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Être seul….vraiment ?

Posted on 9 June, 2018 at 17:11 Comments comments (413)
De retour dans mon lieu de retraite favori, accueilli avec bienveillance et humanité malgré des circonstances difficiles pour toute l’équipe sur place, je savoure ces instants de solitude et de rendez-vous avec moi-même, marqués par des balades, des temps d’écriture, de lecture et de repas. Plusieurs interrogations cependant me taraudent : suis-je vraiment seul ? pourquoi ces moments de solitude me font-ils tant de bien ? et pourquoi est-ce que je ressens de la tristesse à chaque fois que je me prépare pour mes week-ends de mini-retraite ? 


Ces questions font écho au sentiment de solitude que vivent certains clients et dont ils souffrent parfois : l’impression que les autres ne peuvent réellement comprendre ce que ces personnes endurent, d’être non seulement seuls mais également isolés par un vécu que les autres ne partagent pas ou n’ont jamais partagés. Dans une problématique différente que j’accompagne actuellement, un collectif se plaint d’un des travers les plus fréquents dans le cadre d’un  « management » déshumanisant : « on » (les supérieurs, difficilement identifiables) demande au groupe d’être autonome et, lorsqu’il y a problème, il n’y a plus personne pour épauler les employés demandeurs.
 
Je ne peux que partager ce sentiment voir cette souffrance qui me renvoie à mon vécu du burn-out, pendant lequel j’ai effectivement ressenti une profonde et parfois abyssale solitude doublée d’un sentiment d’isolement au sein d’une communauté, familiale et professionnelle, pour laquelle j’avais l’impression d’être un pestiféré que l’on considérait certes avec bienveillance et un brin de condescendance, mais que l’on aurait aimé voir guérir et revenir à la « normale » le plus rapidement possible.


En lien à cette période, Christophe André [1] souligne la différence qu’il y a entre la solitude perçue et la solitude réelle, la première prenant souvent beaucoup plus de place que la seconde. Si nos émotions et notre manière de vivre la réalité nous font nous sentir terriblement seuls, la réalité n’est pas forcément aussi dramatique : si certaines personnes nous renvoie en effet une image d’ « exilé », d’autres, que nous rencontrons parfois en chemin, se mettent à notre écoute, tendant l’oreille et parfois la main, tel un ami qui « nous laisse affronter notre solitude sans nous perdre de vue [2] ».
 
Comme le dit si bien Jacqueline Kelen [3], « on est toujours plus seul qu'on ne le croit et bien moins seul qu'on ne pense ». L’auteur ne fait cependant pas uniquement allusion aux personnes qui nous accompagnent sur ce chemin aride et accidenté de la solitude : elle ouvre des portes qui peuvent nous permettre d’accepter et de transcender ce vécu.


La première ouverture renvoie à notre solitude ontologique et à notre condition humaine. Car, comme nous le rappelle Frédéric Lenoir [4], « gardons aussi à l'esprit que nous sommes seuls, que nous sommes nés seuls et que nous mourrons seuls. Ne cherchons pas à fuir cette solitude existentielle en nous attachant de manière excessive, dans une sorte de fusion, avec un autre être. Sachons que nous devrons tôt ou tard être séparés et apprenons à aimer en nous attachant de manière juste. » Jean-Louis Servan-Schreiber [5] lui emboite le pas en rappelant qu’ « être singulier, c'est être en solitude puisque nous sommes seuls à partager notre monde unique ».
 
Le fait que la solitude soit perçue comme un isolement par la personne qui la subit et en souffre repose donc sur un mythe : celui de la fusion, de la symbiose. L’autre – quel qu’il soit – devrait non seulement être capable de « lire » notre monde mais en plus être à même de le comprendre et de l’accepter…alors que nous sommes souvent bien maladroits voire incapables de faire de même en regard de notre univers, voire de nos « multivers », de nos multiples univers…
 
Or, c’est justement cette même solitude, mais choisie cette fois – « La seule solitude qui vaille c'est celle qu'on choisit, pas celle qu'on subit [6] » – qui nous permet d’aller à la rencontre de nous-même. Pour le dire avec les mots de Lytta Basset, « consentir à sa solitude, c’est devenir homme et femme, devenir un [7] ».
 
Ce voyage n’est pourtant pas une balade d’agrément, car, comme le souligne Jacqueline Kelen, « cette immensité peut faire peur, car elle demande des égards et requiert des devoirs [8]. » : découvrir et explorer ces mondes qui nous constituent et qui s’entrechoquent parfois demande en effet à la fois une grande capacité de bienveillance et de patience envers nous-même ainsi qu’une compétence de négociation et de mise en dialogue de nos diverses facettes.
 
Un apprentissage permanent qui, en plus de la difficulté de la tâche, n’est ni facilité ni encouragé par la société actuelle pour qui la communication est avant tout une affaire d’extimité, c’est-à-dire d’une intimité travestie, un « faux self » publié via les réseaux sociaux. Or, si l’on en croit Nicole Fabre « c'est dès l'enfance que nous devrions éduquer ceux qui nous sont confiés à supporter et à aimer la solitude. Ne pas leur donner en pâture les groupes d'amis qui, en retour, les absorberont. Supporter de les voir parfois s'ennuyer ou perdre du temps afin que naissent les désirs, que se développe le rêve - leur rêve. Mais, pour cela, il nous faut croire en la valeur de la solitude, savoir et croire qu'elle est féconde et qu'elle nous rend capable d'être nous-mêmes lorsque nous retournons au milieu des autres [9]".


Apparaît ici la deuxième porte susceptible de donner du sens au sentiment de solitude profond que vivent certaines personnes : pour entrer réellement en relation avec les autres, il est nécessaire d’être seul et, lorsqu’on est seul, on est relié aux autres, « alone, all one : seul avec tous [10] ». La solitude, surtout lorsqu’elle choisie et assumée, nous permet en effet dans un premier temps d’entrer en relation avec nos émotions, nos pensées, nos besoins, nos envies, nos élans, nos rêves – tout ce qui constitue notre monde intérieur – pour ensuite pouvoir véritablement nous relier aux autres, à leur propre solitude et à leur univers. L’idéal de la relation serait donc d’être un « solitaire sociable [11] » ou, comme j’aime à le dire, « un solitaire solidaire » qui aime à la fois « être seul en étant accompagné et être accompagné en étant seul [12] ».
 
Ce qui me touche et me frappe chez mes clients qui traversent, chacun à sa façon, ce désert de solitude vécue comme un isolement, c’est le fait qu’ils trouvent pour la plupart une grande ressource dans le contact avec la nature – et, si possible, en étant seul. De mon point de vue, ces personnes prennent ainsi soin de leur lien non seulement aux autres mais également – voire surtout – à l’Autre : au Grand Tout, à l’Univers, au Souffle, à la Source. Peu importe le nom que chacun-e veut bien lui donner, le vécu de la solitude « entendue comme un isolement dramatique (…) apparaît dès lors comme un terreau possible pour un approfondissement, une découverte quasi métaphysique de l'homme à la fois perdu et relié [13] ». C’est donc en assumant sa solitude et en en prenant soin qu’on peut y trouver une ouverture, une « reliance [14] » à soi, aux autres et à l’Univers – un paradoxe qui n’est qu’apparent.
 
Que cela soit dans le parcours de vie de mes clients ou dans le mien, les moments de solitude vécue comme un isolement, comme un exil involontaire et subi, alternent ainsi – ou, en ce qui me concerne, ont alterné – avec des moments de solitude choisie et revendiquée, car ressourçante et reliante. Et, peu à peu, pas après pas, ce qui est fuit devient objet de sollicitude jusqu’à devenir un besoin incontournable et non négociable : la solitude devient un lieu ressource, parfois refuge, qui permet de se reconstruire, de se « re-co-naître » et de revenir renouvelé vers les autres. En d’autres termes, « pour se découvrir capable d'attachement, il faut avoir été attaché puis détaché. Pour vivre sa solitude dans ce qu'elle a de plus profond, de fondamental, à la fois douloureux et riche, il faut en somme avoir joué au fort-da [15] ».


Je comprends dès lors mieux l’irrésistible élan qui habite certains de mes clients – et qui m’a hanté longtemps également – de quitter celles et ceux qui leurs sont chers (c’est le « fort » qui, en allemand veut dire, « loin »), suivi par une phase pendant laquelle l’exilé plus ou moins volontaire revient « au port » (le « da » qui, en allemand, signifie « là »), plus heureux que jamais de retrouver les liens initiaux, privés ou professionnels. Et j’arrive également à mettre des mots sur ce sentiment ambigu et diffus que je ressens à chaque fois que je fais mes valises pour une ou deux journées de véritable solitude choisie, assumée et revendiquée : au fond de moi, « quelque chose » doit à chaque pouvoir s’arracher, se détacher – Fabrice Midal dirait, au sujet de la méditation, se « dés-attacher » - pour mieux revenir et réinvestir les liens et aussi les rôles du quotidien.
 
Même si la tâche n’est pas dès plus accessible et que la grâce est indissociable d’un effort, je ne peux que vous encourager, chères lectrices et chers lecteurs, à prendre soin de vous en vous donnant la permission d’aménager des moments de solitude que chacune et chacun habitera comme bon lui semble. Il n’est à mon avis pas nécessaire de se retirer du monde pendant plusieurs années, comme l’a fait Matthieu Ricard, moine bouddhiste et interprète du Dalaï Lama : quelques minutes ou heures suffisent parfois à condition d’être respectées de manière régulière. Je me souviens d’un cadre d’une ville de la Côte qui me disait qu’il restait parfois volontairement enfermé dans les toilettes du bureau plus longtemps que nécessaire, car c’était le seul endroit où on ne venait pas le déranger. Comme ce monsieur – si vous permettez le jeu de mots facile et douteux – restez à l’écoute de vos besoins les plus profonds. 




Les illustrations de cet article sont toutes des photographies réalisées par Evynn LeValley dont la sensualité et les nuances de la série "Feminine Solitude" m'ont beaucoup touché (pour plus de détails : http://www.evynnlevalley.com/fineartFS.php)
 
 

[1] André, C. (2006). Imparfaits, libres et heureux. Pratiques de l'estime de soi. Paris: Odile Jacob.
[2] Basset, L. (2010). Aimer sans dévorer. Paris: Albin Michel, p. 201. 
[3] Kelen, J. (2005). L'esprit de solitude. Paris: Albin Michel, p. 197. 
[4] Lenoir, F. (2012). L'Âme du monde. Paris: NiL Editions, p. 146-147 
[5] Servan-Schreiber, J.-L. (2015). C'est la vie. Essais. Paris: Albin Michel, p. 28
[6] André, C. (2006). Imparfaits, libres et heureux. Pratiques de l'estime de soi. Paris: Odile Jacob, p. 237 
[7] Basset, L. (2010). Aimer sans dévorer. Paris: Albin Michel, p. 201 
[8] Kelen, J. (2015). Sois comme un roi dans ton coeur. Entretiens. Genève: Labor et Fides, p. 32 
[9] Fabre, N. (2004). La solitude. Ses peines et ses richesses. Paris: Albin Michel, p. 29 [10] Kelen, J. (2005). L'esprit de solitude. Paris: Albin Michel, p. 198 
[11] André, C. (2006). Imparfaits, libres et heureux. Pratiques de l'estime de soi. . Paris: Odile Jacob, p. 237 
[12] Corneau, G. (2003). Victime des autres, bourreau de soi-même. Paris : Laffont. 
[13] Fabre, N. (2004). La solitude. Ses peines et ses richesses. Paris: Albin Michel, p. 67
[14] Guérin, P. & Romanens, M. (2010). Pour une écologie intérieure. Paris: Payot.
[15] Fabre, N. (2004). La solitude. Ses peines et ses richesses. Paris: Albin Michel, p. 80

Être dans le contrôle…et le perdre.

Posted on 3 February, 2018 at 11:48 Comments comments (845)
Après plusieurs mois de cheminement, je m’octroie à nouveau une pause dans mon pèlerinage. L’occasion de faire le point sur mes émotions, mes besoins, mes envies. Sur ce qui m’habite tout au fond de moi et que j’ai parfois de la peine à entendre dans le tumulte d’un quotidien (à mon goût souvent trop) bien rempli et bruyant.


C’est aussi la première fois depuis le mois de novembre 2016 et depuis la publication de mon témoignage écrit cet automne que je me prépare à rédiger un article pour mon blog – exception faite de ma contribution de début janvier, une reprise d’une « commande » des mes collègues et amis de Coaching-Services. Bien que décidé à « accoucher » de nouvelles réflexions, je me retrouve sans aucune inspiration, mon intuition me soufflant de manière répétée que, au fond, je n’ai besoin de rien et encore moins d’écrire. Je lâche prise et me dis que, à part moi, personne n’attend quelque production que ce soit. Et que, quand l’envie de me mettre au clavier viendra, je serai à l’écoute.
 


Comme souvent lors de mes « mini-retraites » d’un week-end, je me fais plaisir en regardant un film dont je sais qu’il a de fortes chances de ne pas obtenir les suffrages de ma famille pour nos soirées TV communes. Ce soir-là, je jette mon dévolu sur un film sorti en janvier 2017 et présenté au festival de Sundance : To the Bone (Jusqu’à l’os) qui raconte l’histoire de Ellen (interprétée avec beaucoup de finesse et  justesse par Lily Collins, fille aînée de Phil), une jeune fille anorexique de 20 ans, et son chemin vers la guérison.

Au-delà de la thématique centrale et de la controverse que cette production a suscité, notamment par rapport à la manière dont l’anorexie est présentée[1], ce film m’a beaucoup touché car il a fait écho à un concept récurrent à la fois dans ma vie et dans celle des personnes que j’accompagne : le contrôle.


Que cela soit dans la bande annonce ou dans le récit, il est frappant de voir à quel point les personnages mettent de l’énergie à contrôler leur corps, leur poids et leur alimentation : mesures incessantes du tour de bras par exemple, exercices physiques à outrance, vomissements forcés, connaissances extrêmement pointues du nombre de calories présentes dans l’assiette, obsession du poids.

Une « contrôlite » qui débouche au mieux sur des pertes de connaissances ou, à l’extrême, sur la mort. Et, donc, sur une absence totale de contrôle sur sa vie.

C’est en effet ce paradoxe que j’aimerais principalement relever ici. Du haut de notre « tour de contrôle »[2] dont la hauteur nous est utile, pensons-nous, à nous orienter dans une société qui met en avant des valeurs de performance et de réussite, nous nous illusionnons de pouvoir maîtriser le temps ainsi que le cours de notre vie. Nous gérons notre existence comme nos comptes en banque, avec objectivité, anticipation, planification et intérêts. Nous pensons pouvoir contrôler l’imprévu et l’imprévisible, les aléas du présent comme les incertitudes de l’avenir.

Or, ce besoin de contrôle sur la réalité cache une peur : celle de se retrouver face à « sa sensibilité, son émotivité, ses facultés intuitives, la douceur de son coeur et son imaginaire poétique. Tout ce versant de l'être doit rester indécelable, sous le contrôle de la volonté »[3].

Craignant d’être affectés, modifiés, transformés voire détournés pas nos émotions, nos sentiments et nos blessures, nous nous emmurons dans une prison que nous nous construisons nous-mêmes et dont nous sommes à la fois le prisonnier et le geôlier.
 
Poussés par notre mental, fidèle allié de notre ego dans sa volonté de contrôler ce qui pourrait représenter une menace à ses routines, et nous identifiant à nos croyances et à nos schémas inconscients, nous nous mettons très souvent sur mode « pilote automatique », confondant action avec réaction et privilégiant le faire à l’être. C’est ainsi que, paradoxalement, la volonté de maîtriser notre vie, extérieure et bien plus encore intérieure, débouche sur une perte de contrôle. Réglé sur mode automatique, notre pilote augmente en effet les possibilités de sorties de route : burn-out, dépression, accidents, maladies chroniques.

Car, comme le dit Christophe André[4], « le désir de tout placer sous contrôle a pour conséquence un sentiment épuisant de n'avoir jamais fini ce que l'on a à faire. On se condamne à être toujours débordé ». Nous sommes donc tous des Sisyphe en puissance, résignés à pousser notre rocher jusqu’au sommet de la montage…avant de devoir le rechercher au pied du même sommet et de recommencer indéfiniment.

Nous pensons gagner notre vie en nous lançant des défis dont la réalisation nous rassure, sans prendre en considération que nous nous éloignons parfois de l’essentiel et de l’essence. Que nos vies ressemblent parfois à une course contre le temps et que nos journées, pourtant bien (voir trop) pleines, sont parfois vides de moments de plénitudes.
 
Mais alors, me direz-vous, comment se sortir de ce cercle vicieux et de cette prison ? Comment remettre un véritable pilote dans notre véhicule de vie ?
 
Principalement en prenant conscience de ce que nous ne voulons pas voir et ce qui nous fait peur : notre intimité, nos émotions, notre vulnérabilité ainsi que nos schémas récurrents et nos croyances, certes utiles mais parfois très limitantes. Car, « lorsqu'on est conscient d'une chose, on peut prendre le contrôle sur cette chose. Lorsqu'on n'est pas conscient d'un sentiment, c'est lui qui a le contrôle sur vous »[5].

Ce que l’on appelle communément un « travail sur soi » revient alors à observer, nommer et à accueillir avec bienveillance ce magma intérieur que constituent notre affectivité, nos peurs, nos doutes. Sans oublier notre tendance à la Toute-Puissance qui représente souvent une réponse à la peur de perdre de contrôle…et une autre manière de contrôler notre vie ou ce que nous aimerions qu’elle soit.

Il ne s’agit nullement de livrer un combat contre nos démons – ce qui équivaudrait à vouloir reprendre le contrôle, une lutte dont on sort presque toujours perdant et qui contribue à l’épuisement – mais de se réconcilier avec eux en leur laissant une place mais pas toute la place. Cette acceptation, cet accueil de toutes les parts de soi nous permet également de lâcher prise et de faire confiance, car « plus nous progressons dans ce travail de lucidité, d'individuation, de consentement à la vie, plus nous découvrons que nous ne sommes pas uniquement cet ego auquel nous nous sommes identifiés »[6].
 

Dans le film à l’origine de ces réflexions, une scène significative renvoie à cette négociation nécessaire avec nos voix intérieures, avec nos saboteurs et imposteurs préférés : lorsque Ellen se plaint auprès du docteur Beckham (interprété par Keanu Reeves) de son incapacité à désobéir à cette voix harcelante qui lui dicte ses actions, son interlocuteur lui propose d’accueillir cette présence plutôt que de la nier ou de lutter contre elle et ensuite de lui dire, avec force et conviction : « Va te faire foutre ! » et de lui désobéir.
 
Commence alors un véritable travail de libération qui débouche souvent sur une liberté à la fois intérieure et extérieure. Nous faisons des choix de vie, privée et/ou professionnelle, en nous appuyant sur une meilleure connaissance de qui nous sommes réellement, avec nos lumières et nos ombres, nos forces et nos limites. Nous acceptons de contrôler ce qui peut l’être (pas grand chose, au fond) et de rendre aux autres et à la vie ce qui leur appartient. Ce qui nous rend plus légers, plus libres. Et, surtout, plus vivants. Car reliés à ce qui fait que nous sommes à la fois uniques, différents et universels.
 
À vous toutes et tous, chères lectrices, chers lecteurs, je vous souhaite une très belle année 2018 riche en aventures intérieures, en cheminements vers soi et…en pertes de contrôle.


[1] Lire à ce sujet l’article du Temps paru le 6 août 2017 (https://www.letemps.ch/sciences/2017/08/06/to-the-bone-cree-controverse-autour-lanorexie)
[2] Une expression empruntée à Labonté, M. L. (2009). Le point de rupture. Comment les chocs d'une vie nous guide vers l'essentiel. Paris: Albin Michel.
[3] Guérin, M. & Romanens, P. (2010). Pour une écologie intérieure. Paris: Payot, p. 144 [4] André, C. (2012). Sérénité. 25 histoires d'équilibre intérieur. Paris: Odile Jacob, p. 58-59
[5] Mello, A. D. (1994). Quand la conscience s'éveille. Montréal & Paris: Bellarmin & Deslcée de Brouwer, p. 92 [
6] Lenoir, F. (2015). La puissance de la joie. Paris: Fayard, p. 152

Être enthousiaste : jusqu’où aller trop loin ?

Posted on 12 November, 2016 at 15:39 Comments comments (4351)

"Il n'y a pas d'enthousiasme sans sagesse, ni de sagesse sans générosité" (Paul Eluard)

"L'enthousiasme est frère de la souffrance" (Alfred de Musset)

Dans mon précédent article, consacré à l’autorité que chacun de nous peut exercer sur lui-même et sur sa vie, je parlais d’une « disette » au niveau des mandats en lien à mon activité de coach indépendant et l'impact que cette situation avait sur mes états d'âme.

Est-ce le « simple » fait d’avoir réfléchi à la question «Est-ce que je dois faire quelque chose pour que « ça bouge » ou pas ?» et d’être arrivé à la conclusion qu’il fallait d’abord que je me « bouge » intérieurement avant de m'agiter extérieurement qui a fait que, effectivement, les propositions affluent ? Mystère.
 
Toujours est-il que, au vu du nombre de mails et de téléphones que je reçois, je renoue avec une sentiment dont je me suis profondément méfié suite à mon burn-out : l’enthousiasme.

Dans un premier temps, j’ai en effet identifié cette émotion comme une des sources principales de l’épuisement, renforcé en cela par des lectures sur le burn-out qui le qualifient de « maladie des enthousiastes et des idéalistes ».
 

Comme Alexandre Jollien (1), j’en étais ainsi arrivé à la conclusion que l’enthousiasme était à mettre en lien avec la passion, « ce qui, en moi, est plus fort que moi », ainsi qu’avec le pathos, ce « qui nous fait sortir de nos gonds, et risque d’aliéner notre liberté ».
 
Cette incroyable force qui m’a habité dans toutes mes activités professionnelles, que cela soit comme entraîneur/formateur sportif ou en tant qu’enseignant/formateur/didacticien d’allemand s’est en effet tout d’abord retournée contre moi pour ensuite m’abandonner pendant plusieurs années.
 

Peut-être ai-je vécu ce que Jacqueline Kelen (2) appelle une « nuit de l’âme », un « abîme vertigineux », « un état intérieur de déréliction et d’esseulement affreux » lié au sentiment d’être abandonné par mon enthousiasme, ma foi, ma confiance en la Vie, une épreuve qui « a pour sens de vérifier la solidité et l’authenticité de l’état spirituel acquis ». Mystère une fois encore…
 


Toujours est-il que, après cette longue traversée du désert, mon enthousiasme a refait surface de manière sporadique au gré des projets personnels ou professionnels, mais je ne voyais pas cela d’un bon œil : le traumatisme lié à ce vécu et la peur de la rechute m’ont amené à identifier cet élan comme un signe négatif, une preuve que j’avais encore à faire un travail sur moi-même pour canaliser mes émotions et ne pas me laisser guider par elles.
 
Or, mes représentations se sont transformées tout d’abord à la lecture de l’ouvrage de Lytta Basset (3) qui rappelle que, étymologiquement, « enthousiasme » vient de « en theos », ce qui signifie, traduit du grec ancien, « être possédé par Dieu ». Puis, à celle du livre de Scott Peck (4) qui, en empruntant les propos de Gerald May, définit l’enthousiasme comme « la force de caractère de quelqu’un qui veut aller là où il est appelé ou entraîné par un pouvoir supérieur ». Une force – Frédéric Lenoir (5) parle même de vocation – qui, lorsqu’elle vient à manquer, fait de ceux qui en sont privés des « éternels affamés » – deux mots qui font écho par rapport à mon ressenti lors de la « nuit de l’âme » dont j’ai parlé plus haut.
 
Aujourd’hui, j’ai le sentiment de m’être réconcilié avec mon enthousiasme et de ne plus avoir peur de l’incroyable vitalité qui en découle. Par contre, je reste sur mes gardes : je connais maintenant le prix à payer pour ne pas avoir réussi à endiguer ce flot (ou ce « flow », comme l’appelle le psychologue d’origine hongroise Mihály Csíkszentmihályi).
 
Il s’agit donc de rester vigilant. Ce qui équivaut, à mes yeux, à identifier les limites de cette force et ce en quoi elle représente un frein. Je vais donc tenter, le moins maladroitement possible, de lister ici quelques « bornes » à ne plus franchir dorénavant.
 

Si l’enthousiasme est une force qui nous vient de « plus haut » – une forme d’expression du « Souffle divin » donc –, le premier danger est de s’identifier à la source de cette vitalité et de se prendre pour Dieu. Notre sentiment inné de Toute-Puissance ainsi que notre narcissisme ontologique, flattés et renforcés par la satisfaction que procure cet élan vital, nous font oublier que nous ne sommes que le « médium », le « passeur » qui se met au service de la Vie….et non le contraire.
 



Le risque est bien réel de se laisser déborder par son enthousiasme et de ne pas accueillir en toute humilité sa nature humaine, sa finitude, sa fragilité et sa vulnérabilité ainsi que ses limites physiques, psychiques, cognitives, nerveuses et émotionnelles.

Je peux aujourd’hui en témoigner et donner en partie raison à Alexandre Jollien cité plus haut : de laisser libre cours à son enthousiasme peut être aliénant. Cela d’autant plus lorsque l’activité dans laquelle cette force se déploie au mieux relève de la vie professionnelle : on en vient à oublier les autres domaines de vie, privés ceux-là – son couple, sa famille, ses amis sans oublier les activités qui nous permettent de nous ressourcer.
 

Un risque tout aussi aliénant consiste à s’approprier les résultats auxquels aboutissent les actes « habités » par l’enthousiasme: notre besoin de reconnaissance se nourrit si facilement de nos succès, « gonflant » ainsi notre estime de nous-mêmes.


Tout en ajoutant que, paradoxalement, notre ego s’alimente presque encore plus volontiers des échecs, renforçant ainsi sa tendance naturelle d’auto-flagellation et d’ « auto-sabotage », notre « imposteur intérieur » ne se réjouissant que trop de pouvoir nous attribuer nos chutes, désastres et autres manques. En toute malveillance.
 
Un autre danger trouve son origine dans la confusion entre ce que Jung appelle le « Moi » et le « Soi ». En effet, quelle part de nous nourrissons-nous lorsque, plein d’enthousiasme, nous nous attelons à une tâche ? Si, pour couvrir nos besoins égotiques de contrôle, de reconnaissance et de sécurité, nous nous donnons corps et âme, peut-on alors encore parler d’ « enthousiasme » au sens étymologique du terme ? Où s’agit-il alors plus de rassurer notre « Moi » dans une débauche d’action à l’effet anxiolytique ou narcissique ?
 
Il s’agit dès lors d’interroger la finalité de nos actes et de ne pas confondre action avec réaction :
 
  • Pour qui et pour quoi est-ce que je me lance dans cette tâche ?
  • Quelle part de moi est-ce que je nourris quand je dis « oui » à une activité et quand je l’exécute ?
  • Quels sont les besoins que je couvre chez « Moi » quand je me livre à une activité ?
  • Au service de qui ou de quoi est-ce que je me mets lorsque je réalise une tâche « avec enthousiasme » ?
  • D’où me vient l’énergie qui m’habite au moment où j’agis – autrement dit : qui agit quand j’agis ? –, comment et à quelle(s) fin(s) est-ce que je l’utilise ?

 


Pour cette dernière question, je réalise que mon corps – le gant de l’âme, ne l’oublions pas – se révèle être une aide précieuse : selon l’intensité avec laquelle je m’investis dans une activité, il m’indique au service de qui ou de quoi je mets mon énergie.
 







En effet, plus je me « donne à fond », au risque parfois de me crisper, plus j’ai de chance de couvrir des besoins purement humains – volontarisme, impatience, reconnaissance par rapport au résultat – et de voir mon mental prendre de la vitesse et se projeter dans un avenir qu’il aimerait se voir réaliser rapidement et aussi près que possible de l’idéal et/ou de ses projections.
 
Et, à l’inverse, c’est en ayant parfois l’impression d’en faire moins et de « surfer » avec facilité et légèreté sur la vague de la tâche que je mets mon énergie et mon enthousiasme au service de « quelque chose d’autre ». C’est probablement ce que la philosophie orientale appelle le « non-agir dans l’agir" et qui, concrètement, pourrait se résumer à rester à l'écoute de son corps, de son souffle et de son silence intérieur pour rester "en theos"-iaste et disponible à une énergie qui nous vient d'ailleurs.
 
Maintenant que j’ai identifié les écueils possibles dans l’exercice de l’enthousiasme et listé les questions qui me permettent de les repérer, il me reste à trouver un éventuel antidote, une protection « anti-sortie de route ». La métaphore du cocher dont parle Frédéric Lenoir et qu’il emprunte à Platon m’apparaît alors comme une évidence : les deux chevaux qui tirent la calèche représentent pour l’un le corps émotionnel et pour l’autre le corps mental, l’occupant de la voiture renvoie à notre âme et le cocher qui tire les rennes prend les traits de la raison et/ou, en fonction des lectures, de notre esprit.
 
Cette image m’encourage à me laisser habiter à nouveau par mon enthousiasme avec sérénité, car je sais que cette force « qui me vient d’ailleurs » est un moteur de vie indispensable à mon cheminement. Je suis également conscient, pour l’avoir expérimenté, des dégâts que cet élan peut causer quand il n’est pas « conduit », dirigé avec discernement et bienveillance.
 
Je vous souhaite donc à toutes et à tous de trouver les domaines d’activité qui vous permettent de faire brûler en vous cette incroyable force de vie qu’est l’enthousiasme, tout en ayant la sagesse de vous rappeler que vous êtes à la fois le serviteur de ce qui en est la Source et le maître de l’énergie débordante qui peut en être la conséquence.
 
 
(1) Jollien, A. (2010). Le philosophe nu. Paris Editions du Seuil, p. 21
(2) Kelen, J. (2015). Sois comme un roi dans ton coeur. Entretiens. Genève: Labor et Fides, p. 126-128
(3) Basset, L. (2016). Vivre, malgré tout. Genève : Labor et Fides.
(4) Peck, S. (2002). Au-delà du chemin le moins fréquenté. Réconcilier le coeur et la raison.. Paris: Robert Laffont, J'ai Lu., p. 110
(5) Lenoir, F. (2012). L'Âme du monde. Paris: NiL Editions, p. 67
(6) Lenoir, F. (2010). Petit traité de vie intérieure. Paris: Plon.  

Être acteur ou auteur de sa vie ?

Posted on 17 October, 2016 at 15:44 Comments comments (1979)
"Ce que nous sommes est le cadeau que la vie nous a fait, ce que nous devenons est le cadeau que nous faisons à la vie"
(Michel St Jean)

"Impose ta chance.
Serre ton bonheur.
Va vers ton risque.
À te regarder, ils s'habitueront !"
(René Char)

Comment souvent dans ma vie, je me trouve actuellement dans une phase de transition, cette fois-ci liée à mon activité d’accompagnant ou, pour être franc, au fait que j’ai l’impression de traverser une période de « disette » en terme de mandats.
 

J’ai beau me raisonner en comparant mes chiffres actuels avec ceux de l’année passée à la même période, quasiment identiques, et négocier avec mes démons habituels – sentiment d’ennui, recherche de sens, le travail comme valeur suprême qui me fait oublier qu’il y a d’autres domaines de vie à soigner, mon saboteur interne qui me souffle que je ne suis pas un bon coach,… – ainsi qu’avec ma peur du vide, mes conclusions me mènent toujours à la même question : est-ce que je dois faire quelque chose pour que « ça bouge » ou pas ?
 
Cette interrogation me renvoie non seulement à la tension entre « réagir » et « agir » (« Si je pose un acte, est-ce pour calmer mes angoisses et pour faire taire mes diablotins chéris ou est-ce pour couvrir un besoin essentiel chez moi ? »), mais également à une question récurrente : si j’agis, est-ce pour être acteur ou auteur de ma vie ?
 
La différence entre ces deux postures semble peut-être futile, mais, pour moi, elle révèle une différence de taille.

Si être « acteur » de sa vie suppose poser des actes dans le but de reprendre du pouvoir sur certains aspects existentiels qui risquent sinon de nous mettre dans un rôle de victime, être « auteur » de sa vie pose, de mon point de vue, un problème philosophique voir spirituel : de quel droit pouvons-nous prétendre être à l’origine de ce fleuve vital qui nous a à la fois permis de naître et qui nous transporte aujourd’hui ? N’y a-t-il pas un risque de se prendre pour Dieu et, qui de plus est, pour une divinité omnipotente et omnisciente ?
 
Si je trouve qu’être « acteur » de sa vie repose sur la valeur fondamentale d’humilité vis-à-vis de la vie en nous confrontant avec les limites de nos actions quant aux résultats – qui ne nous appartiennent pas entièrement –, le fait de se revendiquer « auteur » de sa vie me paraît un brin naïf et me fait penser à une croyance très présente dans notre monde occidental et dont les États-Unis sont un exemple criant, presque caricatural : « quand tu veux, tu peux ». Un slogan qui fait de nous soit un « winner » soit un « looser » et qui ne voit la réussite qu'à la lumière de la performance.
 
Or, récemment, j’ai « rencontré » une lecture qui m’a permis de me décentrer et de voir la problématique sous un nouvel angle. Il s’agit du dernier ouvrage de Lytta Basset, théologienne protestante, philosophe et accompagnatrice spirituelle ; un opus dans lequel figure un chapitre intitulé « Avoir de l’autorité : être auteur de sa vie ».
 
Fidèle à sa démarche d’une grande rigueur intellectuelle, l’auteure neuchâteloise se penche tout d’abord sur l’étymologie du mot « autorité ». En effet, « étymologiquement, le mot auctoritas vient de la racine indo-européenne {aug} qui signifie augmenter, faire croître, avec une idée de force protectrice, voire de dynamisme et de créativité ». Sur cette base, exercer une autorité signifie donc tout d’abord « produire », « faire naître » (qui nous renvoie à la signification première de auctor, « celui qui fait croître et pousser, d’où aussi, en français, le mot « auteur » »).
 

Être une « auctoritas » désigne ensuite également le processus nécessaire à la réalisation d’un tel résultat : « une liberté dynamique qui me tire de moi-même », une capacité de me donner des autorisations qui, tout en respectant la liberté des autres, me permettent non seulement de me dépasser, de m’élever, de grandir mais également de devenir un modèle, un exemple pour d’autres, un « autorisateur » qui donne l’autorisation à d’autres de s’en octroyer à leur tour.
 
Dans cette perspective, être auteur de sa vie reviendrait donc à exercer son autorité en faisant tout d’abord preuve de créativité et cela dans le but de grandir, de croître et de participer à un processus vital dynamique : son propre développement et déploiement personnel. Le fait de se donner l’autorité et l’autorisation d’être l’auteur de sa vie permet ensuite à d’autres personnes de faire de même et à devenir elles-mêmes des autorités pour elles-mêmes et pour les êtres qu’elles côtoient.
 
En sa qualité de théologienne, Lytta Basset s’appuie ensuite sur un épisode de la Bible pour illustrer ses propos (en l’occurrence, le passage consacré à la femme adultère dans l’évangile de Jean (8, 1-11) et dans lequel Jésus prononce cette phrase maintes fois citées : « Que celui d'entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ») et propose quelques réflexions – citées entre guillemets et en italique ci-dessous – que je me permets de commenter avec mes propres mots :
 
« L’authentique autorité est le fruit d’une descente au fond de soi » : il s’agit d’être vrai, de ne pas faire illusion ni envers soi-même ni envers les autres en accueillant consciemment ses ombres et ses lumières ainsi que sa vulnérabilité.
 
« L’authentique autorité est le fruit d’une réunification intérieure » : être auteur de soi revient à être présent à soi-même, à ses émotions, surtout quand il s’agit de la peur ou de la colère. Ceci ne signifie pas leur laisser libre cours, mais plutôt entreprendre un travail d’acceptation, de dialogue, de négociation vis-à-vis de nos « démons intérieurs » qui débouche sur une pacification de la relation avec eux. Pour le dire avec les mots du psychiatre américain Scott Peck : « la véritable paix intérieure exige une intimité avec la moindre des facettes de notre personnalité ».
 
« L’authentique autorité produit et fait croître soi-même et les autres » : exercer son autorité et être auteur de soi-même, c’est tout d’abord accorder ses propos et ses agissements à ses valeurs pour ensuite pouvoir agir en toute cohérence dans ses choix de vie tout en respectant les valeurs, les propos et les agissements d’autrui. Le fait de se respecter en étant ainsi « accordé » force le respect chez les autres et peut ensuite les encourager à faire de même.
 
« L’authentique autorité restaure le dialogue » : reconnaître sa propre autorité revient à reconnaître celle des autres, en toute horizontalité, sans jugement ni sentiment de supériorité ou d’infériorité. C’est accepter que nous sommes à la fois tous différents et, dans notre humanité, semblables de par notre vulnérabilité et nos émotions. Et c’est aussi assumer sa part de responsabilité dans tout dialogue et de laisser l’autre assumer la sienne. En d’autres termes : pour pouvoir communiquer avec l’autre, il faut tout d’abord être capable d’entrer en communication avec soi-même pour permettre à son vis-à-vis de faire de même.
 
« L’authentique autorité rend la parole » : afin de reconnaître l’autorité d’autrui et lui permettre d’être auteur de soi-même et de sa vie, il s’agit de le laisser s’exprimer pour qu’il puisse expliciter ses émotions, ses besoins, ses choix dans le but de pouvoir ensuite mieux les assumer. La parole a ainsi une double fonction : elle est à la fois le déclencheur et le vecteur du processus de créativité de soi. Et Lytta Basset de citer Michaël Foessel : « l’autorité opère sans bruit ni visibilité, mais elle repose sur une condition bien plus contraignante, celle de pouvoir être à son tour transmise ».
 
Le texte de la théologienne et philosophe protestante aura permis de faire évoluer ma réflexion autour de ce qui était pour moi une forme de dichotomie entre le fait d’être « acteur » ou « auteur » de sa vie.
 
Je réalise en effet que, pour être acteur de sa vie et de reprendre du pouvoir sur celle-ci en posant des « actes » et en jouant au mieux son rôle sur la scène du théâtre de la vie, il s’agit également d’exercer son autorité, d’être auteur donc, en étant relié et accordé à notre être profond, à nos émotions, à nos ombres et lumières, pour assumer pleinement notre responsabilité dans toute situation, à plus forte raison quand celle-ci implique d’autres personnes. Cette autorisation à être soi tout en respectant le droit à l’autorité et à l’autorisation de l’autre se trouve être une condition sine qua non pour permettre une action, en tout cohérence, des uns et des autres.
 
Et, par rapport à la question que je posais en ouverture de cet article – « est-ce que je dois faire quelque chose pour que « ça bouge » ou pas ? » –, je me dis qu’avant d’être « acteur » de ma vie en agissant, il serait bon que je continue à exercer mon autorité sur moi-même en dialoguant avec toutes les facettes de ma personnalité tout en me donnant l’autorisation d’être le plus accordé et relié avec qui je suis dans toutes mes activités actuelles. Autrement dit : pour que "ça" bouge, il faut d'abord que "je" bouge, intérieurement et extérieurement.
 
Et – c’est certainement la conclusion la plus importante pour moi ­– que je continue à dialoguer avec la vie : si ma part de responsabilité revient à être auteur de mon bout de communication, je dois aussi laisser à la vie la responsabilité de son bout de dialogue à elle. En d'autres termes : je ne dois pas oublier de rester à l’écoute de la vie, de sa « parole » et de tout ce qu’elle pourra m’apprendre et me fournir comme indices, plus ou moins évidents. Et, lorsque je voudrais devenir acteur en posant des actes, il s’agira d’être humble en acceptant la part d’autorité que la vie a sur elle-même. Et lâcher prise sur mes besoins de contrôle, de sécurité et de reconnaissance.
 
Être acteur ou auteur de sa vie n’est donc qu’une apparente opposition, puisque ces deux postures sont complémentaires : pour pouvoir être acteur de sa propre vie et agir de manière cohérente, le fait d’exercer une autorité sur soi-même tout en reconnaissant et en encourageant l’autorité que les autres exercent sur eux-mêmes se révèle être une condition essentielle.
 
Au fond, être auteur de sa vie revient à accepter que nous sommes avant tout co-auteurs du chemin à parcourir : nous ne sommes pas seuls et, si le choix de nos actes nous revient, nous n’avons que peu d’emprise sur leurs effets.
 
En tant qu’être humain et comme coach, je ne peux donc que vous encourager à être auteur et acteur de votre vie en agissant de la manière la plus cohérente possible avec ce qui vous habite ici et maintenant. Et j’espère sincèrement que mes essais, certes maladroits, d’être auteur de moi-même vous donne cette autorisation-là.
 
 
 
  • Basset, L. (2016). Vivre, malgré tout. Genève : Labor et Fides, p. 47-68
  • Peck, S. (2002). Au-delà du chemin le moins fréquenté. Réconcilier le coeur et la raison. Paris : Robert Laffont, p. 245
  • Foessel, M. (2005). Pluralisation des autorités et faiblesse de la transmission. Esprit, mars-avril 2005, p. 12.

Être en larmes

Posted on 4 June, 2016 at 13:22 Comments comments (805)
« Pleure : les larmes sont les pétales du cœur » (Paul Éluard)
 
« Il y a des mots qui pleurent et des larmes qui parlent » (Abraham Cowley)


Dans une période plutôt chargée, tant au niveau de la quantité de tâches à réaliser que de la qualité et la densité émotionnelle de certaines situations, je me retrouve à nouveau en face-à-face solitaire lors d’une de mes « mini-retraites » (quasi) mensuelles.
 
Une fois seul dans le train, je me sonde et tourne mes oreilles en direction de mon cœur et de mon âme : que se passe-t-il en moi ? quelles sont les émotions qui se font vives ? quelles sensations dans mon corps ? quels besoins ? quelles "en-vie(s)" ?
 
Et ce qui vient spontanément, c’est une envie de pleurer, de verser des larmes. Je ne ressens pas le besoin de le faire dans le train mais je sais que, à un moment ou à un autre lors de ces deux jours, mon cœur et mon âme s’épancheront.

Pourquoi ce besoin ? Je ne vois aucune raison objective, aucun deuil à vivre, aucune situation qui puisse me rendre triste actuellement. Mon besoin de comprendre n’en est que plus fort : j’aimerais y voir plus clair, que cela soit en moi ou chez les autres, notamment par rapport aux personnes que j’accompagne. Qui, tôt ou tard, finissent souvent par pleurer lors des entretiens.
 
En effet, je me souviens d’une phrase d’un ami (qui se reconnaîtra certainement) que le fait d’accompagner les autres était quelque chose d’ontologique chez moi et que j’étais né pour faire pleurer mes semblables. Je n’ai pas tout de suite saisi la profondeur de son affirmation mais force est de constater que la vie lui a donné raison : je passe mon temps, du moins professionnellement, à susciter cette réaction chez mes clients (à dire vrai, c’est le cas principalement pour mes clientes).
 
Si, la plupart du temps, la personne qui se trouve en face de moi s’excuse pour cette effusion incontrôlable, je me sens au contraire plein de joie et le partage parfois avec le/la coaché-e- : nous y sommes, le travail peut commencer ! Pourquoi cette contradiction, du moins en apparence, entre mon état émotionnel et celui de l’autre ?
 
 
« Les larmes sont à l’âme ce que le savon est au corps » (Proverbe juif)
 
« Dans toutes les larmes s’attarde un espoir » (Simone de Beauvoir)

 
Un premier point qui me vient à l’esprit, que cela soit en repensant à mes expériences personnelles ou professionnelles, est que de déposer les larmes équivaut à déposer les armes. Quelque chose cède en effet en nous : le barrage des émotions retenues, cachées, non dévoilées se craquèle progressivement pour que puisse se créer une faille à travers laquelle tout ou partie de l’eau emmagasinée se libère et coule, à flots souvent.
 
Les larmes nous libèrent du personnage que nous interprétons et du masque que nous portons et dont la fonction est d'entretenir l’illusion de solidité, de force et de performance. Comme si toute cette construction en partie factice se démantelait et laissait entrevoir notre vulnérabilité, notre fêlure intime. Nous permettant enfin d’être nous-mêmes : imparfaits, humains, humbles, sans fards et sans besoin de se blinder vis-à-vis des autres – et envers soi, ce qui a des conséquences parfois encore plus néfastes.
 
Dans un article précédent, j’évoquais la fable japonaise du samouraï qui, pour retrouver son âme ainsi que la clé pour ouvrir le paradis et l’enfer en lui, devait réapprendre à pleurer. Les larmes sont un signe de guérison : la guerrière et le guerrier que nous sommes toutes et tous se donne enfin la permission de ne plus devoir combattre, de ne plus devoir céder aux injonctions de perfection et d’apparence de notre égo, se donnant à soi-même et aux autres l’accès à son cœur, à ses émotions, et à son âme.
 
« Les larmes proviennent de la présence de l’infini dans l’être humain » (Lytta Basset)
 
« Les larmes nous lavent de notre passé et redonnent vie à notre âme » (Catherine Bensaïd)
 
Car nous sommes la plupart du temps coupés en deux : nous menons notre vie comme si notre âme et nos émotions n’existaient pas, confondant souvent vie et survie, l’important étant d’avoir et de « par-être » en couvrant les besoins de notre ego plutôt  que d’ « être » et de nourrir notre âme.
 


L’amour des mots m’a fait réaliser que le mot allemand utilisé pour définir les larmes (die Tränen) se prononce presque de la même manière que le verbe qui qualifie le fait de séparer (trennen). Paradoxalement, le fait de pleurer ne sépare pas mais permet une réunification de nos deux dimensions principales, du moins selon Jung : le Moi et le Soi.
 
L’âme, intermédiaire privilégiée entre ces deux mondes, peut s’exprimer par les larmes qui sont à la fois une marque de la tristesse qui nous habite (l’ego n’aime pas du tout être pris au dépourvu !) mais aussi de joie, d’espoir et de guérison : la part de nous qui a trop longtemps été ignorée voire bafouée se sent enfin reconnue et revendique le droit d’exister, de vivre. Qui n’a ainsi jamais vécu l’extraordinaire sentiment de soulagement et de paix intérieure après une crise de larmes ? Un monde souterrain, trop ignoré, est remonté à la surface, permettant de nous unir à nous-mêmes et de nous pacifier.
 
« Les larmes du passé fécondent l’avenir » (Alfred de Musset)
 
« Le temps que nous croyons gagner sur nos larmes, nous le perdons sur notre vie » (Catherine Bensaïd)
 
Après la reddition des (l)armes et la nécessaire réunification vient le temps de la réparation. Ce n’est en effet qu’après avoir fait la paix avec soi-même qu’un travail peut s’engager. Je le constate autant chez moi que chez les personnes que j’accompagne : tant que la prise de conscience d’une forme d’oubli de soi et, parfois, de violence vis-à-vis de soi n’a pas eu lieu, toutes les stratégies déployées pour sortir d’une problématique douloureuse restent stériles. Comme si le musicien disposait d’instruments de musique performants, mais se trouvait incapable d’entendre sa mélodie intérieure et, donc, celle extérieure.
 
Dans les accompagnements que je mène, les larmes versées sont donc une garantie d’un processus de guérison intérieure qui s’est enclenché. Je me garde cependant de toute jubilation précoce et de prévisions prophétiques douteuses : chacun reste l’expert de sa propre situation et le processus ainsi entamé appartient à la personne – et à la vie. Mon rôle consiste peut-être « simplement » à confronter la personne en toute bienveillance à ses contradictions et à ses dimensions cachées – qu’elle se dissimule autant à elle-même qu’aux autres – pour…la faire pleurer et lui permettre d’avancer sur son chemin intérieur et, par conséquent, extérieur.
 
Deux anecdotes à ce sujet :
 
Lorsque mon collègue et ami Patrick et moi-même avons lancé notre projet de coaching interne dans un établissement scolaire lausannois, nous avions tout prévu…sauf la quantité importante de mouchoirs que nos client-e-s allaient utiliser dans les premiers mois de notre aventure : ce qui nous a paru un détail s’est avéré avec le recul la preuve que notre offre couvrait un réel besoin et que nous avions sans doute permis à beaucoup de personnes, par notre seule présence dans un premier temps puis par notre accompagnement certes un peu maladroit au début, à commencer un processus de reconnaissance de soi essentiel.
 
Après avoir demandé un retour suite à une intervention autour du burn-out dans un établissement du chablais vaudois, j’ai reçu un message m’informant que « tout s’était bien passé même si dans mon atelier certaines personnes avaient pleuré ». Je me suis dit alors que le problème était loin d’être résolu dans cet établissement, la vulnérabilité et l’humanité n’étant reconnues qu’à la condition que les acteurs continuent à entretenir le mythe de la maîtrise et du contrôle : une maladie me semble-t-il encore trop répandue chez les enseignants – les « maîtres » d’école – qui ont souvent de très bonnes raisons de pleurer, étant aux avant postes des dysfonctionnements du système tant social que scolaire.
 
Après avoir écrit ces quelques lignes, je ne sais pas encore à quel moment mon âme et mon corps « ouvriront les vannes ». Alors que, avant mon burn-out, je retenais toute cette « sainte eau », je me réjouis aujourd’hui à la fois de pouvoir reconnaître sa présence légitime en moi et de la laisser surgir librement, secouant au passage tout mon corps et me laissant ensuite dans un profond sentiment de paix et de joie.
 
Je ne peux donc que vous encourager de pleurer quand le besoin se fait ressentir et sans aucune retenue ni culpabilité : c’est une preuve de plus que vous êtes vivant-e-s !
 
 
 
 

Sommes-nous tous des requérants d’asile ?

Posted on 30 April, 2016 at 18:57 Comments comments (1194)

« Chercher l’amitié, la donner, c’est d’abord crier : “Asile ! Asile !” Le reste de nous est sûrement moins bien que ce cri, il est toujours assez tôt pour le montrer. » (Colette)
 
«  Soyez à vous-mêmes votre propre refuge. Soyez à vous-mêmes votre propre lumière » (Bouddha)
 
Depuis quelques mois, comme certainement beaucoup d’autres personnes, je suis touché par le sort des réfugiés, qu’ils viennent de Syrie, d’Erythrée, d’Afghanistan ou d’autres pays comme ceux d’Afrique du Nord.
 
Je suis impressionné par les ressources, psychiques et physiques, que ces personnes trouvent autant autour d’elles qu’en elles pour quitter leur terre, souvent natale, leur patrie, leur maison, leur foyer devenus synonymes d’insécurité, de survie, de violence et de mort.
 
Je suis également en admiration devant l’élan de vie, le courage, la détermination, la persévérance et la confiance qu’il faut à ces adultes, à ces parents, à ces enfants, à ces familles pour rejoindre une terre d’asile dont ils ne connaissent souvent rien ou dont ils n’ont qu’une connaissance très partielle à travers les récits d’autres personnes et ce que les médias décident d’en dévoiler.

Des lieux dans lesquels ils n’ont aucune garantie d’être accueillis, devant anticiper soit un refoulement soit un hébergement « durablement provisoire », parfois à la limite de la salubrité et qui peut prendre la forme de détention – quand elle n’en porte pas carrément le nom, comme en Grèce et en Turquie actuellement.
 

Je suis révolté face à la cécité et à l’égoïsme des pays, qu’ils soient européens ou non, ainsi que face à leur incohérence, qui leur fait jouer tour à tour le rôle de sauveur puis de bourreau. Je suis saisi par l’incapacité de ces mêmes pays de trouver des solutions et de prendre des décisions humainement valables en négociant pour se mettre d’accord sur des objectifs minimaux.
 

Et, pourtant, une part de moi comprend ces réactions. Pour être très honnête, je suis moi-même obligé d’admettre que, à la question « Comment réagirais-tu si on te demandait d’héberger une famille syrienne ou un couple afghan ? », je me sens terriblement emprunté et partagé. Il y a la peur de devoir négocier mon territoire, mon chez moi avec des personnes n’ayant pas forcément les mêmes valeurs, indépendamment de leur lieu d’origine ou de leur religion et, donc, de perdre certains acquis, certains repères ainsi que mon confort.
 
D’autre part, je suis habité par un sentiment de culpabilité et d’impuissance devant ces destinées qui me renvoient à ma condition humaine, à ma propre vulnérabilité ainsi qu’à mes errances, symboliques et intérieures.
 
Je ne peux en effet m’empêcher de penser que nous sommes tous des requérants d’asile et cela pour au moins deux raisons :
 
En premier lieu, nous devons admettre que nous sommes souvent des descendants, de près ou de loin, de personnes qui ont quitté leur terre natale pour chercher leur bonheur ailleurs. Si ma femme et moi-même avons vus le jour, c’est parce que nous sommes les enfants de parents venus d’Italie et d’Allemagne. Si la Suisse peut se targuer d’avoir un taux de natalité positif, ce n’est certainement pas grâce aux Suisses « de souche » (s'il y en a), mais bien en lien au phénomène de l’immigration.
 
Sans oublier que l’Europe ne serait pas ce magnifique creuset de cultures, de langues, de mentalités et de valeurs qu’elle représente aujourd’hui sans les vagues successives de personnes voir de peuples cherchant sur nos terres nourriture, emploi et sécurité matérielle, psychique et physique.
 
Toute proportion gardée, nous pourrions même faire un parallèle entre les flux migratoires actuels et ce que nos manuels scolaires ont appelé ou appellent toujours de manière abusive les « invasions barbares » qui ont marqué la fin de l’Antiquité et le début du Moyen-Âge : il y a certes eu des violences et des affrontements, mais, dans la réalité, le phénomène, qui s’est déroulé sur plusieurs centaines d’années, a pris la forme d’une intégration progressive des nouvelles populations au peuples présents. En raccourci, nous sommes des descendants des Gallo-Romains, des Burgondes, Alamans ou Wisigoths : tous des « requérants d’asile » cherchant une terre d’accueil et des perspectives d’une vie meilleure.
 

Puis, d'un point de vue non plus historique mais plutôt psychologique voire spirituel, il me semble que l’arrivée d’un grand nombre de réfugiés nous fait également peur car ce phénomène nous renvoie à une réalité que nous avons de la peine à admettre, quand nous ne la nions pas : chacun d’entre nous est la recherche, consciemment ou pas, d’une terre d’asile intérieure.
 


Dans un monde que Christophe André, psychiatre et thérapeute français, qualifie de « psychotoxique », les violences ne sont pas absentes de notre quotidien et je ne parle pas prioritairement des récents attentats de Paris ou de Bruxelles.

Même si la sécurité matérielle de la grande majorité d’entre nous est assurée, nous sommes tous soumis à des contraintes et à des injonctions dont certaines mettent en péril notre équilibre personnel et notre sécurité intérieure. Médias, publicité, politiciens, dirigeants, enseignants et même coachs ou thérapeutes : chacun de nous est susceptible de véhiculer des messages porteurs de violences, symboliques certes, mais aux effets bien visibles.
 
De mon expérience d’entraîneur, d’enseignant, de formateur, de coach, de père et d’être humain et de citoyen, les violences les plus présentes et insidieuses sont celles qui ont un impact sur l’estime de soi des personnes.

Si on en croit Christophe André, notre estime de nous-mêmes repose sur trois piliers : le premier, fondamental, est celui de la bienveillance vis-à-vis de soi qui résulte d’un amour inconditionnel et indépendant des résultats ; la vision de soi consiste ensuite en la capacité de s’observer de la manière la plus objective possible, en accueillant ses points forts, ses limites et ses doutes ; la confiance en soi représente pour terminer la partie visible du triangle, puisqu’elle repose sur la capacité de poser des actes, même petits et modestes, et donc de faire un pas après l’autre. Ces trois piliers étant interdépendants, le fait de travailler sur l’un d’entre eux permet aux deux autres de s’améliorer.  
 
Or, notre société véhicule un certain nombre de valeurs qui sont tout autant de freins et d’obstacles à la construction d’une bonne estime de soi : la performance – qui nous fait dire que nous ne serons jamais assez bons, assez rapides, assez performants, toujours en décalage, en retard ou en avance, éternellement insatisfaisants donc insatisfaits – , l’apparence – qui nous rend esclaves de ce que nous pensons que les autres pensent de nous, de l’illusion que nous nous faisons de nous-mêmes et de celle que nous donnons à voir aux autres – et l’abondance – ou la sur-abondance de biens et d’informations, appelée aussi « infobésité », qui nous fait croire que nous ne pourrons jamais être heureux si nous ne possédons pas au moins tel bien ou un autre, si nous n’avions pas étudié ceci ou cela ou si nous n’avons jamais visité tel endroit ou un autre.
 
La plus perverse des violences n’est pourtant pas celle exercée par la société, que cela soit dans les contextes professionnels, familiaux, institutionnels, scolaires ou autres : l’enfer n’est, à mon humble avis, pas à chercher à l’extérieur de soi mais bien au fond de nous-mêmes.

Les pressions, contraintes et autres incitations plus ou moins explicites auraient ainsi un effet nettement moins impressionnant si nous n’étions pas partie prenante en intériorisant ces violences et en leur offrant un terrain fertile.
 
Si je m’appuie sur mon vécu, je dois accepter avec humilité que, si j’ai eu ou si j’ai encore aujourd’hui l’impression d’être malmené, c’est parce que les éléments extérieurs ne font souvent que déclencher, mettre en mouvement ou accélérer des processus bien présents chez et en moi.
 
Ainsi, je me surprends ces derniers temps à me dire que je n’ai plus beaucoup de temps pour moi alors que rien ni personne ne m’empêche d’en demander et d’en prendre, si ce n’est ma propre culpabilité et ma peur d’écorner l’image que je me fais de moi ou celle que je pense que les autres se font de moi.

La gestion du temps est par conséquent un faux problème : les vraies questions seraient plutôt « À quoi est-ce que je n’arrive pas à dire « oui » chez moi ? Quels sont les besoins que je ne veux pas entendre chez moi ? Qu’est-ce qui fait chez moi que j’ai peur d’affirmer mes besoins et de les couvrir ? ».
 
Notre éducation, que cela soit à travers les propos ou les actes des autres, nous a transmis un certain nombre de messages contraignants  – Sois fort ! Fais un effort ! Fais plaisir ! Dépêche-toi ! Sois parfait ! – qui, s’ils ont contribué à la construction de notre identité, nous ont aussi appris à faire taire une part de nous essentielle : nos émotions, nos besoins, nos désirs, nos envies. Si, pour s’accommoder aux exigences de la société, l’individu se doit de traverser un processus dit de « socialisation », omniprésent dans les écoles, ou, plus tard, d’ « accommodation », la nécessaire différenciation entre un individu et un autre au niveau de leur identité interne passe souvent au second plan.
 
Nous avons donc souvent appris à nous conformer aux besoins et aux attentes des autres plutôt que de, aussi, écouter ce qui est important pour nous et pour notre équilibre personnel. Mais, direz-vous, comment savoir ce qui est bon pour nous si nous n’avons jamais appris à l’identifier et, à plus forte raison, à l’exprimer ni à le faire valoir ?
 
C’est là que notre « terre d’asile intérieure » joue un rôle primordial : c’est à mon avis dans notre intériorité, dans notre « lieu refuge », notre « chez moi » que nous pouvons trouver les réponses à nos questions et trouver le courage d’exprimer nos convictions sans que celles-ci soient de pâles copies de principes éducatifs, de slogans publicitaires, de lieux communs, de stéréotypes, de messages creux et d’une langue de bois qui ne nous correspondent pas ou plus.
 
Mais comment trouver ce « chez soi » (ou, si on suit Jung, le « chez Soi »), cette vie intérieure qui est à la fois ce qui nous caractérise le plus et la dimension qui nous appartient le moins puisque c’est elle qui nous relie essentiellement et de manière invisible aux autres, au Réel et à l’Univers ?
 
Je n’ai pas la prétention de répondre à cette question de manière définitive ou exhaustive : je me considère comme un pèlerin qui, à travers la contemplation, la méditation, l’écriture, le contact avec la nature et le compagnonnage le plus complice possible avec son corps, son souffle et la mort tente de se donner de la douceur et de rester autant que faire se peut en lien avec sa terre d’asile intérieure. Un marcheur à qui la vie fait vite comprendre que le chemin emprunté n’est pas le bon s'il s'en éloigne.
 
Ainsi, à chaque fois que mes pas, plus au service de mon ego et de mon mental que de mon être profond, m’attirent à l’extérieur de moi pour couvrir des désirs comme celui de tout contrôler ou celui d’être reconnu par les autres, la vie m’invite à me « recentrer », à revenir en mon centre. Pour éviter le véritable exil : celui de moi-même. Car cet exil mène aux pires des enfers : l’ « enfer-mement », à l’opposé de la liberté intérieure, de cette « amitié asile » dont parle Colette dans la citation en exergue et pour laquelle nous sommes toutes et tous en droit d’être des « requérants ».
 
Accueillir les personnes qui cherchent refuge et asile chez nous équivaudrait donc, en plus de réfléchir à la capacité d’intégration de ces nouveaux arrivants dans nos tissus sociaux et professionnels, de méditer sur la nécessité de nous intégrer nous-mêmes, d’accepter notre propre condition d’être en recherche de lieux refuge et de terre d’asile intérieurs en soi : notre société a beaucoup à offrir aux migrants à condition d’accepter que leur présence nous renvoie à notre humanité, à nos forces et à nos faiblesses, et, donc, à la nécessité d'accueillir le "requérant d'asile" en nous.
 
Nous ne sommes pas détenteurs de la vérité et les migrants non plus : seule une acceptation des convictions et des besoins des uns et des autres permettra, par un effort de négociation constant, de créer un monde différent. Et le nôtre en a réellement besoin : n’oublions pas que le mot « crise », employé en parlant de la « crise migratoire » est synonyme d’ « opportunité » pour les Chinois et de « décision » pour les Anciens Grecs – l’arrivée de ces personnes en détresse est donc une chance pour nous et pour notre civilisation dans une période de transition à tout point de vue.


Dépôt d'une pétition à l'ONU en faveur d'une solution globale pour les réfugiés, lancée par Avaaz, mouvement citoyen mondial en ligne.
 
Références : C. André, Imparfaits, libres et heureux. Pratiques de l’estime de soi. Paris : Odile Jacob, 2009. Lire aussi du même auteur, co-écrit avec François Lelord, L’estime de soi. S’aimer pour mieux vivre avec les autres. Paris : Odile Jacob, 2008.

Être excellent : quelle défintion pour quelle philosophie de vie ?

Posted on 14 February, 2016 at 5:42 Comments comments (4533)

« L’excellence, dans quelque domaine que ce soit, exige qu’on s’y consacre entièrement » (Monique Corriveau)
 
« La perfection. L’atteindre, c’est enfin connaître l’excellence par l’impuissance. » (Paul Valéry)
 
 
Dimanche 31 janvier 2016, Benoît Violier, chef de renommée mondiale de l’Hôtel de Ville de Crissier, met fin à ses jours. La gastronomie perd un (voir le meilleur) de ses plus illustres représentants, sa femme et son fils perdent un mari et un père et tous ceux qui l’appréciaient perdent un ami.
 
Je n’ai pas connu personnellement le chef étoilé franco-suisse. À l’occasion du repas-anniversaire des 50 ans de mariage de mes parents en novembre 2012, j’ai eu l’occasion de le côtoyer quelques minutes, sauf erreur entre le fromage et le dessert, pour une visite commentée de ses cuisines en présence de toute ma famille et de quelques uns de ses collaborateurs.

 
Tout ce que je peux dire de lui, c’est que c’était une personne disponible, humble et fière de sa cuisine ainsi que de ses "guerriers", nom qu'il donnait aux membres de sa brigade en cuisine.

Pour n’avoir eu la chance de déguster qu’une seule fois les plats concoctés par le chef et sa brigade, j’ai envie de dire que chacune de ses créations était une célébration des sens tant au niveau des yeux, du goût que de l’odorat : des tableaux invitant à la contemplation, au silence, à la lenteur, à l’introspection et dans lesquels la complexité des saveurs et des couleurs mettaient en évidence la qualité des produits. Tout était équilibre et harmonie, à la fois simple et recherché.
 
Sa mort brutale, violente et inattendue m’a profondément touché : j’ai d’abord ressenti une profonde tristesse puis, dans le courant des jours qui ont suivi, une très forte colère. Comment expliquer cette réaction alors que je ne le connaissais pas du tout et que je ne l’avais côtoyé que quelques instants furtifs, entourés d’autres personnes, sans contact privilégié donc ?
 
Probablement parce que je me suis reconnu dans ce destin, dans cette chute vertigineuse des sommets de sa profession aux tréfonds de l’âme. Je m’en voudrais d’ajouter une énième hypothèse à toutes celles qui ont déjà été avancées après sa mort par toutes sortes de personnes plus autorisées que moi, car plus proches. La seule personne qui pourrait expliquer les raisons de cette décision sans retour n’est plus là pour en parler : Benoît Violier lui-même. Par respect pour lui et pour les personnes proches du défunt, je ne vais pas m’aventurer à analyser sa disparition et à m’octroyer le titre d’expert.
 
Je vais donc me limiter à essayer de comprendre pourquoi la nouvelle du suicide du chef étoilé m’a tant touché. Et j’aimerais pour cela m’aider d’une rencontre, en l’occurrence celle d’un livre.
 
Le lundi 1 février, soit le lendemain de l’événement, je me baladais sans aucun but en vieille ville de Vevey en attendant de retrouver une amie pour un dîner commun, lorsque je suis tombé « par hasard » sur la vitrine d’une grande librairie de Suisse Romande. Une affiche a tout de suite attiré mon attention : « Le livre de ma vie : les coups de cœur littéraires de 30 personnalités romandes ».

Au milieu des photographies de ces figures marquantes et des couvertures des ouvrages associés, le visage de Benoît Violier me sourit. Sans réfléchir, j’entre dans la dite librairie, me procure le livre et ressort.
 
Son titre ? « Le pape des escargots », un roman écrit en 1972 par Henri Vincenot. Le récit de l’auteur et artiste bourguignon parle de la relation entre, d’une part, La Gazette, appelé également le « pape des escargots », un des derniers druides de Bourgogne, et, d’autre part, Gilbert, un jeune paysan solitaire et sauvage, exceptionnellement doué pour la sculpture.
 
La Gazette, en véritable père spirituel, tente de protéger le jeune prodige des vices du monde moderne : séduction, ambition personnelle, réussite sociale et artificielle. Gilbert, après avoir été tenté par la « réussite » à Paris, sous la houlette de mécènes aussi faussement philanthropes qu’intéressés par les bénéfices potentiels à retirer des dons de leur protégé, préfère revenir dans sa ferme pour sculpter des figures religieuses dans le bois ou à faire revivre des sculptures sur les chantiers de restauration d’églises du 11 et 12 siècle. Plutôt que de perdre son énergie à réaliser des œuvres « conceptuelles », à « l’abstraction modélisée » ou « aux contours métaphoriques », il préfère se « con-sacrer » à ce qui est essentiel pour lui : mettre sa vie au service de sa nature profonde et de son don, en toute simplicité et humilité.  
 
Pour l’avoir lu, ce livre est une ode à l’authenticité, à la nature, à la beauté originelle, à un paradis perdu qui, en l’occurrence, se situerait en Bourgogne et, idéalement, en plein milieu du Moyen-Âge. C’est également un traité de spiritualité avec une pointe d’ésotérisme : la Gazette est un chamane, sensible aux énergies de la terre, du ciel, des cours d’eau et des plantes.


Le « pape des escargots » - une allusion certes à une spécialité culinaire de cette région de la France mais également un hommage à la lenteur et au "spiritus mundi", "la giration du monde", "l'enroulement de tout"  – se veut le garant des traditions séculaires pour lesquelles le respect de la terre, de la nature et du lien entre le monde et tous les êtres vivants représentent l’essentiel du message.
 
Lorsqu’un des mécènes de Gilbert s’émeut du don de son futur protégé et se renseigne de la manière dont le jeune paysan a appris son art, la Gazette lui rétorque en ricanant que ces dons « vous possèdent depuis le commencement du monde ! Il suffit d’avoir la simplicité de bien vouloir se laisser faire….Le talent, monsieur, c’est l’obéissance, l’acceptation. Notre Gilbert est celui qui a accepté d’être l’interprète, en toute humilité… ».

Dans sa vision du monde, chaque être est au service d’une dimension qui le dépasse, universelle, sacrée et mystérieuse. Le « pape des escargots » est un mystique des temps modernes et voit en Gilbert, habité et utilisé par cette force et cette énergie cosmique, celui qui pourra reprendre le flambeau une fois sa tâche ici-bas terminée. À la condition toutefois que le jeune sculpteur ne cède pas aux sirènes du monde et ne gâche pas ses dons sacrés au profit d’un ego avide de reconnaissance.
 
La fable de Vincenot m’a beaucoup parlé, car elle problématise une notion que je peux à la fois mettre en lien avec mon parcours de vie et avec la mort du chef étoilé : l’excellence.  
 
Étymologiquement, le mot « excellence » vient du latin « cello », un verbe dérivé lui-même du nom « cella » qui veut dire « grenier », « cellier », « garde manger » ou « salle », « local » et dont un des dérivés français est le mot « cellule », que cela soit celle du moine ou celle du prisonnier.
 
En y regardant de plus près, l’origine du mot « cella », qu’elle soit de source indo-européenne, grecque, latine ou gotique, débouche sur une compréhension du mot qui est bien différente de celle retenue habituellement : relève de l’excellence quelque chose ou quelqu’un qui se dévoile, qui sort du « grenier », de la « cave », de la « réserve », qui sort de l’ombre pour se mettre à la lumière.
 
Si l’on en croit l’étymologie du mot, « l’excellence » serait la capacité de montrer ce que l’on cache, de dévoiler ce que l’on couvre, de mettre en lumière ce qui se tapit dans l’ombre. Et la perfection, synonyme de prédilection de l’excellence, qualifierait donc l’état dans lequel tout ce qui est invisible deviendrait visible, tout ce qui ce qui serait en-dedans pourrait s’exprimer en-dehors.
 
Pour reprendre les citations en exergue de ce texte, « être excellent » voudrait dire que ce qui est « con-sacré » en nous puisse se réaliser à travers nos actes et nos gestes, « dans quelque domaine que ce soit ». Et que la perfection ne serait autre que l’excellence dans l’impuissance, c’est-à-dire sans recherche de pouvoir, de volonté, de maîtrise et de contrôle.
 
Dans cette compréhension, être excellent, c’est peut-être tout simplement être disponible à ce qui se cache en nous, c’est accepter nos ombres et nos lumières et les vivre sans fards, c’est viser la perfection sans s’y cramponner, sans volontarisme, sans crispation et en toute humilité.  C’est aussi donner au monde ce que nous avons de plus profond, de plus caché, sans volonté de puissance.
 
Cette définition ne correspond cependant pas à celle que nous offrent la culture et la société actuelles pour lesquelles les mots d’ « excellence » et de « perfection » sont synonymes de « performance », de « résultats », d’ « efficacité », de « compétition », de « comparaison », de « classements », de « prestige », de « réussite », de « meilleur que les autres ».
 
Derrière cette représentation se cache une logique tournée vers l’extérieur, vers l’image que l’on veut montrer et se fabriquer pour sortir du lot, pour recevoir les louanges, la reconnaissance des autres, pour s’attirer le regard, pour « séduire » au sens propre du terme, c’est-à-dire « conduire à soi » (« se-ducere » en latin), pour alimenter son ego narcissique qui aime voire le reflet de sa propre réussite et de image, de son illusion dans les yeux des autres.
 
Dans cette perspective, ce qui qualifie le fait d’être excellent et d’être parfait relève donc prioritairement de critères définit par l’extérieur, par les contextes dans lesquels agissent les acteurs auxquels on attribue ces qualités. Si je fais le lien avec mon vécu, être excellent et être parfait c’était principalement m’adapter aux attentes, réelles ou fantasmées, des autres, à leur manière de voir mes rôles, mes compétences et ce que je devais réaliser pour les atteindre – diplômes, certifications, publications, congrès...
 
Je ne savais pas alors que « être excellent » et « être parfait » mettent principalement en avant la capacité d’être présent à soi-même, à ses forces et à ses faiblesses, d’ « être » plutôt que de « par-être », d’accepter son unicité, ses besoins et ses valeurs et de les exprimer dans tous ses gestes et ses paroles, en toute cohérence. Quitte à ne pas paraître « excellent » et « parfait » aux yeux des autres, puisqu’il ne s’agit pas de rentrer dans des catégories aux critères prédéfinis et normatifs, mais bien d’oser être qui l’on est, sans fard, sans masque.
 
C’est là le principal message du livre de Henri Vincenot, le « Livre de ma vie » de Benoît Violier : respecte ce qui de plus profond en toi, ce que la vie t’a donné et dévoile-le en toute simplicité et en toute humilité tout en respectant la vie, la nature, les autres et en évitant à tout prix de tomber dans le piège de l’ambition humaine.


Car, l’Enfer ce ne sont pas les autres : l’enfer (en anglais : the hell, dérivé du mot « cella » dont il est question plus haut dans cet article) est en nous et il se cache parfois derrière notre volonté de briller, d’être aimé pour ce que nous ne sommes pas et ne voulons pas forcément montrer.
 
En ce qui me concerne, mon burn-out m’a permis de prendre conscience de mon enfer et de mon paradis, de mes ombres et de mes lumières et de les accepter au mieux. Dans le but d’offrir à la vie et aux autres le meilleur de moi-même sans attente de résultats, d’efficacité sans attendre de reconnaissance, de récompenses ni de prestige ou de mérites.
 
Pour ce qui est de Benoît Violier, il se peut que le fait de mettre fin à ses jours ait été le dernier recours pour retrouver le chemin vers son « cellier », son « grenier », sa « cellule » intérieure, vers son « excellence » et sa « perfection » intimes, lui qui se préparait, le jour même de son départ vers un ailleurs espérons-le meilleur,  à recevoir la distinction suprême de meilleur cuisinier du monde. Ou quand l’excellence et la perfection se retournent contre elles-mêmes.
 



Je ne peux donc que vous encourager à être « excellents », à viser la « perfection » (que de toute façon nous n’atteindrons pas, disait Dali) en étant relié en toute cohérence et humilité à ce qu’il y a de plus profond en vous, de plus caché parfois, pour cheminer au plus près de vos valeurs et de vos besoins.

Pour prioritairement vous définir par rapport à vous-même et aussi pour éviter de vous laisser définir par les autres. Pour ne pas risquer, un jour ou l’autre, la désillusion, la déception de constater que le personnage factice que vous vous étiez construit a oublié de nourrir une part importante et essentielle de soi : celle qui à la fois nous appartient le plus…et le moins.
 
PS Les photographies utilisées pour l'illustration de cet article ont été prises par mon fils Félix le 22 novembre 2012 à l'occasion du 50ème anniversaire de mariage de mes parents que je remercie du fond du coeur de nous avoir permis de vivre ce "long moment de grâce et de lumière", cette "communion hors du temps"...et pour tout le reste ;-)
 

Être dans la joie de vie.

Posted on 22 January, 2016 at 10:54 Comments comments (226)
« Partout où il y a de la joie, il y a création. » (Henri Bergson)
 
« Faire corps avec la vie, c'est participer à son pouvoir de création. Qui se sert de nous mais ne fait pas de nous une fin. » (Georges Haldas)
 
« La joie, c’est la paix en mouvement ; la paix, c’est la joie immobile » (Yvan Amar)
 
22 janvier 2013 – 22 janvier 2016 : Mackoaching et le site www.mackoaching.net fêtent leur troisième anniversaire.
 
Confortablement assis à mon bureau dans ma chambre de l’Hôtel de Ville de Rossinière, je ressens le besoin de me prêter au jeu du bilan, certes intermédiaire – j’espère du fond du cœur que l’aventure va continuer – mais nécessaire : ma pratique me montre presque tous les jours que, pour définir la direction dans laquelle chacun aimerait inscrire la suite de son itinéraire, un retour sur le chemin parcouru s’avère pertinent et porteur de sens.

Je pourrais m’arrêter aux statistiques, plutôt encourageantes, et me satisfaire de ces données quantifiables, « excel-fiables », fiables tout court, particulièrement aux yeux de ceux qui se contentent des résultats vérifiables et évaluables : alors que, au départ du projet, je m’étais fixé comme objectif concret d’accompagner une moyenne de 3 personnes en parallèle par mois et de ne pas dépasser un temps de travail de 20%, je ne peux qu’être satisfait et, plus encore, fier du résultat qui dépasse largement mes attentes les plus folles.

Mais cela serait oublier quels sont les réels besoins que mon activité d’accompagnement (qui englobe la gestion du site ainsi que l’administration de l’entreprise) est censée couvrir.

Il me paraît en effet bon de revenir à la « carte des phases du projet » (inspirée de l’ouvrage de Thierry Des Lauriers, Manager un projet) que j’avais réalisée avant même de me lancer. Voici ce que j’avais noté en octobre 2012 déjà :
 
"Mes besoins sont plus d’ordre personnel, philosophique et identitaire que matériel : je n’ai pas besoin de ce projet pour « tourner » financièrement, mais essentiellement pour VIVRE, pour me sentir exister, pour nourrir mon âme. Je ne me vois en effet pas finir ma vie professionnelle uniquement dans le cadre actuel (HEP, école vaudoise) et aimerais tenter ma chance ailleurs et autrement. Je ressens également le besoin de rester un « solitaire solidaire » et de garder une marge de manœuvre importante vis-à-vis de celui/ceux qui me payent."
 
Je reconnais bien là les valeurs de liberté, d’autonomie, d’indépendance et de créativité qui caractérisent mon identité interne et qui représentent le noyau dur même de mon identité professionnelle ainsi que mes motivations premières dans mon activité de coach.

Il n’est en effet pas usurpé de dire que, si j’ai créé Mackoaching, c’est principalement pour me ressourcer, autrement dit pour me permettre de nourrir et de rester en lien avec ce qui de plus profond en moi, ma Source. Autrement dit, de me relier. Un lien essentiel à qui je suis, certes, mais pas seulement : cette « relation » ne se fait pas sans « reliance », sans l’indispensable et essentielle relation aux autres et au monde.  
 
Et, après trois années de co-pèlerinages, d’odyssées humaines accompagnées et d’aventures essentielles suivies de plus ou moins près, je peux dire aujourd’hui que je suis resté en lien à ces premiers besoins…et que je compte bien le rester pour la suite du chemin. Car, en plus de la satisfaction et de la fierté, ce que je ressens aujourd’hui est bien plus profond : j’éprouve de la joie.
 
Ce n’est certainement pas un hasard que, en cette période de bilan, j’ai fait la « rencontre » d’un livre sur lequel je suis « tombé » nez-à-nez, en passant pour la millième fois devant la vitrine du kiosque sous-gare à Lausanne : La puissance de la joie de Frédéric Lenoir. Sa lecture m’a en effet éclairé sur les multiples raisons qui font que je ressens cette émotion aujourd’hui et, comme le besoin qui se cache derrière la joie relève du partage, je ne peux m’empêcher de livrer quelques conclusions au lecteur.
 


Il y a d’abord la joie d’avoir le privilège, lors des accompagnements, d’être tout entier présent et attentif à l’autre et à moi-même, aux esprits et à leurs réflexions, aux cœurs et à leurs émotions ainsi qu’aux corps et à leurs sensations.  Quand j’accompagne, je raisonne et je résonne, je pense, je panse, je vibre…et je me tais, respectant le silence tant extérieur qu’intérieur, le mien et celui de l’autre. Bref : je suis et je vis qui je suis, à la fois dans l’ici et le maintenant et hors du temps, dans une bulle de permissions, un espace de subversion, une dimension « extra-ordinaire ». Une sorte de méditation à deux.
 
La joie vient également des valeurs qui sous-tendent les séances de coaching : la bienveillance, le non-jugement, la confiance – des attitudes qui sont à la base de l’alliance nécessaire entre l’accompagné et l’accompagnant et qui représentent également les fondements de la finalité de tout accompagnement : permettre à l’autre de grandir, de s’élever, de se déployer, de se réaliser.
 
Et quelle joie de voir la même personne qui était venue insatisfaite, voire prostrée, éteinte, parfois en larmes lors de la première séance, repartir, après x séances, rayonnante, confiante, avec une vision beaucoup plus claire du sens qu’elle veut donner à sa vie et, surtout, de qui elle est, profondément, et de ce qu’elle a à offrir à soi et aux autres.
 
La force de cette émotion ne vient cependant pas uniquement du résultat qui, élément extrêmement important, ne m’appartient pas : il est le fruit du travail de la personne accompagnée et, dans une optique humaniste, il revient également à la vie.

La joie émane donc aussi – et surtout ! – du processus, de la persévérance et de l’effort soutenu et permanent de l’accompagné qui, pour le dire avec les mots de Henri Bergson, « a tiré de soi plus qu’il n’y avait, (…) s’est haussé au-dessus de soi-même » (cité par F. Lenoir, p. 80). Une joie partagée que le « couple » coaché-coach vit d’âme à âme, de cœur à cœur et, parfois, de corps à corps : je ne compte plus le nombre de fois que, avec l’accord de ma/mon client-e-, nous nous sommes mutuellement pris dans les bras à l’occasion d’un cap passé ou d’un obstacle surmonté.
 
Et il n’est pas rare que les larmes montent dans ces moments-là. À ce sujet, Frédéric Lenoir se demande  pourquoi il nous arrive de pleurer lorsque nous sommes dans la joie et arrive à la conclusion que, dans certaines situations, « la joie vient d’une épreuve surmontée » et, donc, « au milieu même de notre joie, nos larmes expriment la douleur qu’il a fallu traverser pour remporter cette victoire (…) Elles constituent l’ultime trace d’une tristesse surmontée » (p. 185). En faisant référence aux parcours de vie des personnes accompagnées ainsi que de mon propre chemin de vie, notamment de ces huit dernières années, je ne peux que partager l’analyse du philosophe français.
 
Une autre source de joie, forte et profonde, est liée au fait que, en tant que coach, je ne m’autorise pas à avoir d’attentes envers la personne accompagnée : mon rôle consiste à l’aider à s’aider elle-même, à lui permettre d’atteindre les objectifs qu’elle s’est fixée. Il ne s’agit donc en aucun cas d’imposer des choix personnels qui sont certes pertinents pour moi mais pas forcément pour l’autre. Ou, pire encore, d’utiliser ma cliente ou mon client pour couvrir les besoins de reconnaissance, de contrôle et de résultats si chers à mon ego. Au-delà du salaire que je touche à la fin de chaque séance (et vis-à-vis duquel je ressens à chaque fois un mélange de satisfaction et de gêne), c’est cette gratuité – aux antipodes d’une recherche de bénéfice utilitariste et matérialiste ­– qui me réjouit.
 
Ma joie résulte également d’une profonde gratitude. Vis-à-vis de la vie qui me fait confiance alors que j’ai, par moments, perdu confiance en elle ; vis-à-vis de mes client-e-s, passé-e-s, actuel-le-s et à venir, pour leur confiance, pour leur authenticité, pour leurs larmes, leur peines, leurs joies et leurs rires, pour leur humanité et leur courage. Et, finalement, vis-à-vis de toutes les personnes qui m’ont aidé et qui m’aident encore dans ce projet de vie :

mes proches, tout particulièrement Christine, ma femme,  ainsi que Félix et Audrey, mes enfants, pour leur soutien inconditionnel ; mes ami-e-s (dont certain-e-s portent parfois la casquette de « collègues ») qui se reconnaîtront et qui représentent autant de coachs, d’ « amis critiques » qui m’accompagnent tant du point de vue personnel que professionnel sur mon chemin de vie.
 
En guise de conclusion, j’ai envie de dire que ce qui me rend fondamentalement joyeux, que cela soit par rapport au projet lié à mon entreprise ou aux accompagnements individuels, c’est d’avoir le sentiment profond de servir la vie et d’être là où la vie veut que je sois aujourd'hui pour qu’elle puisse, à travers ma présence et mon être, souffler la joie et la force de création dans la vie des autres. Un coach n’est finalement « que » un humble passeur qui permet aux personnes qu’il accompagne de se relier à elles-mêmes, aux autres et à la vie dans un travail de création permanent. Tout simplement.
 
À ceux qui lisent ce billet, un merci du fond du cœur pour votre intérêt : j’espère que mes propos participent à votre joie créatrice de vivre et je vous souhaite, si ce n’est pas déjà le cas, de trouver la place que la vie vous destine pour la servir au mieux et au plus près de vos valeurs, de vos aspirations et de vos compétences. 

 
 
 
 
 

Être ou avoir été un chat

Posted on 12 July, 2015 at 9:53 Comments comments (368)

Deux choses nous éclairent, qui sont toutes les deux imprévisibles : un amour ou une mort. C'est par ces événements seuls qu'on peut devenir intelligent parce qu'ils nous rendent ignorants.
(Christian Bobin)
 
On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va (Jacques Prévert)
 
Le meilleur tombeau pour les morts, c’est le cœur de vivants (Victor Hugo)
 
Mercredi 17 juin, dans le courant de la matinée, Bakou, notre chat roux et blanc de 8 mois, est fauché à la fois par la mort et par la moissonneuse dans le champ à côté de notre maison.
Après les pleurs, le chagrin, la tristesse, l’incompréhension, le sentiment d’injustice (« Pourquoi si tôt et de manière si brutale ? »), la colère contre le paysan ainsi que l’hébétude vient le moment de rendre un hommage à notre premier – et certainement pas dernier – chat.
 
Bakou est arrivé dans notre famille peu après Noël – un cadeau de la vie dont l’importance ne nous est apparue que plus tard. À l’origine, il s’en est fallu de peu que le projet « chaton à la maison » ne voie pas le jour : mis à part Audrey, notre fille de 15 ans et demie, qui désirait plus que tout avoir un chat comme compagnon et confident, le reste de la famille y voyait plus d’inconvénients que d’avantages. Rapidement cependant, nous avons fondu devant cette petite boule de poils dont nous recevions les photos de manière régulière depuis sa naissance et cela par le truchement de la propriétaire de la maman de notre futur protégé.
 
Une fois chez nous, les premières semaines n’ont pas toujours été de tout repos : miaulements en pleine nuit, odeurs désagréables et quelques problèmes de communication – le langage « chat », ça s’apprend ! Mais, dans l’ensemble, Bakou s’est révélé être la crème des chats : doux, affectueux, joueur, malin, curieux. Le matin, dès que le réveil sonnait, il sautait dans notre lit et venait frotter son museau à notre visage en ronronnant comme un moteur de voiture : un vrai diesel ! Et, lorsque je faisais ma sieste, il venait systématiquement se mettre en boule sur ma poitrine après m’avoir léché le visage.
 
Notre voisin l’a d’ailleurs appelé le « chat chien », car Bakou avait pour lui l’indépendance du chat – très rapidement, les alentours de la maison ont été plus attrayants que l’intérieur – et la loyauté et la fidélité du chien : c’était toujours une fête pour lui comme pour nous lorsque, après une demie-journée ou, plus rarement, une journée complète, il revenait à la maison : miaulements, ronronnements, petits coups de langue, yeux mis clos (ce qui est, paraît-il, un signe d’accueil et de reconnaissance) et séances de « caressothérapie ».
 
Et c’est là un élément que j’aimerais relever au sujet de notre chat et qui, de par son absence et par le manque, n’en devient que plus évident : Bakou était un vrai thérapeute et cela pour plusieurs raisons.
 
Son ronronnement, tout d’abord. Les effets de la « ronronthérapie » ne sont pas négligeables : il y a toute une littérature sur cette thématique et, s’il y a beaucoup d’hypothèses sur ce qui fait que le chat produit des vibrations à certains moments, le mystère reste souvent entier. Une chose est sûre : le « brrrrrrrrrrrrrr » plus ou moins fort que le corps du chat produit fait du bien autant au chat qu’aux personnes qui se trouvent dans son entourage immédiat. Comme si nos âmes vibraient à l’unisson et que cela nous conduisait progressivement vers le calme et la paix intérieure. Plus rien n’existe en dehors de cette union, notre mental se calme et nous nous centrons sur le corps du chat et, indirectement, sur le nôtre : une vraie méditation.
 
Un autre bienfait thérapeutique relève des caresses que nous avons prodiguées à Bakou (très souvent) et celles que notre chat nous réservait (moins souvent). Dans les deux cas, que d’amour ! En ce qui me concerne, les effets sont les mêmes que pour les ronronnements : l’apaisement, le recentrage et la paix intérieure. Comme si, en prenant soin de mon chat, je prenais soin d’une partie très profonde de mon être. En d’autres mots : donner de la douceur à Bakou, c’était me donner de la douceur à moi-même.
 
Puis, il y a cet « égoïsme sain » dont les chats sont les champions. Bakou passait en effet ses journées (et probablement aussi ses nuits) à se donner des permissions. Peu de devoirs dans la vie d’un chat, mais beaucoup d’autorisations à se faire du bien. Pour moi dont le sens du devoir est bien présent (je me soigne) et qui oublie encore parfois d’exprimer mes besoins, le fait d’observer notre chat était extrêmement formateur : lorsque Bakou voulait sortir, manger, boire, dormir, jouer, être caressé ou qu’on le laisse tranquille, il se débrouillait toujours pour exprimer son besoin et le couvrir ou le faire couvrir par quelqu’un. Et le plus extraordinaire, c’est que non seulement notre chat était heureux mais il me procurait du bonheur rien qu’en le regardant vivre. Une belle leçon de développement personnel !
 
La disparition soudaine et brutale de notre chat a mis tout cela en lumière, de manière plus ou moins consciente selon les personnes et membres de la famille. Comme j’ai pu l’exprimer en introduction à ce texte, tout deuil génère des émotions vives et il est important qu’elles soient vécues et accueillies, quelle que soit la temporalité de cette étape. Pour ma part, le décès de notre chat a rouvert des blessures plus anciennes liées à l’abandon ou à des morts violentes.
 
Ces blessures identifiées, il me reste la confrontation aux questions de sens pour lesquelles il n’y a pas de réponse définitive et univoque : ma propre finitude et celle des personnes qui me sont chères, l’utilité ou la vanité de notre présence dans ce monde. Comme le dit très justement Christian Bobin dans la toute première citation, il ne me reste plus que l’ignorance, forme suprême d’intelligence et de sagesse.
 

Et, après toutes les leçons que Bakou a pu m’enseigner de son vivant, sa mort aura confirmé ce que j’ai retenu des précédents deuils que j’ai pu traverser : la gratitude pour toute la force de vie et d’amour donnée et reçue est une source de joie intarissable qui n’efface certes pas les autres émotions mais qui donne du sens à la perte ainsi que de l’espérance.
 


Merci donc à toi, Bakou, notre premier chat, pour tout ce que tu nous a apporté et appris : ton court passage parmi nous aura été source de vie et d’amour, même après ta mort.



Être en colère

Posted on 30 May, 2015 at 15:57 Comments comments (1021)

« Quand vous êtes en colère, comptez jusqu’à quatre. Quand vous êtes très en colère, jurez » (Mark Twain)
 
« La colère vide l’âme de toutes ses ressources, de sorte qu’au fond paraît la lumière » (Friedrich Nietzsche)
 
Je ressens le besoin aujourd’hui de parler d’une des quatre émotions de base et probablement la plus déroutante : la colère. « Dé-routante », elle l’est pour au moins deux raisons :
 
1.     La colère peut nous faire sortir de nos gonds, donc être à l’origine de « sorties de route » lorsque, subjugués et asservis par elle, il n’y a plus de pilote dans notre véhicule.
2.     En ce qui me concerne, c’est probablement l’émotion qui me questionne le plus et me met le plus face à mes propres limites. Normal, me direz-vous, puisque, comme je viens de le souligner plus haut, une de ses caractéristiques est de nous faire perdre le contrôle de nous-même.
 
Jusqu’à mon burn-out, cette émotion portait à mes yeux clairement une étiquette négative : je ne voyais pas d’un bon œil le fait d’être en colère justement à cause de ses effets « dé-routants » qui risquaient fortement de casser l’illusion, l’image parfaite et lisse de la personne qui s’était fixé pour but d’être irréprochable, de ne surtout pas faire de vagues au nom de la sacro-sainte harmonie et – raison difficile à avouer – d’être aimée et appréciée de tous.
 
Or, comme le dit très justement Lytta Basset (Au-delà du pardon. Le désir de tourner la page), il n’est pas juste que, dans la Bible hébraïque, Dieu se mette 170 fois en colère et les humains seulement 40 fois. En s’interdisant d’être en colère et, par conséquent, de me mettre en colère, j’ai ainsi collectionné ce que l’Analyse Transactionnelle appelle des « timbres psychologiques » : comme pour les cartes de fidélité dans certains restaurants, tea-room ou stations-services, chaque colère était soigneusement « stempelisée », débouchant sur une gigantesque éruption volcanique au moment où il n’y avait plus de place pour un prochain timbre sur la dite carte. Le burn-out peut ainsi être vu comme le résultat d’un cumul successif de colères non vécues et non exprimées. Donc comme une forme de violence contre soi-même.
 
Il m’a donc fallu apprendre à accueillir et à exprimer mes colères. De fantômes intérieurs dont je ne voulais pas voir l’existence, elles sont progressivement devenues des « anges gardiens » qui se manifestent notamment par des symptômes physiques (maux de ventre et poitrine serrée) et qui m’aident à avancer sur mon chemin de vie.
 
Inlassablement et régulièrement, j’ai d’abord appris, comme le prône Thierry Janssen, de « métaboliser » cette émotion, c’est-à-dire de « l’accueillir comme une nourriture et de respirer profondément », ce qui a pour effet que « notre émotion s’estompe, son information génère des idées nouvelles dans notre pensée et son énergie devient disponible pour une réponse adaptée à la situation » (cf http://www.thierryjanssen.com/images/chroniques_psycho/chronique_psycho_2015_05.pdf.)
 
Pour se faire, j’ai introduit dans mon quotidien des techniques de méditation et de visualisation que j’utilise régulièrement et qui ont également pour but d’éviter que la colère se transforme en ressentiment contre la personne, la situation ou le contexte déclencheurs. Car, comme le souligne Christophe André dans Les états d'âme. Un apprentissage de la sérénité, le piège dans lequel je tombais et je tombe encore souvent, c’est de ruminer et d’entretenir une colère qui dure, qui dure, qui dure…et qui débouche sur les effets dé-routants énumérés plus haut ainsi que sur une spirale qui peut parfois s’avérer infernale, car elle a pour conséquence de m’installer dans un rôle de victime incapable de voir une issue à la situation.
 
Ainsi, grâce à la fois à l’accueil de la colère et à une forme de distanciation, le fait de laisser de la place à la colère sans lui laisser toute la place permet tout d’abord de ne pas en être esclave puis de se poser quelques questions-clé à tête reposée.
 
Une des premières interrogations qui surgit alors chez moi vise à connaître le besoin qui se cache derrière cette émotion. Si je m’en réfère au livre de Christelle Petitcollin, Émotions. Mode d’emploi, la colère exprime principalement le besoin d’être respecté. À chaque situation générant de la colère, j’en viens donc à me demander ce qui n’a pas été respecté chez moi : quelles valeurs, quels besoins, quelles limites, quels principes et aussi quelles croyances.
 
J’irais cependant plus loin que l’auteure française en disant que, si je suis honnête avec moi-même, mes colères ne mettent pas seulement de la lumière sur mon besoin d’être respecté,  mais aussi sur celui de me respecter. Je réalise en effet souvent que ma colère vient aussi du fait que j’ai de la peine à me faire entendre soit en amont soit en aval de la situation à l’origine de l’émotion.
 


Dans les faits, je me laisse parfois piétiner plusieurs fois, soit par les autres ou, pire encore, par moi-même : parce que je n’ai pas été respecté, parce que j’ai parfois en partie contribué à cet état de fait, parce que j’ai peur d’entreprendre des démarches pour me faire respecter et parce que tout cela me met en colère contre moi-même.
 
Car, comme le dit très justement Pierre Pradervand dans Vivre sa spiritualité au quotidien, l'agression extérieure peut souvent être interprétée comme la manifestation et la matérialisation d'une agression intérieure envers soi-même : la colère ressentie vis-à-vis d’un déclencheur externe peut déboucher sur une forme de maltraitance vis-à-vis de soi – un schéma que les personnes victimes de harcèlement ou de mobbing connaissent bien…ainsi que les personnes qui ont vécu un épuisement professionnel.
 
Ce constat soulève deux questions :
 
1.     que faire avec les colères déclenchées par des conditions externes ?
2.     que faire avec les colères que je m’adresse à moi-même ?
 
Je rejoins entièrement Lytta Basset (toujours dans l’ouvrage cité plus haut) lorsqu’elle avance que la réponse aux deux interrogations ci-dessus revient tout d’abord à se donner le droit à la colère, une « colère féconde », « expression légitime » de soi-même et « force de vie » indispensable pour faire face aux injustices. Pour ensuite user de sa « capacité à confronter autrui » sans attendre nécessairement réparation.
 
En cela l’outil OSBD, emprunté à la CNV (Communication Non Violente), est une clé qui m’aide souvent à voir clair dans ma responsabilité dans la situation et à rétablir l’équilibre dans la communication en exprimant mes observations, mon ressenti ainsi que mes besoins pour conclure par une demande dont j’envisage qu’elle peut être acceptée mais aussi refusée par l’autre.
 
Afin de passer par l’acte avant de passer à l’acte, il m’arrive de mettre mes éléments de réflexion par écrit avant de les transmettre oralement ou de rédiger une lettre ou mail que je fais lire à une personne extérieure à la situation avant d’envoyer le message dans les situations où il est soit préférable, plus judicieux de passer par l'écrit ou impossible de communiquer oralement.
 
En effet, les colères les plus difficiles à vivre pour moi sont celles qui sont en lien à des violences institutionnelles pour lesquelles il n’y a souvent pas d’interlocuteur clairement identifiable. Une lettre fictive que je déchire ou brûle ensuite me permet de me rendre justice sans pour autant me prendre pour le Justicier.
 
Car, et c’est peut-être là la clé du problème, pour pouvoir pacifier la relation à l’autre, même si celui-ci est fictif ou symbolique, il faut probablement aussi – ou même d’abord – se réconcilier avec soi-même. C’est ainsi que, souvent après quelques jours passés à ruminer, je me rappelle qu’il serait bon que je prenne soin de moi, que je me donne de la douceur et que je fasse la paix avec mes blessures et avec ma vulnérabilité.
 
Si je devais résumer mes ombres, autant de sources de lumière, je dirais que toutes sont en lien à une blessure d’amour et un sentiment d’injustice et d’abandon qui remontent à très, très loin dans mon histoire de vie : la psychogénéalogie m’a même permis de faire la paix avec des parents partis beaucoup trop tôt et dans des situations de violence extrême.
 
Pour le dire avec les mots du philosophe américain Henry David Thoreau,  "il n'y a qu'un remède à l'amour : aimer d'avantage". Le fait d’ « érotiser » ma colère, donc de m’y installer, ne fait qu’empirer le phénomène, puisque je persiste à entretenir ce que Hannah Arendt appelait la « banalité du mal », soit la violence qui sommeille en chacun de nous, alors qu’une logique de « banalité du bien » (Matthieu Ricard) me permettrait de me donner de l’amour, de la compassion et de la joie pour pouvoir sortir de ce cercle vicieux.
 
Même s’il semble indispensable dans la pacification vis-à-vis de ses colères, ce travail de réconciliation avec ses propres blessures n’est de loin pas chose aisée et, en ce qui me concerne, c’est et ce sera le travail de toute une vie. Ce qui est à la fois rassurant – j’ai donc le droit à plusieurs essais ! – et source de….colère.

En effet, une de mes ombres est l’impatience liée à un besoin de contrôle et de Toute-Puissance, deux besoins censé calmés mes anxiétés existentielles et mes angoisses de la mort. La quête continue donc. Si possible dans la paix plutôt que dans la colère. Quoi que….

Pour conclure, j'aimerais parler d'un autre besoin que la colère met à jour : celui du changement. En effet, lorsque cette émotion me saisit, je m'entends souvent penser : "Ça suffit ! Ça ne peut plus continuer comme ça ! Il faut que ça change !". Changer certes, mais quoi et comment ?

Faut-il changer la situation ou la personne qui ont déclenché la colère ? C'est parfois possible, mais souvent très difficile voire improbable. Faut-il alors changer sa manière de voir la situation ou la personne ? Si oui, quel impact ce travail aura-t-il sur la perception que j'ai de moi-même ? Quel changement suis-je d'accord d'apporter chez moi pour mieux vivre la situation ? Ou, dans certains cas, ne vaut-il pas mieux changer de situation ou quitter la personne pour se distancer définitivement ? 

Car, ce que la colère nous apprend aussi c'est de nous positionner, d'affirmer clairement nos limites, synonymes non de faiblesses mais de forces, et, donc, de se différencier sans attendre que l'autre - la situation ou la personne - le fasse à notre place.

Or, ce questionnement est souvent trop complexe et touche à trop de zones d'ombres et d' "angles morts" chez nous pour qu'il puisse se dérouler valablement seul. Pourquoi ne pas suivre le conseil de G. Le Cardinal : "Soyez autonome, demandez de l'aide" ? 

Bonne suite de chemin à toutes et à tous, en compagnie (ou pas) de vos saintes colères.