette souffrance qui me renvoie à mon vécu du burn-out, pendant lequel j’ai effectivement ressenti une profonde et parfois abyssale solitude doublée d’un sentiment d’isolement au sein d’une communauté, familiale et professionnelle, pour laquelle j’avais l’impression d’être un pestiféré que l’on considérait certes avec bienveillance et un brin de condescendance, mais que l’on aurait aimé voir guérir et revenir à la « normale » le plus rapidement possible.


En lien à cette période, Christophe André [1] souligne la différence qu’il y a entre la solitude perçue et la solitude réelle, la première prenant souvent beaucoup plus de place que la seconde. Si nos émotions et notre manière de vivre la réalité nous font nous sentir terriblement seuls, la réalité n’est pas forcément aussi dramatique : si certaines personnes nous renvoie en effet une image d’ « exilé », d’autres, que nous rencontrons parfois en chemin, se mettent à notre écoute, tendant l’oreille et parfois la main, tel un ami qui « nous laisse affronter notre solitude sans nous perdre de vue [2] ».
 
Comme le dit si bien Jacqueline Kelen [3], « on est toujours plus seul qu'on ne le croit et bien moins seul qu'on ne pense ». L’auteur ne fait cependant pas uniquement allusion aux personnes qui nous accompagnent sur ce chemin aride et accidenté de la solitude : elle ouvre des portes qui peuvent nous permettre d’accepter et de transcender ce vécu.


La première ouverture renvoie à notre solitude ontologique et à notre condition humaine. Car, comme nous le rappelle Frédéric Lenoir [4], « gardons aussi à l'esprit que nous sommes seuls, que nous sommes nés seuls et que nous mourrons seuls. Ne cherchons pas à fuir cette solitude existentielle en nous attachant de manière excessive, dans une sorte de fusion, avec un autre être. Sachons que nous devrons tôt ou tard être séparés et apprenons à aimer en nous attachant de manière juste. » Jean-Louis Servan-Schreiber [5] lui emboite le pas en rappelant qu’ « être singulier, c'est être en solitude puisque nous sommes seuls à partager notre monde unique ».
 
Le fait que la solitude soit perçue comme un isolement par la personne qui la subit et en souffre repose donc sur un mythe : celui de la fusion, de la symbiose. L’autre – quel qu’il soit – devrait non seulement être capable de « lire » notre monde mais en plus être à même de le comprendre et de l’accepter…alors que nous sommes souvent bien maladroits voire incapables de faire de même en regard de notre univers, voire de nos « multivers », de nos multiples univers…
 
Or, c’est justement cette même solitude, mais choisie cette fois – « La seule solitude qui vaille c'est celle qu'on choisit, pas celle qu'on subit [6] » – qui nous permet d’aller à la rencontre de nous-même. Pour le dire avec les mots de Lytta Basset, « consentir à sa solitude, c’est devenir homme et femme, devenir un [7] ».
 
Ce voyage n’est pourtant pas une balade d’agrément, car, comme le souligne Jacqueline Kelen, « cette immensité peut faire peur, car elle demande des égards et requiert des devoirs [8]. » : découvrir et explorer ces mondes qui nous constituent et qui s’entrechoquent parfois demande en effet à la fois une grande capacité de bienveillance et de patience envers nous-même ainsi qu’une compétence de négociation et de mise en dialogue de nos diverses facettes.
 
Un apprentissage permanent qui, en plus de la difficulté de la tâche, n’est ni facilité ni encouragé par la société actuelle pour qui la communication est avant tout une affaire d’extimité, c’est-à-dire d’une intimité travestie, un « faux self » publié via les réseaux sociaux. Or, si l’on en croit Nicole Fabre « c'est dès l'enfance que nous devrions éduquer ceux qui nous sont confiés à supporter et à aimer la solitude. Ne pas leur donner en pâture les groupes d'amis qui, en retour, les absorberont. Supporter de les voir parfois s'ennuyer ou perdre du temps afin que naissent les désirs, que se développe le rêve - leur rêve. Mais, pour cela, il nous faut croire en la valeur de la solitude, savoir et croire qu'elle est féconde et qu'elle nous rend capable d'être nous-mêmes lorsque nous retournons au milieu des autres [9]".


Apparaît ici la deuxième porte susceptible de donner du sens au sentiment de solitude profond que vivent certaines personnes : pour entrer réellement en relation avec les autres, il est nécessaire d’être seul et, lorsqu’on est seul, on est relié aux autres, « alone, all one : seul avec tous [10] ». La solitude, surtout lorsqu’elle choisie et assumée, nous permet en effet dans un premier temps d’entrer en relation avec nos émotions, nos pensées, nos besoins, nos envies, nos élans, nos rêves – tout ce qui constitue notre monde intérieur – pour ensuite pouvoir véritablement nous relier aux autres, à leur propre solitude et à leur univers. L’idéal de la relation serait donc d’être un « solitaire sociable [11] » ou, comme j’aime à le dire, « un solitaire solidaire » qui aime à la fois « être seul en étant accompagné et être accompagné en étant seul [12] ».
 
Ce qui me touche et me frappe chez mes clients qui traversent, chacun à sa façon, ce désert de solitude vécue comme un isolement, c’est le fait qu’ils trouvent pour la plupart une grande ressource dans le contact avec la nature – et, si possible, en étant seul. De mon point de vue, ces personnes prennent ainsi soin de leur lien non seulement aux autres mais également – voire surtout – à l’Autre : au Grand Tout, à l’Univers, au Souffle, à la Source. Peu importe le nom que chacun-e veut bien lui donner, le vécu de la solitude « entendue comme un isolement dramatique (…) apparaît dès lors comme un terreau possible pour un approfondissement, une découverte quasi métaphysique de l'homme à la fois perdu et relié [13] ». C’est donc en assumant sa solitude et en en prenant soin qu’on peut y trouver une ouverture, une « reliance [14] » à soi, aux autres et à l’Univers – un paradoxe qui n’est qu’apparent.
 
Que cela soit dans le parcours de vie de mes clients ou dans le mien, les moments de solitude vécue comme un isolement, comme un exil involontaire et subi, alternent ainsi – ou, en ce qui me concerne, ont alterné – avec des moments de solitude choisie et revendiquée, car ressourçante et reliante. Et, peu à peu, pas après pas, ce qui est fuit devient objet de sollicitude jusqu’à devenir un besoin incontournable et non négociable : la solitude devient un lieu ressource, parfois refuge, qui permet de se reconstruire, de se « re-co-naître » et de revenir renouvelé vers les autres. En d’autres termes, « pour se découvrir capable d'attachement, il faut avoir été attaché puis détaché. Pour vivre sa solitude dans ce qu'elle a de plus profond, de fondamental, à la fois douloureux et riche, il faut en somme avoir joué au fort-da [15] ».


Je comprends dès lors mieux l’irrésistible élan qui habite certains de mes clients – et qui m’a hanté longtemps également – de quitter celles et ceux qui leurs sont chers (c’est le « fort » qui, en allemand veut dire, « loin »), suivi par une phase pendant laquelle l’exilé plus ou moins volontaire revient « au port » (le « da » qui, en allemand, signifie « là »), plus heureux que jamais de retrouver les liens initiaux, privés ou professionnels. Et j’arrive également à mettre des mots sur ce sentiment ambigu et diffus que je ressens à chaque fois que je fais mes valises pour une ou deux journées de véritable solitude choisie, assumée et revendiquée : au fond de moi, « quelque chose » doit à chaque pouvoir s’arracher, se détacher – Fabrice Midal dirait, au sujet de la méditation, se « dés-attacher » - pour mieux revenir et réinvestir les liens et aussi les rôles du quotidien.
 
Même si la tâche n’est pas dès plus accessible et que la grâce est indissociable d’un effort, je ne peux que vous encourager, chères lectrices et chers lecteurs, à prendre soin de vous en vous donnant la permission d’aménager des moments de solitude que chacune et chacun habitera comme bon lui semble. Il n’est à mon avis pas nécessaire de se retirer du monde pendant plusieurs années, comme l’a fait Matthieu Ricard, moine bouddhiste et interprète du Dalaï Lama : quelques minutes ou heures suffisent parfois à condition d’être respectées de manière régulière. Je me souviens d’un cadre d’une ville de la Côte qui me disait qu’il restait parfois volontairement enfermé dans les toilettes du bureau plus longtemps que nécessaire, car c’était le seul endroit où on ne venait pas le déranger. Comme ce monsieur – si vous permettez le jeu de mots facile et douteux – restez à l’écoute de vos besoins les plus profonds. 




Les illustrations de cet article sont toutes des photographies réalisées par Evynn LeValley dont la sensualité et les nuances de la série "Feminine Solitude" m'ont beaucoup touché (pour plus de détails : http://www.evynnlevalley.com/fineartFS.php)
 
 

[1] André, C. (2006). Imparfaits, libres et heureux. Pratiques de l'estime de soi. Paris: Odile Jacob.
[2] Basset, L. (2010). Aimer sans dévorer. Paris: Albin Michel, p. 201. 
[3] Kelen, J. (2005). L'esprit de solitude. Paris: Albin Michel, p. 197. 
[4] Lenoir, F. (2012). L'Âme du monde. Paris: NiL Editions, p. 146-147 
[5] Servan-Schreiber, J.-L. (2015). C'est la vie. Essais. Paris: Albin Michel, p. 28
[6] André, C. (2006). Imparfaits, libres et heureux. Pratiques de l'estime de soi. Paris: Odile Jacob, p. 237 
[7] Basset, L. (2010). Aimer sans dévorer. Paris: Albin Michel, p. 201 
[8] Kelen, J. (2015). Sois comme un roi dans ton coeur. Entretiens. Genève: Labor et Fides, p. 32 
[9] Fabre, N. (2004). La solitude. Ses peines et ses richesses. Paris: Albin Michel, p. 29 [10] Kelen, J. (2005). L'esprit de solitude. Paris: Albin Michel, p. 198 
[11] André, C. (2006). Imparfaits, libres et heureux. Pratiques de l'estime de soi. . Paris: Odile Jacob, p. 237 
[12] Corneau, G. (2003). Victime des autres, bourreau de soi-même. Paris : Laffont. 
[13] Fabre, N. (2004). La solitude. Ses peines et ses richesses. Paris: Albin Michel, p. 67
[14] Guérin, P. & Romanens, M. (2010). Pour une écologie intérieure. Paris: Payot.
[15] Fabre, N. (2004). La solitude. Ses peines et ses richesses. Paris: Albin Michel, p. 80

Être dans le contrôle…et le perdre.

Posted on 3 February, 2018 at 11:48 Comments comments (844)
Après plusieurs mois de cheminement, je m’octroie à nouveau une pause dans mon pèlerinage. L’occasion de faire le point sur mes émotions, mes besoins, mes envies. Sur ce qui m’habite tout au fond de moi et que j’ai parfois de la peine à entendre dans le tumulte d’un quotidien (à mon goût souvent trop) bien rempli et bruyant.


C’est aussi la première fois depuis le mois de novembre 2016 et depuis la publication de mon témoignage écrit cet automne que je me prépare à rédiger un article pour mon blog – exception faite de ma contribution de début janvier, une reprise d’une « commande » des mes collègues et amis de Coaching-Services. Bien que décidé à « accoucher » de nouvelles réflexions, je me retrouve sans aucune inspiration, mon intuition me soufflant de manière répétée que, au fond, je n’ai besoin de rien et encore moins d’écrire. Je lâche prise et me dis que, à part moi, personne n’attend quelque production que ce soit. Et que, quand l’envie de me mettre au clavier viendra, je serai à l’écoute.
 


Comme souvent lors de mes « mini-retraites » d’un week-end, je me fais plaisir en regardant un film dont je sais qu’il a de fortes chances de ne pas obtenir les suffrages de ma famille pour nos soirées TV communes. Ce soir-là, je jette mon dévolu sur un film sorti en janvier 2017 et présenté au festival de Sundance : To the Bone (Jusqu’à l’os) qui raconte l’histoire de Ellen (interprétée avec beaucoup de finesse et  justesse par Lily Collins, fille aînée de Phil), une jeune fille anorexique de 20 ans, et son chemin vers la guérison.

Au-delà de la thématique centrale et de la controverse que cette production a suscité, notamment par rapport à la manière dont l’anorexie est présentée[1], ce film m’a beaucoup touché car il a fait écho à un concept récurrent à la fois dans ma vie et dans celle des personnes que j’accompagne : le contrôle.


Que cela soit dans la bande annonce ou dans le récit, il est frappant de voir à quel point les personnages mettent de l’énergie à contrôler leur corps, leur poids et leur alimentation : mesures incessantes du tour de bras par exemple, exercices physiques à outrance, vomissements forcés, connaissances extrêmement pointues du nombre de calories présentes dans l’assiette, obsession du poids.

Une « contrôlite » qui débouche au mieux sur des pertes de connaissances ou, à l’extrême, sur la mort. Et, donc, sur une absence totale de contrôle sur sa vie.

C’est en effet ce paradoxe que j’aimerais principalement relever ici. Du haut de notre « tour de contrôle »[2] dont la hauteur nous est utile, pensons-nous, à nous orienter dans une société qui met en avant des valeurs de performance et de réussite, nous nous illusionnons de pouvoir maîtriser le temps ainsi que le cours de notre vie. Nous gérons notre existence comme nos comptes en banque, avec objectivité, anticipation, planification et intérêts. Nous pensons pouvoir contrôler l’imprévu et l’imprévisible, les aléas du présent comme les incertitudes de l’avenir.

Or, ce besoin de contrôle sur la réalité cache une peur : celle de se retrouver face à « sa sensibilité, son émotivité, ses facultés intuitives, la douceur de son coeur et son imaginaire poétique. Tout ce versant de l'être doit rester indécelable, sous le contrôle de la volonté »[3].

Craignant d’être affectés, modifiés, transformés voire détournés pas nos émotions, nos sentiments et nos blessures, nous nous emmurons dans une prison que nous nous construisons nous-mêmes et dont nous sommes à la fois le prisonnier et le geôlier.
 
Poussés par notre mental, fidèle allié de notre ego dans sa volonté de contrôler ce qui pourrait représenter une menace à ses routines, et nous identifiant à nos croyances et à nos schémas inconscients, nous nous mettons très souvent sur mode « pilote automatique », confondant action avec réaction et privilégiant le faire à l’être. C’est ainsi que, paradoxalement, la volonté de maîtriser notre vie, extérieure et bien plus encore intérieure, débouche sur une perte de contrôle. Réglé sur mode automatique, notre pilote augmente en effet les possibilités de sorties de route : burn-out, dépression, accidents, maladies chroniques.

Car, comme le dit Christophe André[4], « le désir de tout placer sous contrôle a pour conséquence un sentiment épuisant de n'avoir jamais fini ce que l'on a à faire. On se condamne à être toujours débordé ». Nous sommes donc tous des Sisyphe en puissance, résignés à pousser notre rocher jusqu’au sommet de la montage…avant de devoir le rechercher au pied du même sommet et de recommencer indéfiniment.

Nous pensons gagner notre vie en nous lançant des défis dont la réalisation nous rassure, sans prendre en considération que nous nous éloignons parfois de l’essentiel et de l’essence. Que nos vies ressemblent parfois à une course contre le temps et que nos journées, pourtant bien (voir trop) pleines, sont parfois vides de moments de plénitudes.
 
Mais alors, me direz-vous, comment se sortir de ce cercle vicieux et de cette prison ? Comment remettre un véritable pilote dans notre véhicule de vie ?
 
Principalement en prenant conscience de ce que nous ne voulons pas voir et ce qui nous fait peur : notre intimité, nos émotions, notre vulnérabilité ainsi que nos schémas récurrents et nos croyances, certes utiles mais parfois très limitantes. Car, « lorsqu'on est conscient d'une chose, on peut prendre le contrôle sur cette chose. Lorsqu'on n'est pas conscient d'un sentiment, c'est lui qui a le contrôle sur vous »[5].

Ce que l’on appelle communément un « travail sur soi » revient alors à observer, nommer et à accueillir avec bienveillance ce magma intérieur que constituent notre affectivité, nos peurs, nos doutes. Sans oublier notre tendance à la Toute-Puissance qui représente souvent une réponse à la peur de perdre de contrôle…et une autre manière de contrôler notre vie ou ce que nous aimerions qu’elle soit.

Il ne s’agit nullement de livrer un combat contre nos démons – ce qui équivaudrait à vouloir reprendre le contrôle, une lutte dont on sort presque toujours perdant et qui contribue à l’épuisement – mais de se réconcilier avec eux en leur laissant une place mais pas toute la place. Cette acceptation, cet accueil de toutes les parts de soi nous permet également de lâcher prise et de faire confiance, car « plus nous progressons dans ce travail de lucidité, d'individuation, de consentement à la vie, plus nous découvrons que nous ne sommes pas uniquement cet ego auquel nous nous sommes identifiés »[6].
 

Dans le film à l’origine de ces réflexions, une scène significative renvoie à cette négociation nécessaire avec nos voix intérieures, avec nos saboteurs et imposteurs préférés : lorsque Ellen se plaint auprès du docteur Beckham (interprété par Keanu Reeves) de son incapacité à désobéir à cette voix harcelante qui lui dicte ses actions, son interlocuteur lui propose d’accueillir cette présence plutôt que de la nier ou de lutter contre elle et ensuite de lui dire, avec force et conviction : « Va te faire foutre ! » et de lui désobéir.
 
Commence alors un véritable travail de libération qui débouche souvent sur une liberté à la fois intérieure et extérieure. Nous faisons des choix de vie, privée et/ou professionnelle, en nous appuyant sur une meilleure connaissance de qui nous sommes réellement, avec nos lumières et nos ombres, nos forces et nos limites. Nous acceptons de contrôler ce qui peut l’être (pas grand chose, au fond) et de rendre aux autres et à la vie ce qui leur appartient. Ce qui nous rend plus légers, plus libres. Et, surtout, plus vivants. Car reliés à ce qui fait que nous sommes à la fois uniques, différents et universels.
 
À vous toutes et tous, chères lectrices, chers lecteurs, je vous souhaite une très belle année 2018 riche en aventures intérieures, en cheminements vers soi et…en pertes de contrôle.


[1] Lire à ce sujet l’article du Temps paru le 6 août 2017 (https://www.letemps.ch/sciences/2017/08/06/to-the-bone-cree-controverse-autour-lanorexie)
[2] Une expression empruntée à Labonté, M. L. (2009). Le point de rupture. Comment les chocs d'une vie nous guide vers l'essentiel. Paris: Albin Michel.
[3] Guérin, M. & Romanens, P. (2010). Pour une écologie intérieure. Paris: Payot, p. 144 [4] André, C. (2012). Sérénité. 25 histoires d'équilibre intérieur. Paris: Odile Jacob, p. 58-59
[5] Mello, A. D. (1994). Quand la conscience s'éveille. Montréal & Paris: Bellarmin & Deslcée de Brouwer, p. 92 [
6] Lenoir, F. (2015). La puissance de la joie. Paris: Fayard, p. 152

1 + 1 = 3 ?

Posted on 4 January, 2018 at 8:43 Comments comments (4479)
Apparemment, un coaching individuel se résume à un « one to one », à une rencontre entre deux personnes dont l’une est demandeuse et l’autre disposée à mettre en œuvre des compétences permettant à la première d’atteindre ses objectifs. Mais est-ce vraiment si simple ? Les apparences sont paraît-il souvent trompeuses. Plusieurs raisons me font dire que, en matière d’accompagnement, 1 + 1 = 3 : une troisième dimension vient en effet s’inviter et elle joue un rôle primordial dans le processus.
 
J’adhère tout d’abord aux propos de Jacques-Antoine Malarewicz[1] lorsqu’il avance que le troisième « larron » dans un accompagnement s’avère être le changement – et, par conséquent, le non-changement. Qu’elle soit « acheteuse », « touriste » ou « co-pilote », la personne accompagnée se comporte et se positionne en fonction d’un contrat, implicite ou explicite, dont l’objectif est de permettre à la personne d’opérer des modifications à des niveaux plus ou moins profonds, que cela soit sur son contexte ou, idéalement, sur elle-même.
 

Les enjeux se situent ainsi à deux niveaux : la volonté de (non-) changement du coaché et ma volonté de voir l’autre changer. Si, dans la première dimension, je me demande régulièrement dans quelle mesure je cautionne ou pas le désir de (non-) changement chez l’autre, la deuxième dimension requiert encore plus d’honnêteté de ma part : dans quelle mesure mes attentes vis-à-vis du changement d’autrui ne représentent-elles pas un frein voire un obstacle au coaching ? En effet, ce n’est pas parce que « ça » n’avance pas – sous entendu : comme j’aimerais que « ça » avance – que « ça » n’avance pas…


Selon Guy Le Bouëdec[2], un autre invité dans la relation coaché-coach s’avère être l’alliance entre les deux protagonistes, une danse à deux soutenue par une mélodie composée de notes comme la dignité et l’autonomie de chacun-e, la confiance réciproque, la confidentialité et la crédibilité des protagonistes.

Une dimension éthique et déontologique qui engage les partenaires du contrat dans leur humanité et leur intégrité. Dans ce sens, il m’arrive – pas assez souvent à mon goût – de méta-communiquer avec mon vis-à-vis au sujet de mes observations et de mon ressenti par rapport à ce que le langage verbal ou non-verbal de la personne accompagnée génère chez moi.
 
Quand par exemple, lors de la deuxième séance, je constate que ma cliente emprunte mon stylo pour effectuer une activité écrite car elle a, comme lors de notre première rencontre, oublié de prendre le sien, je lui fais part de mon constat ainsi que de ma surprise et lui demande : « qu’est-ce qui fait que vous écrivez votre nouvelle vie avec mon stylo ? ». Dans ce cas, la réflexion autour de cette question a été porteuse de fruits : lors de la rencontre suivante, la personne accompagnée a fait preuve d’une plus grande autonomie, tant au niveau de l’accompagnement que dans son contexte de vie.
 
Je terminerai cet article par évoquer les propos de Lytta Basset[3] qui, au moment du contrat initial, explicite qu’ « on n’est pas deux, mais trois » : la vie, tel un fleuve au cours imprévisible, est en effet omniprésente dans tout processus d’accompagnement. Lors de la première séance, j’ai  ainsi régulièrement recours à la phrase « je garantis les outils, mais pas le résultat : celui-ci vous appartient et il est également du ressort de la vie ».

Un « garde-fou » indispensable pour ma très humaine tendance à la Toute-Puissance et un gage d’humilité pour le duo, confronté ainsi à ses responsabilités et à ses limites.
 
Et si, au lieu de préparer deux verres d’eau en début de mon prochain entretien, j’en prévoyais un de plus ? Allez ! À trois, je me lance…
 


[1] Malarewicz, J.-A. (2011, 3 édition). Réussir son coaching. Une approche systémique. Orléans : Pearson Education France.
[2] Le Bouëdec, G. (2001). Une posture éducative fondée sur une éthique. Cahiers pédagogiques, n° 393, avril 2001, pp. 18-20.
[3] Basset, L. (2013). S’initier à l’accompagnement spirituel. Treize expériences en milieu professionnel. Genève : Labor et Fides.


Cet article est une version illustrée du billet du mois de septembre de Coaching-Services (http://www.coachingservices.ch/newsletter/1-1-3). La première et la dernière photographie sont celles d'une
création de Andreas Lewandowski intitulée"1+1=3 (A Meeting Between Two Creates Something New)" disponibles sur son site (http://www.andreaslewandowski.se/1-1-3)

Être enthousiaste : jusqu’où aller trop loin ?

Posted on 12 November, 2016 at 15:39 Comments comments (4350)

"Il n'y a pas d'enthousiasme sans sagesse, ni de sagesse sans générosité" (Paul Eluard)

"L'enthousiasme est frère de la souffrance" (Alfred de Musset)

Dans mon précédent article, consacré à l’autorité que chacun de nous peut exercer sur lui-même et sur sa vie, je parlais d’une « disette » au niveau des mandats en lien à mon activité de coach indépendant et l'impact que cette situation avait sur mes états d'âme.

Est-ce le « simple » fait d’avoir réfléchi à la question «Est-ce que je dois faire quelque chose pour que « ça bouge » ou pas ?» et d’être arrivé à la conclusion qu’il fallait d’abord que je me « bouge » intérieurement avant de m'agiter extérieurement qui a fait que, effectivement, les propositions affluent ? Mystère.
 
Toujours est-il que, au vu du nombre de mails et de téléphones que je reçois, je renoue avec une sentiment dont je me suis profondément méfié suite à mon burn-out : l’enthousiasme.

Dans un premier temps, j’ai en effet identifié cette émotion comme une des sources principales de l’épuisement, renforcé en cela par des lectures sur le burn-out qui le qualifient de « maladie des enthousiastes et des idéalistes ».
 

Comme Alexandre Jollien (1), j’en étais ainsi arrivé à la conclusion que l’enthousiasme était à mettre en lien avec la passion, « ce qui, en moi, est plus fort que moi », ainsi qu’avec le pathos, ce « qui nous fait sortir de nos gonds, et risque d’aliéner notre liberté ».
 
Cette incroyable force qui m’a habité dans toutes mes activités professionnelles, que cela soit comme entraîneur/formateur sportif ou en tant qu’enseignant/formateur/didacticien d’allemand s’est en effet tout d’abord retournée contre moi pour ensuite m’abandonner pendant plusieurs années.
 

Peut-être ai-je vécu ce que Jacqueline Kelen (2) appelle une « nuit de l’âme », un « abîme vertigineux », « un état intérieur de déréliction et d’esseulement affreux » lié au sentiment d’être abandonné par mon enthousiasme, ma foi, ma confiance en la Vie, une épreuve qui « a pour sens de vérifier la solidité et l’authenticité de l’état spirituel acquis ». Mystère une fois encore…
 


Toujours est-il que, après cette longue traversée du désert, mon enthousiasme a refait surface de manière sporadique au gré des projets personnels ou professionnels, mais je ne voyais pas cela d’un bon œil : le traumatisme lié à ce vécu et la peur de la rechute m’ont amené à identifier cet élan comme un signe négatif, une preuve que j’avais encore à faire un travail sur moi-même pour canaliser mes émotions et ne pas me laisser guider par elles.
 
Or, mes représentations se sont transformées tout d’abord à la lecture de l’ouvrage de Lytta Basset (3) qui rappelle que, étymologiquement, « enthousiasme » vient de « en theos », ce qui signifie, traduit du grec ancien, « être possédé par Dieu ». Puis, à celle du livre de Scott Peck (4) qui, en empruntant les propos de Gerald May, définit l’enthousiasme comme « la force de caractère de quelqu’un qui veut aller là où il est appelé ou entraîné par un pouvoir supérieur ». Une force – Frédéric Lenoir (5) parle même de vocation – qui, lorsqu’elle vient à manquer, fait de ceux qui en sont privés des « éternels affamés » – deux mots qui font écho par rapport à mon ressenti lors de la « nuit de l’âme » dont j’ai parlé plus haut.
 
Aujourd’hui, j’ai le sentiment de m’être réconcilié avec mon enthousiasme et de ne plus avoir peur de l’incroyable vitalité qui en découle. Par contre, je reste sur mes gardes : je connais maintenant le prix à payer pour ne pas avoir réussi à endiguer ce flot (ou ce « flow », comme l’appelle le psychologue d’origine hongroise Mihály Csíkszentmihályi).
 
Il s’agit donc de rester vigilant. Ce qui équivaut, à mes yeux, à identifier les limites de cette force et ce en quoi elle représente un frein. Je vais donc tenter, le moins maladroitement possible, de lister ici quelques « bornes » à ne plus franchir dorénavant.
 

Si l’enthousiasme est une force qui nous vient de « plus haut » – une forme d’expression du « Souffle divin » donc –, le premier danger est de s’identifier à la source de cette vitalité et de se prendre pour Dieu. Notre sentiment inné de Toute-Puissance ainsi que notre narcissisme ontologique, flattés et renforcés par la satisfaction que procure cet élan vital, nous font oublier que nous ne sommes que le « médium », le « passeur » qui se met au service de la Vie….et non le contraire.
 



Le risque est bien réel de se laisser déborder par son enthousiasme et de ne pas accueillir en toute humilité sa nature humaine, sa finitude, sa fragilité et sa vulnérabilité ainsi que ses limites physiques, psychiques, cognitives, nerveuses et émotionnelles.

Je peux aujourd’hui en témoigner et donner en partie raison à Alexandre Jollien cité plus haut : de laisser libre cours à son enthousiasme peut être aliénant. Cela d’autant plus lorsque l’activité dans laquelle cette force se déploie au mieux relève de la vie professionnelle : on en vient à oublier les autres domaines de vie, privés ceux-là – son couple, sa famille, ses amis sans oublier les activités qui nous permettent de nous ressourcer.
 

Un risque tout aussi aliénant consiste à s’approprier les résultats auxquels aboutissent les actes « habités » par l’enthousiasme: notre besoin de reconnaissance se nourrit si facilement de nos succès, « gonflant » ainsi notre estime de nous-mêmes.


Tout en ajoutant que, paradoxalement, notre ego s’alimente presque encore plus volontiers des échecs, renforçant ainsi sa tendance naturelle d’auto-flagellation et d’ « auto-sabotage », notre « imposteur intérieur » ne se réjouissant que trop de pouvoir nous attribuer nos chutes, désastres et autres manques. En toute malveillance.
 
Un autre danger trouve son origine dans la confusion entre ce que Jung appelle le « Moi » et le « Soi ». En effet, quelle part de nous nourrissons-nous lorsque, plein d’enthousiasme, nous nous attelons à une tâche ? Si, pour couvrir nos besoins égotiques de contrôle, de reconnaissance et de sécurité, nous nous donnons corps et âme, peut-on alors encore parler d’ « enthousiasme » au sens étymologique du terme ? Où s’agit-il alors plus de rassurer notre « Moi » dans une débauche d’action à l’effet anxiolytique ou narcissique ?
 
Il s’agit dès lors d’interroger la finalité de nos actes et de ne pas confondre action avec réaction :
 
  • Pour qui et pour quoi est-ce que je me lance dans cette tâche ?
  • Quelle part de moi est-ce que je nourris quand je dis « oui » à une activité et quand je l’exécute ?
  • Quels sont les besoins que je couvre chez « Moi » quand je me livre à une activité ?
  • Au service de qui ou de quoi est-ce que je me mets lorsque je réalise une tâche « avec enthousiasme » ?
  • D’où me vient l’énergie qui m’habite au moment où j’agis – autrement dit : qui agit quand j’agis ? –, comment et à quelle(s) fin(s) est-ce que je l’utilise ?

 


Pour cette dernière question, je réalise que mon corps – le gant de l’âme, ne l’oublions pas – se révèle être une aide précieuse : selon l’intensité avec laquelle je m’investis dans une activité, il m’indique au service de qui ou de quoi je mets mon énergie.
 







En effet, plus je me « donne à fond », au risque parfois de me crisper, plus j’ai de chance de couvrir des besoins purement humains – volontarisme, impatience, reconnaissance par rapport au résultat – et de voir mon mental prendre de la vitesse et se projeter dans un avenir qu’il aimerait se voir réaliser rapidement et aussi près que possible de l’idéal et/ou de ses projections.
 
Et, à l’inverse, c’est en ayant parfois l’impression d’en faire moins et de « surfer » avec facilité et légèreté sur la vague de la tâche que je mets mon énergie et mon enthousiasme au service de « quelque chose d’autre ». C’est probablement ce que la philosophie orientale appelle le « non-agir dans l’agir" et qui, concrètement, pourrait se résumer à rester à l'écoute de son corps, de son souffle et de son silence intérieur pour rester "en theos"-iaste et disponible à une énergie qui nous vient d'ailleurs.
 
Maintenant que j’ai identifié les écueils possibles dans l’exercice de l’enthousiasme et listé les questions qui me permettent de les repérer, il me reste à trouver un éventuel antidote, une protection « anti-sortie de route ». La métaphore du cocher dont parle Frédéric Lenoir et qu’il emprunte à Platon m’apparaît alors comme une évidence : les deux chevaux qui tirent la calèche représentent pour l’un le corps émotionnel et pour l’autre le corps mental, l’occupant de la voiture renvoie à notre âme et le cocher qui tire les rennes prend les traits de la raison et/ou, en fonction des lectures, de notre esprit.
 
Cette image m’encourage à me laisser habiter à nouveau par mon enthousiasme avec sérénité, car je sais que cette force « qui me vient d’ailleurs » est un moteur de vie indispensable à mon cheminement. Je suis également conscient, pour l’avoir expérimenté, des dégâts que cet élan peut causer quand il n’est pas « conduit », dirigé avec discernement et bienveillance.
 
Je vous souhaite donc à toutes et à tous de trouver les domaines d’activité qui vous permettent de faire brûler en vous cette incroyable force de vie qu’est l’enthousiasme, tout en ayant la sagesse de vous rappeler que vous êtes à la fois le serviteur de ce qui en est la Source et le maître de l’énergie débordante qui peut en être la conséquence.
 
 
(1) Jollien, A. (2010). Le philosophe nu. Paris Editions du Seuil, p. 21
(2) Kelen, J. (2015). Sois comme un roi dans ton coeur. Entretiens. Genève: Labor et Fides, p. 126-128
(3) Basset, L. (2016). Vivre, malgré tout. Genève : Labor et Fides.
(4) Peck, S. (2002). Au-delà du chemin le moins fréquenté. Réconcilier le coeur et la raison.. Paris: Robert Laffont, J'ai Lu., p. 110
(5) Lenoir, F. (2012). L'Âme du monde. Paris: NiL Editions, p. 67
(6) Lenoir, F. (2010). Petit traité de vie intérieure. Paris: Plon.  

Être acteur ou auteur de sa vie ?

Posted on 17 October, 2016 at 15:44 Comments comments (1979)
"Ce que nous sommes est le cadeau que la vie nous a fait, ce que nous devenons est le cadeau que nous faisons à la vie"
(Michel St Jean)

"Impose ta chance.
Serre ton bonheur.
Va vers ton risque.
À te regarder, ils s'habitueront !"
(René Char)

Comment souvent dans ma vie, je me trouve actuellement dans une phase de transition, cette fois-ci liée à mon activité d’accompagnant ou, pour être franc, au fait que j’ai l’impression de traverser une période de « disette » en terme de mandats.
 

J’ai beau me raisonner en comparant mes chiffres actuels avec ceux de l’année passée à la même période, quasiment identiques, et négocier avec mes démons habituels – sentiment d’ennui, recherche de sens, le travail comme valeur suprême qui me fait oublier qu’il y a d’autres domaines de vie à soigner, mon saboteur interne qui me souffle que je ne suis pas un bon coach,… – ainsi qu’avec ma peur du vide, mes conclusions me mènent toujours à la même question : est-ce que je dois faire quelque chose pour que « ça bouge » ou pas ?
 
Cette interrogation me renvoie non seulement à la tension entre « réagir » et « agir » (« Si je pose un acte, est-ce pour calmer mes angoisses et pour faire taire mes diablotins chéris ou est-ce pour couvrir un besoin essentiel chez moi ? »), mais également à une question récurrente : si j’agis, est-ce pour être acteur ou auteur de ma vie ?
 
La différence entre ces deux postures semble peut-être futile, mais, pour moi, elle révèle une différence de taille.

Si être « acteur » de sa vie suppose poser des actes dans le but de reprendre du pouvoir sur certains aspects existentiels qui risquent sinon de nous mettre dans un rôle de victime, être « auteur » de sa vie pose, de mon point de vue, un problème philosophique voir spirituel : de quel droit pouvons-nous prétendre être à l’origine de ce fleuve vital qui nous a à la fois permis de naître et qui nous transporte aujourd’hui ? N’y a-t-il pas un risque de se prendre pour Dieu et, qui de plus est, pour une divinité omnipotente et omnisciente ?
 
Si je trouve qu’être « acteur » de sa vie repose sur la valeur fondamentale d’humilité vis-à-vis de la vie en nous confrontant avec les limites de nos actions quant aux résultats – qui ne nous appartiennent pas entièrement –, le fait de se revendiquer « auteur » de sa vie me paraît un brin naïf et me fait penser à une croyance très présente dans notre monde occidental et dont les États-Unis sont un exemple criant, presque caricatural : « quand tu veux, tu peux ». Un slogan qui fait de nous soit un « winner » soit un « looser » et qui ne voit la réussite qu'à la lumière de la performance.
 
Or, récemment, j’ai « rencontré » une lecture qui m’a permis de me décentrer et de voir la problématique sous un nouvel angle. Il s’agit du dernier ouvrage de Lytta Basset, théologienne protestante, philosophe et accompagnatrice spirituelle ; un opus dans lequel figure un chapitre intitulé « Avoir de l’autorité : être auteur de sa vie ».
 
Fidèle à sa démarche d’une grande rigueur intellectuelle, l’auteure neuchâteloise se penche tout d’abord sur l’étymologie du mot « autorité ». En effet, « étymologiquement, le mot auctoritas vient de la racine indo-européenne {aug} qui signifie augmenter, faire croître, avec une idée de force protectrice, voire de dynamisme et de créativité ». Sur cette base, exercer une autorité signifie donc tout d’abord « produire », « faire naître » (qui nous renvoie à la signification première de auctor, « celui qui fait croître et pousser, d’où aussi, en français, le mot « auteur » »).
 

Être une « auctoritas » désigne ensuite également le processus nécessaire à la réalisation d’un tel résultat : « une liberté dynamique qui me tire de moi-même », une capacité de me donner des autorisations qui, tout en respectant la liberté des autres, me permettent non seulement de me dépasser, de m’élever, de grandir mais également de devenir un modèle, un exemple pour d’autres, un « autorisateur » qui donne l’autorisation à d’autres de s’en octroyer à leur tour.
 
Dans cette perspective, être auteur de sa vie reviendrait donc à exercer son autorité en faisant tout d’abord preuve de créativité et cela dans le but de grandir, de croître et de participer à un processus vital dynamique : son propre développement et déploiement personnel. Le fait de se donner l’autorité et l’autorisation d’être l’auteur de sa vie permet ensuite à d’autres personnes de faire de même et à devenir elles-mêmes des autorités pour elles-mêmes et pour les êtres qu’elles côtoient.
 
En sa qualité de théologienne, Lytta Basset s’appuie ensuite sur un épisode de la Bible pour illustrer ses propos (en l’occurrence, le passage consacré à la femme adultère dans l’évangile de Jean (8, 1-11) et dans lequel Jésus prononce cette phrase maintes fois citées : « Que celui d'entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ») et propose quelques réflexions – citées entre guillemets et en italique ci-dessous – que je me permets de commenter avec mes propres mots :
 
« L’authentique autorité est le fruit d’une descente au fond de soi » : il s’agit d’être vrai, de ne pas faire illusion ni envers soi-même ni envers les autres en accueillant consciemment ses ombres et ses lumières ainsi que sa vulnérabilité.
 
« L’authentique autorité est le fruit d’une réunification intérieure » : être auteur de soi revient à être présent à soi-même, à ses émotions, surtout quand il s’agit de la peur ou de la colère. Ceci ne signifie pas leur laisser libre cours, mais plutôt entreprendre un travail d’acceptation, de dialogue, de négociation vis-à-vis de nos « démons intérieurs » qui débouche sur une pacification de la relation avec eux. Pour le dire avec les mots du psychiatre américain Scott Peck : « la véritable paix intérieure exige une intimité avec la moindre des facettes de notre personnalité ».
 
« L’authentique autorité produit et fait croître soi-même et les autres » : exercer son autorité et être auteur de soi-même, c’est tout d’abord accorder ses propos et ses agissements à ses valeurs pour ensuite pouvoir agir en toute cohérence dans ses choix de vie tout en respectant les valeurs, les propos et les agissements d’autrui. Le fait de se respecter en étant ainsi « accordé » force le respect chez les autres et peut ensuite les encourager à faire de même.
 
« L’authentique autorité restaure le dialogue » : reconnaître sa propre autorité revient à reconnaître celle des autres, en toute horizontalité, sans jugement ni sentiment de supériorité ou d’infériorité. C’est accepter que nous sommes à la fois tous différents et, dans notre humanité, semblables de par notre vulnérabilité et nos émotions. Et c’est aussi assumer sa part de responsabilité dans tout dialogue et de laisser l’autre assumer la sienne. En d’autres termes : pour pouvoir communiquer avec l’autre, il faut tout d’abord être capable d’entrer en communication avec soi-même pour permettre à son vis-à-vis de faire de même.
 
« L’authentique autorité rend la parole » : afin de reconnaître l’autorité d’autrui et lui permettre d’être auteur de soi-même et de sa vie, il s’agit de le laisser s’exprimer pour qu’il puisse expliciter ses émotions, ses besoins, ses choix dans le but de pouvoir ensuite mieux les assumer. La parole a ainsi une double fonction : elle est à la fois le déclencheur et le vecteur du processus de créativité de soi. Et Lytta Basset de citer Michaël Foessel : « l’autorité opère sans bruit ni visibilité, mais elle repose sur une condition bien plus contraignante, celle de pouvoir être à son tour transmise ».
 
Le texte de la théologienne et philosophe protestante aura permis de faire évoluer ma réflexion autour de ce qui était pour moi une forme de dichotomie entre le fait d’être « acteur » ou « auteur » de sa vie.
 
Je réalise en effet que, pour être acteur de sa vie et de reprendre du pouvoir sur celle-ci en posant des « actes » et en jouant au mieux son rôle sur la scène du théâtre de la vie, il s’agit également d’exercer son autorité, d’être auteur donc, en étant relié et accordé à notre être profond, à nos émotions, à nos ombres et lumières, pour assumer pleinement notre responsabilité dans toute situation, à plus forte raison quand celle-ci implique d’autres personnes. Cette autorisation à être soi tout en respectant le droit à l’autorité et à l’autorisation de l’autre se trouve être une condition sine qua non pour permettre une action, en tout cohérence, des uns et des autres.
 
Et, par rapport à la question que je posais en ouverture de cet article – « est-ce que je dois faire quelque chose pour que « ça bouge » ou pas ? » –, je me dis qu’avant d’être « acteur » de ma vie en agissant, il serait bon que je continue à exercer mon autorité sur moi-même en dialoguant avec toutes les facettes de ma personnalité tout en me donnant l’autorisation d’être le plus accordé et relié avec qui je suis dans toutes mes activités actuelles. Autrement dit : pour que "ça" bouge, il faut d'abord que "je" bouge, intérieurement et extérieurement.
 
Et – c’est certainement la conclusion la plus importante pour moi ­– que je continue à dialoguer avec la vie : si ma part de responsabilité revient à être auteur de mon bout de communication, je dois aussi laisser à la vie la responsabilité de son bout de dialogue à elle. En d'autres termes : je ne dois pas oublier de rester à l’écoute de la vie, de sa « parole » et de tout ce qu’elle pourra m’apprendre et me fournir comme indices, plus ou moins évidents. Et, lorsque je voudrais devenir acteur en posant des actes, il s’agira d’être humble en acceptant la part d’autorité que la vie a sur elle-même. Et lâcher prise sur mes besoins de contrôle, de sécurité et de reconnaissance.
 
Être acteur ou auteur de sa vie n’est donc qu’une apparente opposition, puisque ces deux postures sont complémentaires : pour pouvoir être acteur de sa propre vie et agir de manière cohérente, le fait d’exercer une autorité sur soi-même tout en reconnaissant et en encourageant l’autorité que les autres exercent sur eux-mêmes se révèle être une condition essentielle.
 
Au fond, être auteur de sa vie revient à accepter que nous sommes avant tout co-auteurs du chemin à parcourir : nous ne sommes pas seuls et, si le choix de nos actes nous revient, nous n’avons que peu d’emprise sur leurs effets.
 
En tant qu’être humain et comme coach, je ne peux donc que vous encourager à être auteur et acteur de votre vie en agissant de la manière la plus cohérente possible avec ce qui vous habite ici et maintenant. Et j’espère sincèrement que mes essais, certes maladroits, d’être auteur de moi-même vous donne cette autorisation-là.
 
 
 
  • Basset, L. (2016). Vivre, malgré tout. Genève : Labor et Fides, p. 47-68
  • Peck, S. (2002). Au-delà du chemin le moins fréquenté. Réconcilier le coeur et la raison. Paris : Robert Laffont, p. 245
  • Foessel, M. (2005). Pluralisation des autorités et faiblesse de la transmission. Esprit, mars-avril 2005, p. 12.

Le coach voyageur

Posted on 5 September, 2016 at 11:00 Comments comments (1169)
La pause estivale touche à sa fin, les derniers aoûtiens sont de retour de vacances, après avoir éventuellement bravé le bouchon du Gothard et défait leurs valises. C’est aussi le moment de revoir des voisins, des collègues de travail et des amis pour leur parler d’une des activités principales en lien à la parenthèse de l’été : notre (ou nos) voyage(s).
 
Je dois vous avouer humblement que je redoute cet exercice : que cela soit la Floride, Zermatt ou l’Andalousie, les récits de mes interlocuteurs (et les miens aussi, d’ailleurs) me mettent souvent mal à l’aise, car ils se limitent la plupart du temps à une énumération de faits, d’anecdotes et, parfois, d’exploits dignes d’un bon polar, d’un film de James Bond quand ce n’est pas d’un des épisodes des Bronzés.
 
Ces partages me laissent souvent sur ma faim : je constate en effet que, au-delà de l’échange d’informations, la véritable communication, c’est-à-dire celle qui consiste à livrer ses ressentis et ses émotions, a rarement lieu et mon interlocuteur et moi-même ne faisons que de nous croiser sans véritablement nous rencontrer, l’objectif principal de la discussion étant de montrer à l’autre (et probablement aussi à soi-même) que notre voyage a été une réussite et/ou que nous avons « fait quelque chose » de nos vacances.

Et pourtant, ce n’est pas faute d’essayer de glaner ici et là quelques signes de vécu et d’authenticité. Comme Proust, cité par Laurent Gounelle , j’essaye de me dire que "le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d'aller voir de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voit, que chacun d'eux est".

Je cherche donc à me mettre dans la peau, dans le cœur, dans la tête, d’ « embrasser l’univers » de l’autre en l’écoutant et lui posant des questions pour en savoir plus, parfois avec succès, souvent en restant cependant dans le registre du « faire » et non de l’ « être ».

 
Me vient alors un doute : et si, au fond, je voulais amener mon interlocuteur là où il n’a pas envie d’aller, vers un univers qu’il ne veut pas forcément partager ? Et si Proust s’illusionnait sur la capacité et sur le bien-fondé de « voir l’univers avec les yeux d’un autre » ? Chaque individu n’est-il pas le seul habitant d’un monde singulier, mystérieux aux yeux des autres comme, souvent, à ses propres yeux ? Et, comme le propose Jean-Louis Servan-Schreiber , ne devrait-on pas plutôt parler de « multivers », c’est-à-dire d’univers multiples composés de milliards de cosmos individuels et singuliers ?

Comme souvent, « je suis sûr des mes doutes et je doute de mes certitudes » (Bertrand Piccard ). J’ai cependant l’intime conviction que, à l’instar d’un personnage d’une des intrigues « philosophico-psychologiques » d’Irvin Yalom, j'apprends à lire dans mes pensées pour que, fort de cette expérience, je puisse aider les autres à le faire dans les leurs. Le but n’est donc pas tellement de savoir si je peux ou si je dois voyager dans l’univers de mon interlocuteur, mais plutôt de me donner les moyens de voyager dans mon propre monde afin de pouvoir aider mon vis-à-vis à réaliser son propre périple, son propre voyage intérieur.

 
 
Si l’on en croit Bertrand Vergely, ce périple nous permet de découvrir de nouveaux espaces : notre intimité psychologique tout d’abord – nos émotions, nos besoins, nos motivations –,  puis notre inconscient – notre vulnérabilité, nos blessures – pour déboucher enfin sur notre intériorité spirituelle – cette part de nous qui nous appartient à la fois le plus et le moins, celle qui consiste à se poser la question du sens de la vie et de la mort.
 
Que je sois « le voisin qui raconte ses vacances » ou celui qui endosse l’habit de coach, la profondeur du voyage ne m’appartient pas : cette responsabilité revient à mon vis-à-vis. Ma tâche principale consiste donc probablement à être un voyageur intérieur prêt à accompagner la personne aussi loin qu’elle est d’accord d’aller, la véritable destination résidant dans le voyage en lui-même. Sans oublier que, comme le relève Gandhi, « le plus grand voyageur n'est pas celui qui a fait dix fois le tour du monde, mais celui qui a fait une seule fois le tour de lui-même. »
 
Olivier Mack, formateur et coach indépendant (www.mackoaching.net)

(Cet article est une reprise illustrée du "Billet du coach" de septembre 2016, publié sur le site de Coaching-Services)
 
 
Gounelle, L. (2010). Les dieux voyagent toujours incognito. Paris: Anne Carrière/Pocket. 
Servan-Schreiber, J.-L. (2015). C'est la vie. Essais. Paris: Albin Michel.
Piccard, B. (2014). Changer d'altitude pour mieux vivre sa vie. Quelques solutions pour mieux vivre sa vie. . Paris: Stock
Yalom, I. (2012). Le problème Spinoza. Paris: Editions Galaade, Le Livre de Poche. Vergely. B. (2014). Deviens qui tu es. Quand les sages grecs nous aident à vivre. Paris : Albin Michel.

Être en larmes

Posted on 4 June, 2016 at 13:22 Comments comments (805)
« Pleure : les larmes sont les pétales du cœur » (Paul Éluard)
 
« Il y a des mots qui pleurent et des larmes qui parlent » (Abraham Cowley)


Dans une période plutôt chargée, tant au niveau de la quantité de tâches à réaliser que de la qualité et la densité émotionnelle de certaines situations, je me retrouve à nouveau en face-à-face solitaire lors d’une de mes « mini-retraites » (quasi) mensuelles.
 
Une fois seul dans le train, je me sonde et tourne mes oreilles en direction de mon cœur et de mon âme : que se passe-t-il en moi ? quelles sont les émotions qui se font vives ? quelles sensations dans mon corps ? quels besoins ? quelles "en-vie(s)" ?
 
Et ce qui vient spontanément, c’est une envie de pleurer, de verser des larmes. Je ne ressens pas le besoin de le faire dans le train mais je sais que, à un moment ou à un autre lors de ces deux jours, mon cœur et mon âme s’épancheront.

Pourquoi ce besoin ? Je ne vois aucune raison objective, aucun deuil à vivre, aucune situation qui puisse me rendre triste actuellement. Mon besoin de comprendre n’en est que plus fort : j’aimerais y voir plus clair, que cela soit en moi ou chez les autres, notamment par rapport aux personnes que j’accompagne. Qui, tôt ou tard, finissent souvent par pleurer lors des entretiens.
 
En effet, je me souviens d’une phrase d’un ami (qui se reconnaîtra certainement) que le fait d’accompagner les autres était quelque chose d’ontologique chez moi et que j’étais né pour faire pleurer mes semblables. Je n’ai pas tout de suite saisi la profondeur de son affirmation mais force est de constater que la vie lui a donné raison : je passe mon temps, du moins professionnellement, à susciter cette réaction chez mes clients (à dire vrai, c’est le cas principalement pour mes clientes).
 
Si, la plupart du temps, la personne qui se trouve en face de moi s’excuse pour cette effusion incontrôlable, je me sens au contraire plein de joie et le partage parfois avec le/la coaché-e- : nous y sommes, le travail peut commencer ! Pourquoi cette contradiction, du moins en apparence, entre mon état émotionnel et celui de l’autre ?
 
 
« Les larmes sont à l’âme ce que le savon est au corps » (Proverbe juif)
 
« Dans toutes les larmes s’attarde un espoir » (Simone de Beauvoir)

 
Un premier point qui me vient à l’esprit, que cela soit en repensant à mes expériences personnelles ou professionnelles, est que de déposer les larmes équivaut à déposer les armes. Quelque chose cède en effet en nous : le barrage des émotions retenues, cachées, non dévoilées se craquèle progressivement pour que puisse se créer une faille à travers laquelle tout ou partie de l’eau emmagasinée se libère et coule, à flots souvent.
 
Les larmes nous libèrent du personnage que nous interprétons et du masque que nous portons et dont la fonction est d'entretenir l’illusion de solidité, de force et de performance. Comme si toute cette construction en partie factice se démantelait et laissait entrevoir notre vulnérabilité, notre fêlure intime. Nous permettant enfin d’être nous-mêmes : imparfaits, humains, humbles, sans fards et sans besoin de se blinder vis-à-vis des autres – et envers soi, ce qui a des conséquences parfois encore plus néfastes.
 
Dans un article précédent, j’évoquais la fable japonaise du samouraï qui, pour retrouver son âme ainsi que la clé pour ouvrir le paradis et l’enfer en lui, devait réapprendre à pleurer. Les larmes sont un signe de guérison : la guerrière et le guerrier que nous sommes toutes et tous se donne enfin la permission de ne plus devoir combattre, de ne plus devoir céder aux injonctions de perfection et d’apparence de notre égo, se donnant à soi-même et aux autres l’accès à son cœur, à ses émotions, et à son âme.
 
« Les larmes proviennent de la présence de l’infini dans l’être humain » (Lytta Basset)
 
« Les larmes nous lavent de notre passé et redonnent vie à notre âme » (Catherine Bensaïd)
 
Car nous sommes la plupart du temps coupés en deux : nous menons notre vie comme si notre âme et nos émotions n’existaient pas, confondant souvent vie et survie, l’important étant d’avoir et de « par-être » en couvrant les besoins de notre ego plutôt  que d’ « être » et de nourrir notre âme.
 


L’amour des mots m’a fait réaliser que le mot allemand utilisé pour définir les larmes (die Tränen) se prononce presque de la même manière que le verbe qui qualifie le fait de séparer (trennen). Paradoxalement, le fait de pleurer ne sépare pas mais permet une réunification de nos deux dimensions principales, du moins selon Jung : le Moi et le Soi.
 
L’âme, intermédiaire privilégiée entre ces deux mondes, peut s’exprimer par les larmes qui sont à la fois une marque de la tristesse qui nous habite (l’ego n’aime pas du tout être pris au dépourvu !) mais aussi de joie, d’espoir et de guérison : la part de nous qui a trop longtemps été ignorée voire bafouée se sent enfin reconnue et revendique le droit d’exister, de vivre. Qui n’a ainsi jamais vécu l’extraordinaire sentiment de soulagement et de paix intérieure après une crise de larmes ? Un monde souterrain, trop ignoré, est remonté à la surface, permettant de nous unir à nous-mêmes et de nous pacifier.
 
« Les larmes du passé fécondent l’avenir » (Alfred de Musset)
 
« Le temps que nous croyons gagner sur nos larmes, nous le perdons sur notre vie » (Catherine Bensaïd)
 
Après la reddition des (l)armes et la nécessaire réunification vient le temps de la réparation. Ce n’est en effet qu’après avoir fait la paix avec soi-même qu’un travail peut s’engager. Je le constate autant chez moi que chez les personnes que j’accompagne : tant que la prise de conscience d’une forme d’oubli de soi et, parfois, de violence vis-à-vis de soi n’a pas eu lieu, toutes les stratégies déployées pour sortir d’une problématique douloureuse restent stériles. Comme si le musicien disposait d’instruments de musique performants, mais se trouvait incapable d’entendre sa mélodie intérieure et, donc, celle extérieure.
 
Dans les accompagnements que je mène, les larmes versées sont donc une garantie d’un processus de guérison intérieure qui s’est enclenché. Je me garde cependant de toute jubilation précoce et de prévisions prophétiques douteuses : chacun reste l’expert de sa propre situation et le processus ainsi entamé appartient à la personne – et à la vie. Mon rôle consiste peut-être « simplement » à confronter la personne en toute bienveillance à ses contradictions et à ses dimensions cachées – qu’elle se dissimule autant à elle-même qu’aux autres – pour…la faire pleurer et lui permettre d’avancer sur son chemin intérieur et, par conséquent, extérieur.
 
Deux anecdotes à ce sujet :
 
Lorsque mon collègue et ami Patrick et moi-même avons lancé notre projet de coaching interne dans un établissement scolaire lausannois, nous avions tout prévu…sauf la quantité importante de mouchoirs que nos client-e-s allaient utiliser dans les premiers mois de notre aventure : ce qui nous a paru un détail s’est avéré avec le recul la preuve que notre offre couvrait un réel besoin et que nous avions sans doute permis à beaucoup de personnes, par notre seule présence dans un premier temps puis par notre accompagnement certes un peu maladroit au début, à commencer un processus de reconnaissance de soi essentiel.
 
Après avoir demandé un retour suite à une intervention autour du burn-out dans un établissement du chablais vaudois, j’ai reçu un message m’informant que « tout s’était bien passé même si dans mon atelier certaines personnes avaient pleuré ». Je me suis dit alors que le problème était loin d’être résolu dans cet établissement, la vulnérabilité et l’humanité n’étant reconnues qu’à la condition que les acteurs continuent à entretenir le mythe de la maîtrise et du contrôle : une maladie me semble-t-il encore trop répandue chez les enseignants – les « maîtres » d’école – qui ont souvent de très bonnes raisons de pleurer, étant aux avant postes des dysfonctionnements du système tant social que scolaire.
 
Après avoir écrit ces quelques lignes, je ne sais pas encore à quel moment mon âme et mon corps « ouvriront les vannes ». Alors que, avant mon burn-out, je retenais toute cette « sainte eau », je me réjouis aujourd’hui à la fois de pouvoir reconnaître sa présence légitime en moi et de la laisser surgir librement, secouant au passage tout mon corps et me laissant ensuite dans un profond sentiment de paix et de joie.
 
Je ne peux donc que vous encourager de pleurer quand le besoin se fait ressentir et sans aucune retenue ni culpabilité : c’est une preuve de plus que vous êtes vivant-e-s !
 
 
 
 

Sommes-nous tous des requérants d’asile ?

Posted on 30 April, 2016 at 18:57 Comments comments (1194)

« Chercher l’amitié, la donner, c’est d’abord crier : “Asile ! Asile !” Le reste de nous est sûrement moins bien que ce cri, il est toujours assez tôt pour le montrer. » (Colette)
 
«  Soyez à vous-mêmes votre propre refuge. Soyez à vous-mêmes votre propre lumière » (Bouddha)
 
Depuis quelques mois, comme certainement beaucoup d’autres personnes, je suis touché par le sort des réfugiés, qu’ils viennent de Syrie, d’Erythrée, d’Afghanistan ou d’autres pays comme ceux d’Afrique du Nord.
 
Je suis impressionné par les ressources, psychiques et physiques, que ces personnes trouvent autant autour d’elles qu’en elles pour quitter leur terre, souvent natale, leur patrie, leur maison, leur foyer devenus synonymes d’insécurité, de survie, de violence et de mort.
 
Je suis également en admiration devant l’élan de vie, le courage, la détermination, la persévérance et la confiance qu’il faut à ces adultes, à ces parents, à ces enfants, à ces familles pour rejoindre une terre d’asile dont ils ne connaissent souvent rien ou dont ils n’ont qu’une connaissance très partielle à travers les récits d’autres personnes et ce que les médias décident d’en dévoiler.

Des lieux dans lesquels ils n’ont aucune garantie d’être accueillis, devant anticiper soit un refoulement soit un hébergement « durablement provisoire », parfois à la limite de la salubrité et qui peut prendre la forme de détention – quand elle n’en porte pas carrément le nom, comme en Grèce et en Turquie actuellement.
 

Je suis révolté face à la cécité et à l’égoïsme des pays, qu’ils soient européens ou non, ainsi que face à leur incohérence, qui leur fait jouer tour à tour le rôle de sauveur puis de bourreau. Je suis saisi par l’incapacité de ces mêmes pays de trouver des solutions et de prendre des décisions humainement valables en négociant pour se mettre d’accord sur des objectifs minimaux.
 

Et, pourtant, une part de moi comprend ces réactions. Pour être très honnête, je suis moi-même obligé d’admettre que, à la question « Comment réagirais-tu si on te demandait d’héberger une famille syrienne ou un couple afghan ? », je me sens terriblement emprunté et partagé. Il y a la peur de devoir négocier mon territoire, mon chez moi avec des personnes n’ayant pas forcément les mêmes valeurs, indépendamment de leur lieu d’origine ou de leur religion et, donc, de perdre certains acquis, certains repères ainsi que mon confort.
 
D’autre part, je suis habité par un sentiment de culpabilité et d’impuissance devant ces destinées qui me renvoient à ma condition humaine, à ma propre vulnérabilité ainsi qu’à mes errances, symboliques et intérieures.
 
Je ne peux en effet m’empêcher de penser que nous sommes tous des requérants d’asile et cela pour au moins deux raisons :
 
En premier lieu, nous devons admettre que nous sommes souvent des descendants, de près ou de loin, de personnes qui ont quitté leur terre natale pour chercher leur bonheur ailleurs. Si ma femme et moi-même avons vus le jour, c’est parce que nous sommes les enfants de parents venus d’Italie et d’Allemagne. Si la Suisse peut se targuer d’avoir un taux de natalité positif, ce n’est certainement pas grâce aux Suisses « de souche » (s'il y en a), mais bien en lien au phénomène de l’immigration.
 
Sans oublier que l’Europe ne serait pas ce magnifique creuset de cultures, de langues, de mentalités et de valeurs qu’elle représente aujourd’hui sans les vagues successives de personnes voir de peuples cherchant sur nos terres nourriture, emploi et sécurité matérielle, psychique et physique.
 
Toute proportion gardée, nous pourrions même faire un parallèle entre les flux migratoires actuels et ce que nos manuels scolaires ont appelé ou appellent toujours de manière abusive les « invasions barbares » qui ont marqué la fin de l’Antiquité et le début du Moyen-Âge : il y a certes eu des violences et des affrontements, mais, dans la réalité, le phénomène, qui s’est déroulé sur plusieurs centaines d’années, a pris la forme d’une intégration progressive des nouvelles populations au peuples présents. En raccourci, nous sommes des descendants des Gallo-Romains, des Burgondes, Alamans ou Wisigoths : tous des « requérants d’asile » cherchant une terre d’accueil et des perspectives d’une vie meilleure.
 

Puis, d'un point de vue non plus historique mais plutôt psychologique voire spirituel, il me semble que l’arrivée d’un grand nombre de réfugiés nous fait également peur car ce phénomène nous renvoie à une réalité que nous avons de la peine à admettre, quand nous ne la nions pas : chacun d’entre nous est la recherche, consciemment ou pas, d’une terre d’asile intérieure.
 


Dans un monde que Christophe André, psychiatre et thérapeute français, qualifie de « psychotoxique », les violences ne sont pas absentes de notre quotidien et je ne parle pas prioritairement des récents attentats de Paris ou de Bruxelles.

Même si la sécurité matérielle de la grande majorité d’entre nous est assurée, nous sommes tous soumis à des contraintes et à des injonctions dont certaines mettent en péril notre équilibre personnel et notre sécurité intérieure. Médias, publicité, politiciens, dirigeants, enseignants et même coachs ou thérapeutes : chacun de nous est susceptible de véhiculer des messages porteurs de violences, symboliques certes, mais aux effets bien visibles.
 
De mon expérience d’entraîneur, d’enseignant, de formateur, de coach, de père et d’être humain et de citoyen, les violences les plus présentes et insidieuses sont celles qui ont un impact sur l’estime de soi des personnes.

Si on en croit Christophe André, notre estime de nous-mêmes repose sur trois piliers : le premier, fondamental, est celui de la bienveillance vis-à-vis de soi qui résulte d’un amour inconditionnel et indépendant des résultats ; la vision de soi consiste ensuite en la capacité de s’observer de la manière la plus objective possible, en accueillant ses points forts, ses limites et ses doutes ; la confiance en soi représente pour terminer la partie visible du triangle, puisqu’elle repose sur la capacité de poser des actes, même petits et modestes, et donc de faire un pas après l’autre. Ces trois piliers étant interdépendants, le fait de travailler sur l’un d’entre eux permet aux deux autres de s’améliorer.  
 
Or, notre société véhicule un certain nombre de valeurs qui sont tout autant de freins et d’obstacles à la construction d’une bonne estime de soi : la performance – qui nous fait dire que nous ne serons jamais assez bons, assez rapides, assez performants, toujours en décalage, en retard ou en avance, éternellement insatisfaisants donc insatisfaits – , l’apparence – qui nous rend esclaves de ce que nous pensons que les autres pensent de nous, de l’illusion que nous nous faisons de nous-mêmes et de celle que nous donnons à voir aux autres – et l’abondance – ou la sur-abondance de biens et d’informations, appelée aussi « infobésité », qui nous fait croire que nous ne pourrons jamais être heureux si nous ne possédons pas au moins tel bien ou un autre, si nous n’avions pas étudié ceci ou cela ou si nous n’avons jamais visité tel endroit ou un autre.
 
La plus perverse des violences n’est pourtant pas celle exercée par la société, que cela soit dans les contextes professionnels, familiaux, institutionnels, scolaires ou autres : l’enfer n’est, à mon humble avis, pas à chercher à l’extérieur de soi mais bien au fond de nous-mêmes.

Les pressions, contraintes et autres incitations plus ou moins explicites auraient ainsi un effet nettement moins impressionnant si nous n’étions pas partie prenante en intériorisant ces violences et en leur offrant un terrain fertile.
 
Si je m’appuie sur mon vécu, je dois accepter avec humilité que, si j’ai eu ou si j’ai encore aujourd’hui l’impression d’être malmené, c’est parce que les éléments extérieurs ne font souvent que déclencher, mettre en mouvement ou accélérer des processus bien présents chez et en moi.
 
Ainsi, je me surprends ces derniers temps à me dire que je n’ai plus beaucoup de temps pour moi alors que rien ni personne ne m’empêche d’en demander et d’en prendre, si ce n’est ma propre culpabilité et ma peur d’écorner l’image que je me fais de moi ou celle que je pense que les autres se font de moi.

La gestion du temps est par conséquent un faux problème : les vraies questions seraient plutôt « À quoi est-ce que je n’arrive pas à dire « oui » chez moi ? Quels sont les besoins que je ne veux pas entendre chez moi ? Qu’est-ce qui fait chez moi que j’ai peur d’affirmer mes besoins et de les couvrir ? ».
 
Notre éducation, que cela soit à travers les propos ou les actes des autres, nous a transmis un certain nombre de messages contraignants  – Sois fort ! Fais un effort ! Fais plaisir ! Dépêche-toi ! Sois parfait ! – qui, s’ils ont contribué à la construction de notre identité, nous ont aussi appris à faire taire une part de nous essentielle : nos émotions, nos besoins, nos désirs, nos envies. Si, pour s’accommoder aux exigences de la société, l’individu se doit de traverser un processus dit de « socialisation », omniprésent dans les écoles, ou, plus tard, d’ « accommodation », la nécessaire différenciation entre un individu et un autre au niveau de leur identité interne passe souvent au second plan.
 
Nous avons donc souvent appris à nous conformer aux besoins et aux attentes des autres plutôt que de, aussi, écouter ce qui est important pour nous et pour notre équilibre personnel. Mais, direz-vous, comment savoir ce qui est bon pour nous si nous n’avons jamais appris à l’identifier et, à plus forte raison, à l’exprimer ni à le faire valoir ?
 
C’est là que notre « terre d’asile intérieure » joue un rôle primordial : c’est à mon avis dans notre intériorité, dans notre « lieu refuge », notre « chez moi » que nous pouvons trouver les réponses à nos questions et trouver le courage d’exprimer nos convictions sans que celles-ci soient de pâles copies de principes éducatifs, de slogans publicitaires, de lieux communs, de stéréotypes, de messages creux et d’une langue de bois qui ne nous correspondent pas ou plus.
 
Mais comment trouver ce « chez soi » (ou, si on suit Jung, le « chez Soi »), cette vie intérieure qui est à la fois ce qui nous caractérise le plus et la dimension qui nous appartient le moins puisque c’est elle qui nous relie essentiellement et de manière invisible aux autres, au Réel et à l’Univers ?
 
Je n’ai pas la prétention de répondre à cette question de manière définitive ou exhaustive : je me considère comme un pèlerin qui, à travers la contemplation, la méditation, l’écriture, le contact avec la nature et le compagnonnage le plus complice possible avec son corps, son souffle et la mort tente de se donner de la douceur et de rester autant que faire se peut en lien avec sa terre d’asile intérieure. Un marcheur à qui la vie fait vite comprendre que le chemin emprunté n’est pas le bon s'il s'en éloigne.
 
Ainsi, à chaque fois que mes pas, plus au service de mon ego et de mon mental que de mon être profond, m’attirent à l’extérieur de moi pour couvrir des désirs comme celui de tout contrôler ou celui d’être reconnu par les autres, la vie m’invite à me « recentrer », à revenir en mon centre. Pour éviter le véritable exil : celui de moi-même. Car cet exil mène aux pires des enfers : l’ « enfer-mement », à l’opposé de la liberté intérieure, de cette « amitié asile » dont parle Colette dans la citation en exergue et pour laquelle nous sommes toutes et tous en droit d’être des « requérants ».
 
Accueillir les personnes qui cherchent refuge et asile chez nous équivaudrait donc, en plus de réfléchir à la capacité d’intégration de ces nouveaux arrivants dans nos tissus sociaux et professionnels, de méditer sur la nécessité de nous intégrer nous-mêmes, d’accepter notre propre condition d’être en recherche de lieux refuge et de terre d’asile intérieurs en soi : notre société a beaucoup à offrir aux migrants à condition d’accepter que leur présence nous renvoie à notre humanité, à nos forces et à nos faiblesses, et, donc, à la nécessité d'accueillir le "requérant d'asile" en nous.
 
Nous ne sommes pas détenteurs de la vérité et les migrants non plus : seule une acceptation des convictions et des besoins des uns et des autres permettra, par un effort de négociation constant, de créer un monde différent. Et le nôtre en a réellement besoin : n’oublions pas que le mot « crise », employé en parlant de la « crise migratoire » est synonyme d’ « opportunité » pour les Chinois et de « décision » pour les Anciens Grecs – l’arrivée de ces personnes en détresse est donc une chance pour nous et pour notre civilisation dans une période de transition à tout point de vue.


Dépôt d'une pétition à l'ONU en faveur d'une solution globale pour les réfugiés, lancée par Avaaz, mouvement citoyen mondial en ligne.
 
Références : C. André, Imparfaits, libres et heureux. Pratiques de l’estime de soi. Paris : Odile Jacob, 2009. Lire aussi du même auteur, co-écrit avec François Lelord, L’estime de soi. S’aimer pour mieux vivre avec les autres. Paris : Odile Jacob, 2008.

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