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Oser l’ennui, le vide et se sentir en vacance(s) toute l’année.

Posted on 6 March, 2016 at 5:03 Comments comments ()


« S’ennuyer, c’est chiquer du temps pur » (Cioran)
 
« Être en vacances, c’est n’avoir rien à faire et avoir toute la journée pour le faire » (Robert Orben)
 
 
Lors d’un récent entretien avec une étudiante en formation, mon interlocutrice a évoqué le plaisir qu’elle a ressenti, lors d’un séjour organisé par la HEP dans un pays partenaire en Afrique, d’avoir des moments pendant lesquels elle pouvait enfin s’ennuyer et arrêter de penser à tout ce qu’elle devait, voulait ou pouvait faire.
 
Sa remarque a bien sûr fait écho en moi. L’ennui est en effet une de mes principales contre-valeurs et je n’en ai pris conscience que bien après mon burn-out. Lors du travail entrepris pour me permettre de me reconstruire et de préparer un nouveau départ, j’ai principalement identifié les valeurs que j’avais oubliées et probablement bafouées, telles que le besoin de liberté et d’indépendance ou encore le plaisir, le bonheur et la spiritualité.
 


Par contre, ce n’est que tout récemment, dans le cadre d’un atelier organisé par mes collègues et amis Natacha Andenmatten et Eric Gubelmann (que je salue et remercie au passage), que j’ai pris conscience de l’importance des contre-valeurs.
 
Selon la définition qu’en donne Isabelle Nazare-Aga dans son livre Je suis comme je suis. Connaissez-vous vraiment vos valeurs personnelles ? (Montréal : les Éditions de l’Homme, 2008.), les contre-valeurs nous poussent à agir « non par motivation mais par rejet viscéral d’un sentiment ou d’une situation. La contre-valeur représente ce que je ne supporte pas de vivre au point de ne pas vouloir le vivre. »

L’effet pervers des contre-valeurs est donc de créer, à terme, « des attentes, des peurs et donc de potentielles usures » car, plutôt que de faire des choix en fonction de ce qui est important pour nous, nous sommes amenés à prendre des options pour fuir ce que nous craignons le plus. Ce qui, fatalement, nous amène à vivre une vie « par défaut », en creux et faite de fuites successives.
 
En ce qui me concerne, j’ai toujours fuit l’ennui : dès qu’il se présentait, je me trouvais une activité physique, intellectuelle ou, plus rarement, manuelle (je pense, en ce qui me concerne, à la cuisine). Le fait de ne pas avoir pris conscience que, souvent, mon choix était motivé par la fuite de l’ennui a contribué en bonne partie à ma suractivité et, par la suite, à mon épuisement. Cela d’autant plus que l’activisme est largement encouragé par la société et par le monde du travail : des sirènes au chant desquelles je n’ai que trop succombé.
 
Le fait de comprendre d’où venait cette peur de l’ennui m’a occupé un certain temps. La lecture du livre de Jeanne Siaud-Facchin traitant des adultes surdoués (Trop intelligent pour être heureux ? L’adulte surdoué. Paris : Odile Jacob, 2008) m’a par exemple permis d’identifier cette crainte comme étant une résultante d’un fonctionnement « parabolique » de mon cerveau qui consiste à « ressentir et percevoir avec une lucidité acérée toutes les composantes du monde matériel et des relations humaines » ce qui « génère une réaction émotionnelle constante, source d'une anxiété diffuse ».
 
La recherche du « pourquoi » n’est cependant pas forcément aidante pour arriver à vivre avec nos contre-valeurs, du moins de mon expérience. J’ai donc dû développer des stratégies pour me permettre de vivre au mieux avec ma peur de l’ennui. En commençant par l’accepter et l’accueillir, même si, pendant plusieurs années, cette étape a parfois été douloureuse.
 

En effet, le fait d’accueillir la peur de l’ennui passe par l’acceptation du vide. Alors qu’un très grand sentiment de vacuité m’habitait dans les mois qui ont précédé la rupture, le vide s’est imposé à moi presque du jour au lendemain : mon corps et mon cerveau refusant de coopérer, j’ai été contraint d’observer de très longues pauses pendant lesquelles je ne pouvais plus fuir l’ennui, m’obligeant à le regarder dans les yeux.


Dans un premier temps, ce fut l’affrontement, le duel qui n’a fait que renforcer l’anxiété. Puis, progressivement, le combat a laissé la place à une cohabitation, à une réconciliation permettant à la peur de l’ennui de prendre sa juste place sans pour autant continuer à diriger ma vie.
 
J’ai ensuite inverser le paradigme : plutôt que de remplir ma vie jusqu’au point de débordement, j’ai décidé d’y introduire du vide. D’une part, en tentant de délester mon quotidien de tout ce qui ne me faisait pas du bien car ne correspondant ni à mes valeurs ni à mes besoins, et, d’autre part, d’organiser mon temps en partant des espaces vides.
 
C’est cette dernière stratégie qui m’a conduit à aménager des pauses sur le modèle du « un partout » (une heure par jour, un jour par semaine, une semaine et un week-end par mois) au sujet duquel j’ai rédigé un précédent billet. Au quotidien, ce choix m’amène à profiter de chaque possibilité pour ne rien faire et pour m’ennuyer. Un ennui choisi, conscient, consenti et, par conséquent, fertile. Aux antipodes de l’ennui que je peux ressentir lorsque je subis la situation – cela m’arrive encore parfois, mais heureusement de moins en moins – en me retrouvant « coincé » parmi mes semblables à devoir écouter – et parfois prononcer – des propos qui ne me nourrissent pas et me laissent avec un profond sentiment de vide, une vacuité de sens cette fois-ci.
 
Alors qu’avant mon burn-out, je profitais de chaque minute pour la remplir par une activité quelconque afin de surtout ne pas m’ennuyer, je savoure aujourd’hui ces moments pour ce qu’ils sont : du temps pur ; du temps pour écouter la vie couler dans mes veines, pour écouter mon battement de cœur, pour être attentif à mon corps, à mes sensations, à mon souffle comme me l’a enseigné la méditation ; pour écouter la vie qui vibre tout autour de moi ; pour écouter le silence qui habite chaque intervalle de bruit, qu’il soit intérieur ou extérieur.
 
Car, comme le dit très bien Charles Pépin dans sa « carte blanche » du Psychologie Magazine de février dernier, « s’ennuyer c’est vivre », s’ennuyer c’est permettre « à des idées de cheminer, à des décisions de mûrir, à la vie de prendre son temps. Car, « il n’y a pas de plénitude sans moments de battements : s’il n’y avait pas de moments « vides », nous n’aurions jamais de sentiment de plénitude ».
 


Avoir une vie bien remplie, c’est donc aussi accepter voir introduire le vide dans le plein. Pour éviter le « trop-plein », grand ennemi de la plénitude. Et pour se rendre disponible à la vie ; pour se laisser émerveiller par les détails du quotidien ; pour voir la beauté qui, comme le dit Oscar Wilde, « se trouve dans les yeux de celui qui regarde » ; pour dire merci à cette vie qui nous permet, jour après jour, de la savourer ; pour « être », tout simplement, au lieu de « faire ».
 
Dans un monde dirigé par la tyrannie de la performance, le vide et l’ennui font peur, car ils sont synonymes de non-productivité, d’oisiveté. Alors que, paradoxalement, les dernières recherches sur le fonctionnement du cerveau montrent que celui-ci a besoin de moments de rêvasseries et d’évasion pour optimiser ses opérations (lire à ce sujet le dossier sur la mémoire dans Clés du mois de août/septembre 2015), nous sommes amenés à aligner les activités réceptives, productives, (ré)créatives, ce qui débouche sur une fatigue de tous les acteurs du système.

Et, après une période bien chargée, nous nous réjouissons des prochaines vacances pour pouvoir récupérer….et se préparer à la prochaine « apnée (sur)activiste ». Quand ce n’est pas pour reproduire, pendant cette pause réparatrice, les schémas habituels en remplissant les journées d’activités qui nous laissent parfois plus vidés que pleins.
 
Et le vide ne fait pas uniquement peur à la société, il peut également être source d’angoisse pour l’individu qui l’accepte voir le cultive. Nous n’avons en effet pas peur de l’ennui et du vide pour rien : il nous oblige parfois à accueillir ce que Rilke appelle nos « lions intérieurs » : stress, angoisse, tristesse, colère et, par dessus tout, la solitude. Comme l’avance Fabrice Midal dans sa lettre de février 2016, fuir l’ennui et le vide reviendrait soit à vouloir ignorer soit à vouloir vaincre ces « lions », au lieu de choisir la voie de la réconciliation avec cette vulnérabilité qui nous fait peur et que nous tentons d’anesthésier en remplissant nos journées d’occupation et de préoccupations diverses, même parfois pendant les vacances.
 
Or, le mot « vacance » vient du latin « vacuum » qui veut dire « vide » (Merci à Laurent d’avoir attiré mon attention sur l’étymologie souvent inconnue du mot). Une manière d’être « en vacances » tous les jours serait donc d’accueillir voire de créer et d’aménager consciemment des moments de vide et de les utiliser pour s’ennuyer. Avec joie et délectation, sans nous laisser abrutir par la télévision ou se jeter soit sur son Smart- ou I-Phone ou sur le premier journal de boulevard venu. Pour se sentir vivre et vivant.
 
Je ne peux donc que vous encourager à faire une pause, une vraie « vacance » le plus rapidement et le plus longtemps possible, après avoir lu ce texte par exemple. Et de laisser venir l’ennui. Pour y prendre du plaisir et pour goûter la vie. Et peut-être aussi pour observer vos « lions intérieurs » et les accueillir avec bienveillance, car ils sont la preuve que vous êtes vivants.
 
Bonne suite de chemin, bon ennui et une vie bien remplie….de vides !

S'étoiler : être auteur ou acteur de sa vie ?

Posted on 24 December, 2015 at 9:36 Comments comments ()


 « Il faut encore avoir du chaos en soi pour pouvoir enfanter une étoile qui danse » (Nietzsche)
 
« Il y a une étoile mise dans le ciel pour chacun de nous, assez éloignée pour que nos erreurs ne viennent jamais la ternir » (Christian Bobin)
 
 
Après avoir goûté aux joies de l’art choral pendant près de 6 ans, je me suis décidé, depuis le mois de septembre 2015, de m’initier au dessin et à la peinture dans le cadre des activités d’Aubonn’Art (plus sur http://aubonn-art.ch/). Accompagné par des enseignantes à la fois expérimentées et faisant preuve d’un grand sens pédagogique, j’ai progressivement pris confiance en mes capacités d’artiste en herbe.
 
Lorsqu’en octobre, Sophie Costantini, responsable des cours, a proposé aux participant-e-s de peindre une toile pour l’exposer dans le cadre d’une exposition prévue pour le mois de décembre, j’ai d’abord ressenti de la peur et de la résistance en moi : parmi mes démons, certes conscientisés mais toujours bien présents, celui du « fais le maximum pour briller » m’a tout de suite mis la pression.
 
Rassuré par l’idée que je pouvais très bien ne pas exposer mon œuvre si je ne « me la sentais pas », je me suis retrouvé devant mon cadre, blanc et immaculé, sans aucune idée ni de ce à quoi le produit fini pourrait bien ressembler et encore moins du comment j’allais m’y prendre.
 
J’ai alors procédé comme je le fais souvent lorsque « rien ne vient » ou en cas de doute : j’ai fermé les yeux, me suis installé quelques minutes dans une posture méditative et, sondant mon intériorité, me suis rendu disponible à ce qui allait émerger. Après quelques « flashs » peu concluants, une image m’est apparue, très nette : une ronde d’étoiles surgissant du fond de la nuit en suivant une trajectoire en spirale, le tout allant du plus petit et sombre au plus grand et lumineux. Après quelques séances où j’ai été initié à l’utilisation de l’acrylique et de la craie sèche, ce qui s’offrait à mes yeux était assez proche de ma vision initiale :

 
Après cette intuition, mon esprit s’est mobilisé pour interroger la signification de ce tableau. J’ai très rapidement fait le lien avec la citation de Nietzsche qui figure en exergue. Dans une de ses œuvres les plus connues, Ainsi parlait Zarathoustra, le philosophe allemand propose un modèle d’être humain, le « Surhomme », capable de « jeter la flèche du désir », de faire « vibrer les cordes de son arc » et d’ « enfanter une étoile qui danse ». Nietzsche oppose à ce modèle celui, passif et nihiliste, du « Dernier homme », un être humain qui ne désirera plus rien d’autre que le bien-être et la sécurité, et se réjouira de son absence d'ambition.

Même si je n’adhère par entièrement à la proposition du « Surhomme » du philosophe allemand, notamment dans l’affirmation de la « Volonté de puissance » dont l’Histoire a pu constater les dérives totalitaristes dans le pays d’origine de l’auteur, je ne peux que souscrire à la question que pose ce paradigme : celle de la finalité de l’homme et de sa capacité de se créer un avenir.

Cette interrogation représente en effet le fil rouge non seulement de mon parcours de vie mais également de celui des personnes que j’accompagne : quel sens est-ce je veux donner à ma vie ? qu’est-ce qui m’aide à définir à la fois la direction et la signification du chemin sur lequel je me trouve et qui me reste à parcourir ? quelle est ma marge de manœuvre et de créativité dans l’élaboration de ce tracé ? Sur quoi ai-je un pouvoir d’action et qu’est-ce qui m’échappe ?


L’image de l’« étoile » qu’utilise Nietzsche est un classique de la littérature dans le vaste champ du développement personnel. Je me limiterais ici à deux références qui me paraissent utiles, à la fois en tant que personne et comme accompagnant.

La premier point de repère est en lien à un titre de paragraphe du livre de Thomas D’Ansembourg, Cessez d’être gentils, soyez vrais ! (Montréal, les Editions de l’Homme, 2001) : « Mieux vaut s’étoiler que s’étioler ». L’auteur français, chantre de la communication non violente, se base sur le constat que « nous n'avons pas appris à être aimés comme nous sommes mais à être aimés comme les autres voudraient que nous soyons » (p. 172) pour souligner l’importance de reconnaître et de faire reconnaître ce qui permet de nous « étoiler », c’est-à-dire nos émotions et les besoins qui y sont liés.

La deuxième référence s’appuie sur le livre de François Delivré, Questions de temps (Paris : InterÉditions, 2013) dans lequel le coach français souligne l’importance, dans la mise en œuvre de nos projets personnels, de définir nos finalités profondes, nos « étoiles », afin de garder le cap en toute cohérence sur notre route. Ces « étoiles » se situent pour l’auteur à quatre niveaux : celui de la survie, de la vie agréable, de l’accomplissement de soi et du dépassement de soi.

Pour ces deux derniers points, Delivré propose deux voies possibles en ce qui concerne la gestion du temps : celle de la construction de soi – atteindre ses objectifs, savoir qui l’on veut être et le devenir – et celle qui consiste à se laisser porter par le temps et faire confiance à la vie. Ainsi, « autant la première voie se vit dans le volontarisme, la réussite des projets, la patiente construction de soi-même, autant la seconde se vit dans l’abandon, le discernement intérieur, le « lâcher-prise » au niveau du temps. La première voie est d’ordre humain, la seconde est d’ordre spirituel (…) mystique » (p. 72-73).


Dans ma compréhension, la citation de Nietzsche est une tentative de concilier ces deux voies. Pour que naisse l’étoile qui danse, symbolique de l’accomplissement et de la réalisation de l’homme créateur de sa vie, il « faut encore avoir du chaos en soi » : un abîme permanent et insondable où cohabitent nos ombres et nos lumières, nos contradictions, nos désirs et nos peurs, nos doutes et nos certitudes, notre enfer et notre paradis.
 
Or, ce chaos, ce magma dynamique, changeant, en grande partie mystérieux et difficilement maîtrisable est porteur de fruits car, pour le dire avec les mots de Jacqueline Kelen (La Puissance du cœur, Paris, La Table Ronde, 2009, p. 87) « plus l’être humain va vers l’intérieur, vers la nuit des profondeurs, et se baigne dans le silence, et plus le paysage s’ouvre et s’éclaire, plus le ciel s’étoile ».
 
Tout acte de création – que cela soit d’un texte, d’un tableau et, à plus forte raison, de sa propre vie – résulte donc d’un double mouvement : vers l’extérieur et vers l’intérieur.

Si, dans la première logique, propre au développement personnel, nous sommes susceptibles d’être les auteurs de notre vie en définissant les tenants et aboutissants de notre projet de vie, la deuxième approche invite à l’humilité : à la fois notre inconscient – notre chaos intérieur – et certaines contraintes inhérentes à notre réalité et à la vie dans sa compréhension la plus vaste limitent le pouvoir des acteurs que nous sommes et conditionnent le rythme de notre « chantier » ainsi que celui de l’ « avancée des travaux ».
 
Et que faire alors lorsque la situation semble bloquée et cela malgré toute notre bonne volonté et le travail que nous pouvons faire pour nous « étoiler », pour exprimer et (faire) couvrir nos besoins et  pour vivre en bonne intelligence avec notre « chaos » intérieur ?

 
Il s’agit alors de se rappeler que le sens de la vie ne réside pas uniquement dans la direction que nous voulons lui donner et dans les projets que nous nous efforçons de réaliser, mais que, humblement, les graines des fruits à venir se plantent dans l’ici et maintenant.
 
Car, comme le dit si bien Christiane Singer (Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ? Paris : Gallimard, 2001, p.45), « chaque geste que tu fais peut t'ouvrir ou te fermer une porte (…) À chaque instant la porte peut s'ouvrir sur ton destin et par les yeux de n'importe quel mendiant, il peut se faire que le ciel te regarde. L'instant où tu t'es détourné, lassé, aurait pu être celui de ton salut. Tu ne sais jamais. Chaque geste peut déplacer une étoile.  Cette certitude que tout, aussi minime en apparence et à chaque instant, puisse être relié à la face cachée du monde, transforme radicalement la vie. Le brouillard de l'insignifiance est levé. »
 
En écrivant ces lignes, mes pensées vont à toutes les personnes que j’ai accompagné et que j’accompagne au quotidien, que cela soit à titre professionnel ou privé.
 
Et elles vont aujourd’hui principalement à Sophie Henry, magnétiseuse à Nyon, à qui la vie a offert des dons thérapeutiques qui lui ont permis d’accompagner avec amour, joie, humilité, humanité et générosité un grand nombre de personnes souffrant dans leur âme et dans leurs corps. En ce qui me concerne, elle m’a permis d’y voir clair dans mon « chaos » et de rester en lien avec mes « étoiles » en toute humilité. Ma dernière visite dans son cabinet remonte au jeudi 10 décembre dernier : mon dos était bloqué, j’étais coupé en deux et Sophie m’a rendu attentif, avec bienveillance, que je voulais à nouveau « aller plus vite que la musique » et contrôler….l’incontrôlable.
 
La vie donne et reprend : Sophie nous a quitté suite à une rupture d’anévrisme, le dimanche 13 décembre 2015, alors que probablement plusieurs projets, plusieurs étoiles s’apprêtaient à danser dans le ciel de sa vie. Malgré la tristesse et le chagrin que je ressens à la pensée de ce départ précipité et de tout ce que Sophie aurait encore pu accomplir, il y a en moi un sentiment de joie lié à une certitude : même si elle n’est plus physiquement parmi nous, son âme et son énergie se sont élevées, se sont « étoilées » et, de là où elle est pour l’éternité, elle continue à prendre soin de tous ceux qu’elle aime.
 
À vous toutes et tous, je vous souhaite de tout cœur de très belles fêtes de Noël et une année 2016 qui vous permettra de vous « étoiler » et de vous accomplir tout en développant la capacité de vous émerveiller devant chaque petit détail, les yeux pleins d’ « étoiles ».

 PS Et, à nouveau, un grand merci à Félix, mon fils, pour ses superbes photos de ciels étoilés (plus sur https://www.flickr.com/photos/[email protected]/)
 

De l’illusion au réel…et retour.

Posted on 10 October, 2015 at 12:27 Comments comments ()

Prendre pour permanent ce qui n’est que transitoire est comme l’illusion d’un fou. (Kalou Rinpoché)
 
S'éveiller veut dire deux choses : on s'éveille de et à quelque chose. On s'éveille de ses illusions et au réel. (Roland Rech, légèrement adapté par mes soins)
 
Que cela soit par rapport à mon propre vécu de « burn-outé » ou à celui des personnes que j’accompagne lors d’une rupture de vie, je constate qu’un processus irrémédiable s’enclenche et n’autorise que rarement un retour en arrière : la désillusion.
 
Ce mot-valise revêt plusieurs significations qui correspondent chacune à des étapes qui jalonnent le chemin emprunté. Comme pour les textes précédents, je me propose de témoigner en faisant appel à mes souvenirs personnels en précisant, une fois encore, que je ne prétends en aucune façon avoir raison ni de vouloir imposer mon point de vue à qui que ce soit. 
 
Dans les premiers temps après la chute, la colère et la tristesse étaient des réactions à une énorme déception : l’image (ou, devrais-je dire, les images) que je m’étais fait de moi-même – l’Olivier solide, insubmersible, résistant à toute épreuve, relevant nombre de défis, détenant LA vérité et LA solution – n’était qu’une illusion, une création qui ne tenait pas compte d’autres facettes de mon être que je ne voulais pas (ou plus) voir.
 
Dans cette première expression de la « dés-illusion », j’étais non seulement contraint de me décevoir (ou « dé-se voir »), c’est-à-dire de me voir tel que j’étais vraiment, sans masque ni artifices, mais également amené à décevoir d’autres personnes pour qui cette illusion était une réalité à laquelle – pour des raisons qui leur appartiennent – il était confortable de croire. J’assistais donc à la mise en pièce de mes illusions : un processus douloureux, accompagné d'une grande souffrance et de peurs abyssales suscitées par des interrogations sans réponse dont LA question : « quel sens vais-je donner à ma vie maintenant ? »
 
Parallèlement à ce premier processus, j’ai vécu une autre « dés-illusion » : celle du rôle que je pensais devoir interpréter dans la vie. Incapable d’assumer mes diverses fonctions et d’endosser les costumes – parfois trop larges ou trop étroits pour moi – de mes différents personnages socio-professionnels, j’assistais, impuissant et immobile, au théâtre de la vie. Je regardais passer la réalité du quotidien depuis les coulisses ou depuis mon siège de spectateur, observais les autres se déplacer, souvent en courant, d’un point à un autre, d’un rendez-vous à un autre, d’une activité à une autre.
 

Au début, je contemplais toute cette agitation avec jalousie, colère et désespoir : quel sens avait donc encore ma vie si je ne pouvais pas remonter sur scène et jouer ma partition comme les autres ? Quelle était donc mon utilité « ici-bas » si je ne pouvais par remonter en selle sur mon cheval et galoper avec les autres dans le manège de la vie ?
 
Cette désillusion-là m’a ensuite mené progressivement vers ce que j’appelle une « dés-identification » : comme il m’était physiquement et/ou psychiquement impossible de porter les habits des personnages qui participaient à la construction de mon illusion, je me suis progressivement délesté de mes oripeaux, devenus inutiles car inutilisables, pour trouver mon identité dans la seule action sur laquelle j’avais encore un semblant de maîtrise : mon souffle.
 

Pour le dire avec les mots de Frédéric Lenoir, « nous ne pouvons pas d'avantage contrôler totalement notre vie professionnelle soumise à tant d'aléas externes, ni nous obstiner à vivre dans l'illusion de stabilité et de sécurité. Alors faisons de notre mieux pour maîtriser ce qui peut l'être » (Petit traité de vie intérieure, 2010, p. 31). La plupart des repères que j’avais patiemment construits pour me donner l’illusion que je contrôlais ma vie et la vie s’étaient effondrés les uns après les autres : le seul lieu sûr qui me restait (et me reste encore) était (et restera à jamais) mon intériorité à laquelle un travail conscient, patient et régulier sur ma respiration et mon corps me permettait (et me permet toujours) d’accéder.
 
Comme j’ai pu l’expliciter dans un autre texte, l’accès à ce lieu de vie intérieure n’a été et n’est possible qu’en accueillant mes émotions et mes blessures, d’autant plus présentes que je les avaient ignorées pendant des années, faisant de mes ombres de véritables fantômes.
 
Ou, devrais-je dire, des fantasmes – fantasma veut dire fantôme en italien –, c’est-à-dire des illusions. Si nos émotions et nos blessures sont bien réelles, ce qui l’est moins c’est ce que notre ego et son fidèle allié, le mental, en font : des productions qui distinguent l’être humain de tous les autres êtres vivants ; des pensées qui, si nous n’y prenons pas garde, dirigent notre vie sur le mode « pilote automatique » alors que nous sommes persuadés de garder le contrôle du véhicule.
 
Et c’est là une étape-clé du processus de désillusion tel que je l’ai vécu : le mâyâ, concept central dans la spiritualité hindouiste, que Yvan Amar définit comme étant « notre réaction au monde et l'illusion et la souffrance qu'elle engendre » (L’effort et la grâce, 1999, p. 177). Ce que nous pensons être la réalité n’est donc qu’une construction de notre mental. Et une construction de la seule réalité tangible et incontestable : le réel que Jean-Louis Servan-Schreiber voit dans le grand tout, le non-moi, l’univers, l’inaccessible, l’essentiel, le mystérieux (C’est la vie. Essais, 2015, p. 33-36).
 

Une vision qui rejoint ce que mon intuition ainsi que le fait d'avoir côtoyé la mort m’ont si souvent soufflé à l’oreille : le silence intérieur, le Rien, le Vide sont souvent la seule réalité qui ne soit pas une illusion. Et que c’est à partir de ce « lieu-refuge » que je dois négocier avec moi-même mes actions, mes choix et mes décisions à prendre dans la réalité du théâtre de la vie qui, comme le dit Albert Einstein, « est simplement une illusion, quoique très persistante. ». Pour ma part, j’ai fait mienne la devise de Jean Bouchart d’Orval (Le Secret le mieux gardé, 2007, p. 255) : « jouer le jeu sans s'y prendre, sans s'y perdre ».
 
Cela dit, même si je vois aujourd’hui le monde comme une gigantesque tragi-comédie et que cette vision peut avoir quelque chose de ludique (de ludus, le jeu en latin), la vie me rappelle invariablement que cette philosophie s’inscrit dans une démarche spirituelle qui, pour le dire avec les mots de Jacqueline Kelen, « est âpre, tendue, exigeante : lutte intérieure contre les prétentions et les illusions du moi, gouvernement des passions, résistance active face aux tentations nombreuses sur le chemin, face à la peur (…) une ascèse, c'est-à-dire une discipline, un exercice constant, une pratique rigoureuse. » (Sois comme un roi dans ton coeur, 2015, p. 120).
 
Mon odyssée intérieure et le processus de désillusion m’ont fait me sentir souvent très mal à l’aise dans une réalité qui pour moi n’en était plus une. Je me sentais souvent complètement coupé et isolé, assistant tel un spectateur incrédule aux gesticulations de mes congénères affairés à entretenir leurs illusions.

Aujourd’hui, j’ai l’impression de m’être à nouveau « réincarné » et de réinvestir mes personnages d’avant avec une conscience nouvelle. C’est un vrai soulagement de retrouver mes anciens repères et d’être en pleine possession de mes moyens physiques, psychiques et intellectuels. Et c’est aussi une source de crainte : celle de me laisser à nouveau guider par mes fantasmes, par mes illusions et par mon ego, tout puissant et narcissique ainsi qu’angoissé et anxieux.
 
Le fait de partager mon vécu ainsi que mes réflexions, doutes et convictions, comme je le fais dans le cadre de mon blog, lors des témoignages en public ou, beaucoup plus rarement, en tant que coach, me sert donc avant tout d’« Assurance-Vie » : une manière de rester « Vie-gilant » sur ce nouveau chemin. Même si ces activités peuvent également mettre en avant mon ego, que cela soit à mes yeux ou à ceux des autres. Un paradoxe dont je suis conscient et qui se révèle à la fois être une force et un frein sur ce nouveau chemin.
 
C’est certainement aussi le prix à payer pour contribuer à la genèse de l’Homme en moi et en l’autre, dans toute sa complexité, sa profondeur et son mystère. Une finalité qui, comme le soulève Georges Haldas, peut à la fois représenter « le sens le plus profond ou (une) suprême illusion » dans ma vie.
 
Je vous souhaite à toutes et à tous de cheminer en restant le plus vigilant possible : la réalité n’est souvent pas celle que l’on croit, l’illusion n’est jamais très loin et cela vaut réellement la peine de sonder ses profondeurs pour négocier valablement avec soi-même avant de le faire avec la vie et les autres.

PS Les illustrations de ce texte sont des peintures d'une jeune artiste américaine, Meghan Howland, dont j'ai apprécié la sensibilité et le mariage entre surréalisme et réalisme (plus sur son site : www.meghanhowland.com)

Cheminer en confiance et lâcher prise

Posted on 22 March, 2015 at 6:12 Comments comments ()

« Il est bon de faire confiance au temps qui passe : l'avenir nous révèle toujours ses secrets. » (Eve Belisle)
 
"L'expérience la plus belle et la plus profonde que puisse faire l'homme est celle du mystère" (Albert Einstein)

 
Comme souvent sur mon chemin, je me retrouve à un carrefour de vie professionnelle. Est-ce un hasard si je me retrouve à la « Maison des Anges », un lieu de paix en terre fribourgeoise, pour réfléchir à ce qui m’aidera à faire les « bons » choix, à avancer le plus sereinement possible – même si ce lieu se situe au bout de
l’ « impasse de Froideville » ?
 
Cela fait longtemps que je ne crois plus au hasard, cette « indiscrétion du Ciel » et, depuis mon burn-out, j’ai négocié avec mes penchants superstitieux, cousins de la pensée magique. C’est donc un beau clin d’œil que me fait la vie, à laquelle j’aimerais faire honneur dans ce texte en parlant de la confiance.
 
Étymologiquement, ce mot vient du latin « cum fides » et veut dire « avec foi ». Frédéric Lenoir, dans son Petit traité de vie intérieure, parle d’ailleurs de « foi-confiance », cette force qui nous permet d’avancer, de changer, d’apprendre encore et toujours ainsi que de nous connaître de mieux en mieux.
 
Mais de quelle foi parle-t-on ? En quoi ou en qui est-il bon d’avoir foi lorsque, comme c’est le cas pour moi aujourd’hui, on se trouve devant l’inconnu, au début d’une nouvelle page blanche, à la fin de quelque chose sans connaître la suite ?
 
Pour répondre à cette question, je vais me reposer principalement sur mon ressenti et sur mon expérience combinée d’être humain et d’accompagnateur d’autres êtres. Comme dans mes textes précédents, mes propos n’ont comme unique but que de témoigner : à chacun d’en tirer ce qui lui semble pouvoir l’aider à avancer dans sa situation.
 
Il me semble que, en matière de « foi-confiance », j’ai tout d’abord envie de me faire confiance, d’avoir foi en mes ressources intérieures, en mes forces. Mais quelles sont-elles ? À vrai dire, je ne ressens pas le besoin d’en faire une liste qui, de toute manière, ne pourrait être exhaustive. En effet, à chaque expérience nouvelle, j’en découvre d’autres et je prends également conscience que ce que je pensais être acquis ne l’est pas autant que je l’aimerais.
 
Mon vrai besoin réside plutôt dans la réponse à la question : qu’est-ce qui m’a permis chez moi de prendre conscience de ce qui, dans une situation donnée, pouvait représenter une force ? Si je reviens sur mon parcours de vie, quelle force intérieure m’a permis à chaque obstacle, à chaque chute, à chaque épreuve, grande ou petite, de me relever, de repartir, de reconstruire et de saisir l’opportunité de grandir ?
 
Ce qui me vient spontanément tient en un seul mot : le courage. Ou, en d’autres mots, le langage du cœur qui s’exprime en empruntant les voies de l’amour et de l’intuition, les deux sons d’une musique intérieure que j’ai toujours su écouter. Même si, apparemment et aux yeux d’autres personnes extérieures à ma situation, mes décisions manquaient parfois de « bon sens », le fait de rester fidèle à ce qui était inscrit au plus profond de mon être m’a toujours guidé et à toujours fini par me ramener sur le chemin qui était celui sur lequel je me devais de marcher. 
 
Mais ma voix (ou voie) intérieure n’a pas été ma seule source d’inspiration dans laquelle j’ai puisé ma confiance. Ma foi s’est également tournée vers les autres : amis, alliés, personnes ressources, soutiens précieux, vitaux parfois. Il ne suffit pas de se faire confiance : encore faut-il avoir confiance dans la capacité des autres…d’avoir foi en nous et en notre projet de vie. Au risque de se retrouver enfermé dans sa propre solitude, orgueilleuse et fière.
 
Pour le dire avec les mots de Jacqueline Kelen (L’Esprit de solitude), « on est toujours plus seul qu'on ne le croit et bien moins seul qu'on ne pense ». Nous sommes en effet les seuls à pouvoir vivre notre propre changement et à mettre les clés dans les serrures des portes que nous voulons ouvrir. Par contre, l’aide, le soutien et le regard, à la fois bienveillant et critique, de personnes extérieures à notre situation peuvent nous permettre de trouver des clés, des serrures et des portes auxquels nous n’aurions pas pensé et de nous donner l’élan nécessaire pour le faire.
 
La confiance aux autres peut en effet nous permettre d’avoir accès à notre courage qui, pourtant bien présent – le cœur de chacun n’aspire en effet qu’à s’exprimer –, ne se donne pas la permission de dire tout haut ce qu’il pense tout bas et, à plus forte raison, de passer à l’action. Les avis et les questions d’autres personnes « de bonne foi » nous donnent ainsi l’autorisation, la légitimité d’être notre propre autorité et de nous définir en fonction de nos aspirations profondes – et non en nous conformant aux attentes des autres.
 
Au-delà de la confiance en soi et aux autres, il y a une troisième dimension en laquelle j’ai pris progressivement confiance et aux pieds de laquelle je dépose cette foi de manière inconditionnelle : la vie. Après mon odyssée des sept dernières années – un voyage dont, aux dires des statistiques, seul un tiers des Suisses « invités » à ce genre de pèlerinage découvre réellement le chemin de retour –, je pense pouvoir dire, à l’instar de Frédéric Lenoir dans L’Âme du Monde, que « la vie nous guidera toujours vers le meilleur ».
 
En effet, même dans les situations qui semblent les plus inextricables, vécues comme étant l’expression d’une profonde injustice, générant une colère à la hauteur de celle de Job, invectivant Dieu de la profondeur de son incompréhension, de sa désorientation et de son indignation, il n’y a qu’une seule chose à faire : dire « oui » à la vie, se laisser porter par le courant en espérant – non, mieux : en sachant que tôt ou tard le fleuve de la vie nous ramènera sur la berge.
 
Une rive qui nous accueillera renouvelé, transformé et, surtout, réconcilié. Avec la vie, certes, mais principalement avec nous-mêmes. Car le « meilleur » dont parle la citation plus haut ne définit pas forcément la qualité du sable qui reçoit notre âme et notre corps, fatigués après tant de tumultes, mais également notre propre paix intérieure, notre unification avec ce qui nous a fait perdre pied en nous, nos ombres, nos démons, nos freins intérieurs.
 
Tout voyage extérieur, toute navigation fluviale est avant tout un itinéraire qui nous conduit au plus profond de nous-mêmes, à nos blessures, à notre Enfer intérieur. Et, également, à notre Paradis, à nos forces, à cette extraordinaire élan d’amour que nous avons tous. Pour nous, pour les autres et pour la vie.
 
En ce qui me concerne, et malgré – ou à cause de – mon passé de nageur de compétition, ce qui a été – et ce qui reste aujourd’hui encore – le plus difficile pour moi dans cette exercice de « brasse coulée », ballotté par les flots de la vie, a été et reste le lâcher prise, l’abandon, le « oui » inconditionnel à ce qui est. Et d’accepter que ce qui est, non seulement est mais est bon et juste. Parce que c’est, tout simplement.  
 
Programmé, de par mon histoire de vie, à contrôler et à exercer ma Toute-Puissance, il a fallu une rupture pour accepter la non-maîtrise, pour passer de l’humiliation à l’humilité, de la crispation à la détente, de la pression à la « dé-pression ». Et je ne peux être que du même avis que Moussa Nabati quand il dit, dans son livre Comment soigner son enfant intérieur ?, qu’ « on ne soigne pas une dépression, c’est la dépression qui nous soigne ».
 
Avoir confiance en soi, en d’autres personnes et en la vie, c’est donc, au fond, accepter que nous avons à la fois peu de pouvoir sur ce qui nous arrive et, en même temps, que l’effet de nos actions peut se révéler infini. Car, cette foi nous permet tout d’abord de créer des liens précieux – à sa propre intériorité, aux autres et à la vie. Puis, ces liens mettent à leur tour en mouvement – nous mêmes, les autres et la vie.

En effet, si l’on se réfère à la physique quantique, à l’approche systémique ou à la philosophie bouddhiste, nous sommes tous reliés et interdépendants. Une intention peut déboucher sur des transformations à plusieurs niveaux et touchant d’autres que nous. Et parce que nous ne maîtrisons pas grand-chose et parce que, fort heureusement, la vie obéit à une logique mystérieuse, il est plus que jamais important d’avoir confiance en elle : car elle seule sait ce qu’elle fait – alors que, la plupart du temps, nous nous illusionnons de pouvoir en contrôler le cours.  
 
Si vous vous sentez concernés par cet article, car en proie à des doutes et à des peurs légitimes devant la nécessité de faire des choix et de prendre des décisions, je vous invite tout d’abord à prendre soin de vos démons, à accueillir ces ombres qui font partie de vous pour ne pas leur donner toute la place qu’elles revendiquent puis à mettre votre confiance dans votre cœur, dans les autres, surtout s’ils sont bienveillants, et dans la vie.

Quoique vous fassiez, cette dernière sera votre plus fidèle compagnon…si vous avez foi en elle et si vous l’écoutez. Un « tuyau » d’initié : le parloir est au plus profond de vous.
 
 
 
 

Le temps pour Chemin, le temps du chemin

Posted on 5 April, 2014 at 5:01 Comments comments ()
"Le chemin de la sagesse et de la liberté est un chemin qui mène au centre de son être" (Mircea Eliade)
 
Comme souvent dans une phase de transition ou après une rétro-boucle (« reculer pour mieux sauter »), la vie me mène dans un lieu magique où j’aime me ressourcer, me recentrer, m’accorder du temps ou m’accorder tout court : l’Hôtel-Pension Beau-Site, à Chemin-sur-Martigny.



Il y a d’abord la maison, construite en 1912, dans et autour de laquelle le temps semble s’être arrêté, loin de la course et du rythme souvent effréné du monde « d’en-bas », cette réalité qui semble à des années lumières une fois que l’on a bravé les lacets étroits qui mène de Martigny-Croix à Chemin-Dessus. Comme le dit le petit dépliant de présentation que l’on trouve sur le secrétaire de la chambre : « l’atmosphère particulière du Beau-Site ne peut pas se décrire, elle doit être vécue » (Plus sur www.chemin.ch, avec un clin d'oeil de gratitude au passage pour toute l'équipe qui travaille, à l'ombre et au soleil, pour servir la vie et l'esprit du lieu).
 
Il y a aussi la forêt, principalement constituée de mélèzes, appelée la « forêt éternelle » car, comme l’écrit Joëlle Chautems, « elle transmet l’enseignement de la vie cyclique, où la mort promet une renaissance. Le mélèze est l’arbre du renouveau. Il perd ses aiguilles en hiver et elles réapparaissent au printemps (...) Par son expérience, il nous invite à voir les étapes de nos vies telles qu’elles sont, à ne pas en faire des montagnes infranchissables et à les accueillir avec joie et curiosité. Nous sommes là pour apprendre, puis nous apprendrons ailleurs….Le cycle continue, sans fin. » (Guide des arbres extraordinaires de Suisse romande. 40 balades d’énergie. Reliance et soins par la nature. Lausanne, Favre, 2012, 3 édition, p. 223).


Pour ma part, j’apprécie tout particulièrement la présence de ces gardiens de la montagne, témoins du temps et de la vie, et j’en choisi à chaque visite un autre – c’est d’ailleurs plus souvent lui qui me choisit – pour l’étreindre, dialoguer avec lui et m’inspirer de sa sagesse.
 
L’énergie de Chemin et ses environs est donc plus que propice pour méditer sur le sens de son propre cheminement, de ce que la vie nous permet de vivre, que cela soit joyeux ou douloureux, et de faire le point pour avancer le plus sereinement possible…jusqu’à la prochaine bifurcation.
 
Le temps pour Chemin est plutôt prévisible : environ une heure et demie depuis mon domicile. La route est toute tracée, ma voiture la connaît presque par cœur. Mis à part les éventuels bouchons en fin d’après-midi et les quelques rares véhicules indigènes qui ont la "mauvaise" idée d’emprunter l’itinéraire – digne d’un rallye corse – dans le sens inverse du mien, m’obligeant parfois à transformer mon modeste moyen de transport en un 4x4 rugissant, le trajet est sans surprise, du moins en théorie.
 
Le temps du chemin de vie est, on s’en doute, bien différent. Il n’est ni prévisible, le parcours n’étant ni tout tracé ni sans surprise, même en théorie. Et pourtant, que la tentation est grande de désirer que ce parcours soit une route balisée, cartographiée, répertoriée, « gps-isée », donc maîtrisable et maîtrisée. J’en veux pour preuve non seulement mon expérience personnelle, mais également celle des personnes que j’accompagne et qui, si elles n’y sont pas rendues attentives, veulent prendre des décisions sans se laisser le temps de se poser les bonnes questions.
 
C’est ce que Rolf Dobelli (Die Kunst des klaren Denkens. 52 Denkfehler die Sie besser anderen überlassen. Munich, Hanser Verlag, 2011, p. 179) nomme le « biais de l’action » (The Action Bias) : dans des situations de doute, nous ressentons le besoin de faire quelque chose, quelle que soit cette « chose » - que cela aide ou n’aide pas. On se sent mieux après avoir agi, même si l’action n’a pas amélioré la situation ou, pire, si elle l’a détériorée. Nous agissons souvent trop et trop vite. Au lieu de commencer par ne rien faire jusqu’à ce que nous ayons l’esprit plus clair.

Dobelli conclut son texte par une citation de Blaise Pascal : « Tout le malheur des hommes provient du fait qu’ils ne sont pas en mesure de rester tranquillement dans leur chambre ». Et c’est exactement ce que je fais lorsque je me rends à Chemin : hormis la ou les ballades dans la « forêt éternelle », je reste, tel un moine dans sa cellule, cantonné dans « ma » chambre. À lire, méditer, écrire, écouter de la musique, dormir, rêvasser. Bref, à ne rien entreprendre pour faire évoluer la situation. Si ce n’est – et c’est essentiel – prendre soin de moi. 
 
La question qui se pose – et elle finit toujours par être formulée – est : mais quand est-ce que je sais que je peux ou dois agir, entreprendre quelque chose, prendre une décision ? Pour abréger l’inconfort voir la douleur liée à cette incertitude, il serait aisé de donner une réponse assortie d’un délai. Rolf Dobelli – manager et financier, précisons-le –  cite des recherches qui sont formelles : au plus tard après trois mois, le ciel de notre esprit est suffisamment serein pour qu’il soit bon d'agir et de faire des choix. 
 
Cette réponse n’est pas satisfaisante, surtout lorsqu’il s’agit de décisions qui engagent l’avenir de la personne qui les prend. Cette échéance rassure certainement notre société qui vise à réintégrer ou à réinsérer au plus vite une personne « en crise » afin de ne pas rompre la chaîne de productivité et pour éviter de générer des coûts souvent exorbitants. Mais mon expérience m’amène à dire que le fait de prendre la tangente pour, le plus rapidement possible, se relever et se remettre en selle peut s’avérer une mauvaise stratégie : la personne aura apparemment résolu la situation problématique en adaptant éventuellement quelque peu la réalité, mais n’aura pas traité le problème à la racine. Et comme nous faisons toujours partie du problème, la solution passe donc obligatoirement par un travail sur soi et donc par un processus qui prend du temps. Et, pour reprendre les propos de Lytta Basset, les injonctions du type « il faut » sont souvent contre-productives, surtout lorsqu’il s’agit d’aller au fond des choses, au fond de soi, au fond de sa blessure (Au-delà du pardon. Le désir de tourner la page. Paris, Presses de la Renaissance, 2006, p. 121)
 
« Mais alors, me direz-vous, combien de temps doit-on attendre pour passer à l’action et prendre une décision ? Trois mois ? Plus ? Une vie ? Quelle horreur ! ». Et vous auriez raison de vous insurger. Et pourtant : la réponse est impossible, car elle n’est ni universelle ni définitive. Comme dirait Fernand Raynaud dans le sketch où il demande combien de temps il faut à un canon pour refroidir après avoir tirer un boulet : « Ça dépend ». Et ça dépend de tellement de facteurs qu’il est impossible de donner une réponse claire et, donc, satisfaisante pour calmer notre angoisse.
 
Pourtant, à en croire Anne Dufourmantelle, philosophe et psychanalyste, lorsqu’on s’arrête quelque temps et qu’on a le courage de vivre cet « espace intérieur apaisant grâce auquel nous entrons dans une relation de bienveillance envers nous-mêmes et envers le monde (…) au bout d’un moment, des chemins insoupçonnés se dessinent, qui nous remettent sur la voie de la puissance » (« Ce qui nous manque c’est la confiance en l’autre », Psychologies Magazine, Janvier 2014, p. 59).

Se dessine ici le cœur d’un art qui demande patience et discipline : celui de savoir attendre que les fruits soient mûrs et de pouvoir rester à l’écoute de notre cœur et de notre intuition. Pour, entretemps, se donner cette douceur envers nous-même qui souvent nous fait défaut et se concentrer sur la seule chose qui soit en notre possession, « une chose qui n’est pas rien : l’instant (…) À côté de la certitude de la mort, il y a en nous cette certitude d’être les maîtres de l’instant » (François Cheng, Cinq méditations sur la mort autrement dit sur la vie. Paris : Albin Michel, 2013, p. 50).
 
Si vous vous trouvez actuellement à un carrefour de votre vie, je vous propose donc de vous arrêter, de prendre le temps qui vous sera nécessaire pour faire la paix avec vous-même et avec le monde, pour évaluer le chemin parcouru – et dont vous pouvez être fiers, car personne à part vous n’a vécu votre vie – et scruter l’horizon tel que vous aimeriez le peindre, le sculpter, le créer. Sans céder au chant des sirènes de "l’action à tout prix" ni à la pression d’un entourage aussi et parfois même plus anxieux que vous.

Et, pourquoi pas, vous faire accompagner pour y voir plus clair en vous-même et par rapport à vos choix futurs, en répondant à l’injonction tout sauf paradoxale : « Sois autonome, demande de l’aide ! » (G. Le Cardinal).

Bon chemin ou Chemin…ou les deux, à vous de choisir.
 

Le chemin du changement

Posted on 9 March, 2014 at 12:10 Comments comments ()

« Tout est changement, non pour ne plus être mais pour devenir ce qui n'est pas encore » (Epictète)
 
« Il est plus facile de changer un pansement que de penser le changement »
(Francis Blanche ou Pierre Dac, selon les sources)
 
Les mois de février et mars marquent une période ambigüe : l’hiver n’est pas encore terminé que déjà le printemps annonce sa présence, les nombreux carnavals nous le rappellent et la nature en témoigne quotidiennement.  Il en est de même pour ma météo intérieure mais en inversant les saisons :
 
D’un côté, j’ai l’impression d’être (enfin !) parvenu à une étape printanière voire même estivale de mon évolution, car je peux voire éclore les bourgeons des projets semés et, selon les domaines, récolter les fruits du patient travail sur moi-même de ces six dernières années ;
 
De l’autre, de possibles évolutions d’ordre professionnel en lien à des changements imposés par le contexte dans lequel j’évolue me propulsent en automne, avec ses feuilles mortes sur lesquelles on glisse, déstabilisé et déséquilibré, ce qui à son tour génère son cortège d’émotions – une chute d’autant plus douloureuse qu’elle n’est pas voulue mais subie –, et m’entraîne vers une nécessaire hibernation pendant laquelle je ressens le besoin de me retirer, de me re-centrer pour prendre des forces, solidifier mes racines afin de retrouver un nouvel équilibre.
 
Heureusement, mes formations – dont mon expérience toute récente du burn-out et la lente reconstruction qui a suivi ne sont pas des moindres – ainsi que mon activité de coach qui accompagne le changement des et chez les autres me donnent des outils pour appréhender cette transition de manière plus sereine. L’objectif de ce texte est donc, en plus du partage avec le lecteur, celui de me remémorer et de conscientiser les apprentissages les plus significatifs de mon pèlerinage – ou ce que je pense avoir appris – pour vivre au mieux les prochaines évolutions.
 
Le premier élément qui me vient à l’esprit est la confiance en la vie : elle sait ce qu’elle fait, même si ses décisions semblent parfois incompréhensibles, suscitant alors colère et indignation. Tôt ou tard, l’expérience voire l’épreuve prennent sens : le fil de la vie qui, à un moment donné, semblait cassé ou menaçait même de s’interrompre, se déroule à nouveau avec cohérence et fluidité. Pour reprendre l’image des saisons (empruntée à Michèle Roberge. Tant d’hiver au cœur du changement. Essai sur la nature des transitions, 1998) : il y a toujours un printemps et un été après l’automne et l’hiver.
 
Une deuxième réflexion relève de ce que Rolf Dobelli (Die Kunst des klaren Denkens, 2011) appelle « la régression vers le milieu » : l’être humain, mu par l’illusion de sa toute puissance, par sa volonté de tout contrôler grâce à la pensée magique, s’imagine pouvoir influencer le cours des choses, alors qu’il s’agit avant tout pour lui de « surfer sur la vague » et d’accepter que les éléments vont, avec le temps, rejoindre un équilibre, tel le pendule qui finit toujours, après des oscillations plus ou moins amples, par s’immobiliser…au milieu.
 
Accepter ne veut cependant pas dire se résigner : si l’on en croit Paul Ricoeur, nous ne sommes certes pas les auteurs de l’histoire de notre vie, mais nous pouvons en être les héros. Si nous ne pouvons pas influencer directement le cours de ce qui nous arrive, nous avons un pouvoir extraordinaire : celui de travailler sur nous-mêmes et d’ « être le changement que nous voulons voir pour ce monde » (Gandhi). Le changement que la vie nous impose nous met dans une impasse et l’obstacle qui a ainsi surgi nous semble insurmontable ? La nouvelle orientation de mon entreprise me met dans une colère noire et j’ai l’impression que je ne vais pas tenir le coup longtemps dans cette « boîte de fous » ?

Le premier travail – et pas des moindres – consiste à accueillir sans jugement et sans lutte les émotions et les résistances qui se présentent à et en nous : elles sont parfaitement légitimes, car liées au processus à la fois de deuil – la perte du connu – et de projection – la peur de l’inconnu. Puis, dans un deuxième temps, il s’agit de prendre distance du rôle de victime pour accepter que si, pour l’instant, nous ne pouvons rien changer à la situation, nous pouvons modifier notre manière de la vivre ainsi que notre regard sur elle. Et en faire une opportunité plutôt qu’un frein.
 
Puis – et c’est là pour moi le quatrième enseignement – nous pouvons puiser en nous des forces cachées et parfois insoupçonnées. Tout obstacle est un « accélérateur d’apprentissage » (Christiane Singer, Du bon usage des crises, 2001) qui nous permet de (re)découvrir nos points forts, nos points d’efforts, nos lumières, nos ombres, nos valeurs, nos rêves non vécus, nos projets trop longtemps tus et enterrés ou remis aux calendes grecques.

Et cette quête de notre propre vérité et du « non vécu » nécessite, du moins pour moi, la capacité de « revenir à la maison » qu’offre la méditation en permettant de créer un « lieu refuge » qui, par moments, s’avère être pour moi la plus précieuse source de stabilité dans l’instabilité. Et qui me rappelle que ce que nous appelons « réalité » n’est souvent qu’une illusion née de notre regard jugeant sur celle-ci. Or, pour reprendre les mots d’Alexandre Jolien (Petit traité de l'abandon. Pensées pour accueillir la vie telle qu'elle se propose. Paris: Editions du Seuil, 2012) « juger la réalité, c'est vouloir occuper le trône de Dieu et la place est déjà prise ».
 
Le changement nous enseigne donc l’humilité qui consiste, d’une part, à dire merci à la vie d’être ce qu’elle est, ni plus ni moins, et, d’autre part, à avoir la sagesse de celui qui « prend ses décisions selon ce qu’il estime être juste et s’y tient, sans s’inquiéter ni de son image ni du qu’en-dira-t-on » (Mathieu Ricard. Plaidoyer pour l’altruisme. La force de la bienveillance, 2013, p. 334). Le fait d’être humble nous donne également le courage et la patience d’attendre que les fruits soient mûrs et d’adopter la philosophie du « hâte-toi lentement » plutôt que de se précipiter sans avoir pris le temps de se poser les bonnes questions. D’être à la fois dans l’attente (et non l’attentisme) et dans la plus grande attention, à soi et à ce qui se passe autour de soi.
 
Cette « attente-tension » nous permet également d’identifier nos vrais amis, nos alliés et nos soutiens qui pourront nous aider à nous aider nous-mêmes, devenant ainsi autant d’accompagnants de vie susceptibles de nous permettre d’y voir clair sur notre chemin solitaire. En effet, « on est toujours plus seul qu’on ne le croit et bien moins seul qu’on ne pense » (Jacqueline Kelen. L’esprit de solitude, 2005, p. 197) : si des moments d’introspection et de « retour sur soi » sont incontournables et que tout choix de vie renvoie à sa propre solitude, l’ouverture aux autres me semble être tout aussi indispensable. Même si notre solitude est non seulement inévitable mais également nécessaire, nous ne sommes d’une part pas les seuls à ressentir ce que nous ressentons et, d’autre part, nous trouvons souvent des oreilles amicales et bienveillantes pour nous permettre de nous « ex-primer » plutôt que de « dé-primer ».
 
Et, « last but not least », je ne fais pas dans l’originalité quand je dis que je suis un paradoxe sur pattes : nous le sommes tous, car c’est terriblement humain de vouloir à la fois la paix, l’harmonie et la stabilité et, en même temps, de se lancer des défis qui nous font sentir vivants, de vouloir rompre le sentiment de monotonie en créant, en innovant et, donc, en introduisant des changements. Voulus et non subis et donc plus faciles à assumer, car plus proches de nos convictions et répondant à notre besoin d’être maître de notre vie. Cette existence qui oscille entre l’homéostasie – la tendance inhérente à tout système à rétablir l’équilibre initial – et l’impermanence propre au flux vital : nos cellules se renouvellent constamment et, comme j’ai pu le dire ailleurs, vivre c’est à la fois naître et mourir. À chaque respiration, à chaque journée. Et à chaque changement.
 
Je souhaite donc à chacune et à chacun de vivre les changements, qu’ils soient subis, choisis, anticipés ou non, en faisant confiance à la vie et à ses propres capacités de rebondir, en réagissant de la manière la plus authentique qui soit, sans tricher ni avec soi ni avec les autres, et de tirer le meilleur profit de cette transition pour, qui sait, permettre à ce qui n’est pas encore vécu de l’être et, dans tous les cas, pour reprendre contact avec ce qu’il y a de plus profond en soi et qui n’attend, pour s’exprimer, que notre….changement. 


Un chemin, des rencontres

Posted on 8 January, 2014 at 8:53 Comments comments ()

 
« Il y a les personnes qu’on rencontre et celles qu’on croise. Chaque rencontre nous modifie, mais on ne rencontre pas par hasard »
 
Boris Cyrulnik, Sauve-toi, la vie t’appelle, Paris : Odile Jacob, 2012, p. 243
 
Que la vie soit une expérience complexe tient du pléonasme. Une des meilleures façons d’embrasser cette complexité pour la rendre plus compréhensible, sans toutefois la dépouiller des multiples facettes qui en font l’originalité, s’avère être la métaphore : une image qui réussit à la fois à rendre la réalité intelligible tout en maintenant le mystère. Les contes offrent souvent cette double lecture, car leur langage est universel – il s’adresse à tous et permet à chacun de se reconnaître dans l’histoire relatée.
 
En ce qui concerne mon propre chemin de vie, une des plus belles fables que je connaisse est d’origine japonaise et narre le parcours d’un samouraï, valeureux mais fatigué, dont l’âme l’informe qu’elle le quitte. Horrifié par cette nouvelle, le guerrier se met à sa recherche. Son cheminement est jalonné de rencontres. À chacune d’entre elles, il parle de sa mésaventure et obtient un indice supplémentaire pouvant le conduire à retrouver son âme : il apprend tout d’abord qu’il doit réapprendre à pleurer, puis que, pour ce faire, il ne peut faire autrement que de se rendre au Paradis et en Enfer. De chaque rencontre, il repart avec quelques éléments de réponses à ses questions sans pourtant obtenir LA solution.
 
L’ultime rencontre lui ouvre les portes de l’endroit où il retrouvera son âme, entre larmes de colère, de tristesse et de joie profonde : en lui-même. Ce qu’il cherchait à l’extérieur de son être – le Paradis et l’Enfer – se cachait depuis toujours en lui, au fond de son cœur, au cœur de son âme. La plus belle rencontre que le Samouraï aura donc faite grâce à son périple et grâce aux personnes qui l’auront accompagnées, chacune sur un bout de chemin, aura donc été la rencontre avec lui-même. (Henri Gougaud, L’arbre d’amour et de sagesse. Légendes du monde entier. Paris : Editions du Seuil, Collection Points, 1992, p. 156-158 ou http://www.cles.com/chronique/l-enfer-le-paradis).
 
Il m’aura fallu des mois voir des années pour comprendre toute la richesse de cette histoire et je me demande même si j’y suis complètement parvenu aujourd’hui. Ce que j’ai envie d’en retirer dans ces lignes relève des rencontres. Non pas ces moments où l’on croise une personne pour échanger avec elle des propos superficiels et futiles, en lien avec les personnages et les rôles que nous jouons dans le théâtre de la vie. Mais ces parenthèses hors de tout espace-temps où chacun parle du centre de son être, se livre ne serait-ce qu’un peu, partage sa vulnérabilité, son expérience de vie, ses blessures, ses doutes et ses interrogations. Des communions qui permettent à chaque personne impliquée de se sentir moins seule, de découvrir une sœur ou un frère qu’elle ne connaissait pas encore. Des oasis initiatiques qui participent au développement de chacun, l’aident à grandir et à avancer sur son chemin de vie.
 
« Les hommes se distinguent par ce qu’ils montrent et se ressemblent par ce qu’ils cachent » disait Paul Valéry, visionnaire et fin connaisseur de l’âme humaine. Les vrais rencontres ne sont en effet possibles que lorsque les personnes concernées sont d’accord de laisser tomber le masque, de ne pas tricher, ni avec elles-mêmes ni avec l’autre. De ne plus jouer un rôle mais d’être, simplement. C’est ainsi que, de ses instants volés à l’éternité, peuvent naître des amitiés profondes car sincères. Et dont la durée dépend du rythme auquel chacun chemine vers soi.
 
Dans la citation en exergue, Cyrulnik affirme que les rencontres n’arrivent pas par hasard et j’abonde dans son sens : si je repense à ces dernières années, je réalise que je n’aurai pu rencontrer telle personne ou telle autre à un autre moment qu’à celui où nos chemins de vie se sont croisés. Car les fruits étaient mûrs, autant pour l’un que pour l’autre. Nous étions prêts à partager un bout de chemin, aussi petit ou grand soit-il, parce que, pour quelques minutes ou pour plusieurs années, nous en sentions le besoin. Comme un élan de vie, une évidence, un « ça va de soi ». Et ce n’est certainement pas un hasard que j’écris ces quelques lignes depuis un endroit qui se situe « À la croisée des chemins », à Premier, au-dessus de Romainmôtier, un havre d’humanité et de bienveillance où j’ai eu le privilège de rencontrer (et non de croiser) Rose-Marie qui, avec son mari Édouard, tient deux chambres d’hôtes : j’y ai vécu un partage basé sur un profond respect de l’autre (Pour plus d’informations : www.merica.ch/Briod).
 
Cela dit, ces rencontres qui nous accompagnent sur notre chemin de vie ne sont pas qu’humaines. L’  « autre » peut en effet prendre plusieurs formes : un livre, un arbre, un paysage, un animal, l’écriture, un film…..Toute opportunité susceptible de réveiller en nous notre âme et nos émotions, de nous permettre d’être toujours plus conscients de cette vie qui bat en nous-mêmes et, donc, de grandir, de déployer nos ailes et d’avancer sur notre chemin de vie, est une rencontre avec nous-mêmes. Et, si on y fait attention, les occasions sont nombreuses. Mais peut-être ne sommes-nous pas toujours prêts à nous rencontrer et, par là, à permettre à d’autres de nous découvrir et, à travers la relation, à se dévoiler. Ou peut-être avons-nous quelque chose à protéger.
 
« Toute rencontre est un déroutement qui peut mener à la déroute » (Lytta Basset, Aimer sans dévorer. Paris : Albin Michel, 2010, p. 227) : chaque rencontre est en effet une prise de risque qui peut certes nous faire progresser mais également nous fragiliser. À partir du moment où l’on est d’accord de partager ses blessures, de se mettre à nu, il est nécessaire d’assumer cette vulnérabilité. Une fragilité qui, selon les circonstances et les personnes, s’avère parfois difficile et douloureuse à gérer.
 
Dans le conte du samouraï, un ermite humilie le guerrier à un tel point qu’il s’en faut de peu pour que le sabre ne tranche la tête du moine. Et c’est pourtant à ce moment-là que notre valeureux héros japonais découvre que l’Enfer est en lui. C’est aussi ce qui déclenche en lui des larmes de joie : il a trouvé la porte qui le mène au Paradis. Et il a entrevu, grâce à la tendresse de son vis-à-vis, ce qui l’aiderait dans sa quête : l’amour – autant pour l’autre personne que pour lui-même.
 
Toute vraie rencontre est donc une (re)découverte que ce que nous avons de plus précieux se cache en nous et s’avère être notre humanité, avec ses ombres et ses lumières, ses joies et ses peines, ses contradictions et ses vérités. Et c’est la rencontre et l’accueil de cette vie en nous qui nous permet à la fois de créer notre vie et d’être créé, façonné par elle.


Car, « la vie est folle n'est-ce pas ? C'est pour ça qu'elle est passionnante. Imaginez que nous soyons équilibrés dans une existence paisible, il n'y aurait ni événement, ni crise, ni travaux à surmonter, de la routine uniquement, rien à mettre en mémoire : nous ne serions même pas capables de découvrir qui nous sommes. Pas d'événements, donc pas d'histoire, pas d'identité. Nous ne pourrions pas dire : "Voilà ce qui m'est arrivé, je sais qui je suis puisque je sais ce dont je suis capable face à l'adversité". Les êtres humains sont passionnants parce que leur existence est folle. » (Boris Cyrulnik, Sauve-toi, la vie t’appelle, Paris : Odile Jacob, 2012, p. 43-44)
 
Et, puisque j’ai commencé mon texte par un conte, j’aimerais le conclure par une petite histoire d'origine chinoise qui illustre justement la nécessité d’accepter et de partager non seulement nos forces et nos exploits, mais également nos failles, nos faiblesses, nos erreurs afin de permettre la rencontre avec nous-mêmes et avec les autres : c’est peut-être le seul vrai moyen de créer sa vie et de lui donner du sens.
 
« Une vieille femme possède deux grands pots, chacun suspendu au bout d’une perche qu’elle transporte sur son épaule pour aller chercher de l’eau. À la fin de sa longue marche, du puits vers la maison, l’un des deux pots, fêlés, n’est plus qu’à moitié rempli d’eau. Le pot intact est très fier de lui. Mais le pauvre pot fêlé, lui, a honte de son imperfection, triste de ne pouvoir faire que la moitié de son travail. Au bout de deux années, il s’adresse à la vieille dame, alors qu’ils sont près du puits. « J’ai honte, car ma fêlure laisse l’eau goutter tout le long du chemin vers la maison. »

La vieille femme sourit : « As-tu remarqué qu’il y a des fleurs sur ton côté du chemin, alors qu’il n’y en a pas de l’autre côté ? Comme j’ai toujours su ta fêlure, j’ai semé des graines de ton côté du chemin. Chaque jour, sur le chemin du retour, tu les as arrosées. Pendant deux ans, grâce à toi, j’ai cueilli de superbes fleurs pour décorer ma table » (in Frédéric Lenoir, L’Âme du monde, Paris : NIL Editions, 2012, p. 165-166)
 
Une nouvelle année commence, accompagnée de sa traditionnelle liste de bonnes résolutions. Pour ma part, j’ai décidé d’avoir moins peur de la vie et des autres. En allant encore un peu plus à ma rencontre et à la leur. Et de me donner et de partager avec les autres ce dont notre âme a besoin : de la compassion.


Être en chemin

Posted on 11 May, 2013 at 12:52 Comments comments ()
Chaque pas doit être un but, en même temps qu’il nous porte en avant (Goethe)
 
« Être en chemin » : la devise de Mackoaching est en relation directe avec le fait que j’accompagne principalement des personnes en transition vers un horizon professionnel et souvent personnel inconnu à leurs yeux au début. Afin de permettre à ces pèlerins de la vie d’éclairer un parcours parfois sinueux et manquant par moments singulièrement de clarté, je les accompagne en parallèle sur un chemin certainement moins spectaculaire mais ô combien riche en (re)découvertes : celui qui les mène vers elles-mêmes, vers leurs valeurs, leurs besoins, leurs rêves, leur points forts, leurs limites aussi.
 
L’ « être en chemin » désigne donc à la fois la personne en transition et ce double processus de cheminement : vers un but et vers soi.
 
Si l’accompagnement d’« êtres en chemin » est aujourd’hui au centre de mes activités professionnelles (et l’a au fond toujours été sans que j’en aies été vraiment conscient), c’est indéniablement grâce à mes transitions personnelles et mes cheminements, tant intérieurs qu’extérieurs : le fait d’accompagner d’autres personnes m’aide à rester vigilant (ou « vie-gilant ») et attentif à mes propres valeurs et besoins – un double accompagnement en quelque sorte.
 
Au fil des années et des expériences, j’ai aménagé des « espaces d’intimité » qui me permettent de « cheminer vers moi » de manière plus consciente encore et, dans certains cas, le cheminement intérieur se fait de pair avec la marche physique. C’est notamment le cas quand je vis une retraite, une semaine par an, dans un monastère ou un couvent, placé si possible dans un lieu qui soit propice aux ballades et au contact avec la nature.

J’ai vécu ma première expérience de « double cheminement » à l’Hospice du Grand Saint-Bernard, en juillet 2009. La devise des chanoines de cet ordre étant l’accueil, je me suis dit que cela serait l’endroit idéal pour m’accueillir moi-même. Et je n’ai pas été déçu : de vraies retrouvailles. Avec mon être profond, avec la vie, avec des valeurs qui me sont chères, avec la nature, à la fois généreuse et presque lunaire (Le Col du même nom se situe à plus de 2'400 mètres), avec des personnes venant souvent chercher la même lumière et le même silence
 
Malgré la présence de symptômes neurologiques souvent handicapants (vertiges, spasmes, manque de proprioception dans les jambes, mini-crises de panique,…), j’étais fermement décidé à marcher, ne serait-ce que une demie-heure chaque jour. Sans savoir que, tout au long de ces petits pèlerinages, j’allais découvrir quelques « bornes », quelques points de repères utiles au cheminement, plus symbolique, de la vie.
 
Voici quelques extraits d’un autre « espace d’intimité », mon journal de vie, dont je partage volontiers ce passage aujourd’hui. Je tiens à préciser, en préambule, que le fait de marcher en haute montagne, surtout quand on n’a pas l’habitude de ce genre d’effort, ne fait qu’exacerber les sensations et, donc, les sentiments : le souffle est – encore plus – court, les passages parfois dangereux, la signalisation difficile à décrypter, le but invisible et on marche souvent très longtemps seul…Ça ne vous rappelle par certains moments de votre vie ?
 
Grand St-Bernard, Col des Fenêtres, 28 juillet 2009
 
  • Ce n’est pas le but qui compte, mais bien le chemin et la façon de marcher et de respirer ;
  • Un pas devant l’autre, à la recherche d’un équilibre extérieur – physique – et intérieur – le souffle – à redéfinir à chaque pas ;
  • Il est difficile, voire impossible, à la fois d’avancer en assurant ses pas et, en même temps, de regarder où on va : des pauses d’orientation, de vision rétrospective et prospectives sont nécessaires ;
  • Le chemin n’est parfois pas clairement indiqué – même assez souvent : se fier à son intuition, à des traces laissées par d’autres promeneurs (ndlr : des sortes de kerns, des tas de pierres qui sont autant d’invitations à s’arrêter et à contempler), à des rencontres de toutes sortes (ndlr : le cri strident d’une marmotte a attiré mon attention sur le fait que je n’étais probablement pas parti dans la bonne direction) ;
  • En cas de besoin, ne pas hésiter à demander de l’aide ;
  • On peut se tromper de chemin, ce n’est pas grave : on perd peut-être du temps, mais on gagne en expérience ;
  • Le fait de savoir exactement où on va rend le chemin moins captivant, moins présent : on peut se perdre en pensées parasites (ndlr : comme on pense savoir dans quelle direction aller, on est parfois moins attentif au chemin et à ses beautés) ;
  • Lorsqu’on est ainsi pleinement concentré, le temps ne compte pas, il est comme suspendu ;
  • Chaque pas peut, selon les endroits, être fatal : cheville tordue, glissade, perte d’équilibre. Deux écueils à éviter : être trop sûr de soi ou ne pas l’être assez. Autrement dit : se croire invincible et immortel ou laisser les peurs nous paralyser ;
  • La marche en (haute) montagne rend humble et modeste : en contemplant les cimes parfois inatteignables, on réalise notre insignifiance – ou plutôt que notre signification n’est pas uniquement en lien avec nous-mêmes mais également en rapport avec l’immensité de la nature, du silence, du ciel, de la création ;
  • Il est bon de s’arrêter régulièrement pour évaluer le chemin parcouru et à parcourir, mais aussi pour contempler et savourer le moment présent.
 
Je te souhaite à toi aussi, cher lecteur, de trouver ton chemin….au propre comme au figuré. Et, pourquoi pas, de te faire accompagner : si tu as la possibilité d’engager un « accompagnant de haute montagne », qu’est-ce qui t’empêches de faire appel aux services d’un « coach en haute vie » ?


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