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Être en larmes

Posted on 4 June, 2016 at 13:22 Comments comments (806)
« Pleure : les larmes sont les pétales du cœur » (Paul Éluard)
 
« Il y a des mots qui pleurent et des larmes qui parlent » (Abraham Cowley)


Dans une période plutôt chargée, tant au niveau de la quantité de tâches à réaliser que de la qualité et la densité émotionnelle de certaines situations, je me retrouve à nouveau en face-à-face solitaire lors d’une de mes « mini-retraites » (quasi) mensuelles.
 
Une fois seul dans le train, je me sonde et tourne mes oreilles en direction de mon cœur et de mon âme : que se passe-t-il en moi ? quelles sont les émotions qui se font vives ? quelles sensations dans mon corps ? quels besoins ? quelles "en-vie(s)" ?
 
Et ce qui vient spontanément, c’est une envie de pleurer, de verser des larmes. Je ne ressens pas le besoin de le faire dans le train mais je sais que, à un moment ou à un autre lors de ces deux jours, mon cœur et mon âme s’épancheront.

Pourquoi ce besoin ? Je ne vois aucune raison objective, aucun deuil à vivre, aucune situation qui puisse me rendre triste actuellement. Mon besoin de comprendre n’en est que plus fort : j’aimerais y voir plus clair, que cela soit en moi ou chez les autres, notamment par rapport aux personnes que j’accompagne. Qui, tôt ou tard, finissent souvent par pleurer lors des entretiens.
 
En effet, je me souviens d’une phrase d’un ami (qui se reconnaîtra certainement) que le fait d’accompagner les autres était quelque chose d’ontologique chez moi et que j’étais né pour faire pleurer mes semblables. Je n’ai pas tout de suite saisi la profondeur de son affirmation mais force est de constater que la vie lui a donné raison : je passe mon temps, du moins professionnellement, à susciter cette réaction chez mes clients (à dire vrai, c’est le cas principalement pour mes clientes).
 
Si, la plupart du temps, la personne qui se trouve en face de moi s’excuse pour cette effusion incontrôlable, je me sens au contraire plein de joie et le partage parfois avec le/la coaché-e- : nous y sommes, le travail peut commencer ! Pourquoi cette contradiction, du moins en apparence, entre mon état émotionnel et celui de l’autre ?
 
 
« Les larmes sont à l’âme ce que le savon est au corps » (Proverbe juif)
 
« Dans toutes les larmes s’attarde un espoir » (Simone de Beauvoir)

 
Un premier point qui me vient à l’esprit, que cela soit en repensant à mes expériences personnelles ou professionnelles, est que de déposer les larmes équivaut à déposer les armes. Quelque chose cède en effet en nous : le barrage des émotions retenues, cachées, non dévoilées se craquèle progressivement pour que puisse se créer une faille à travers laquelle tout ou partie de l’eau emmagasinée se libère et coule, à flots souvent.
 
Les larmes nous libèrent du personnage que nous interprétons et du masque que nous portons et dont la fonction est d'entretenir l’illusion de solidité, de force et de performance. Comme si toute cette construction en partie factice se démantelait et laissait entrevoir notre vulnérabilité, notre fêlure intime. Nous permettant enfin d’être nous-mêmes : imparfaits, humains, humbles, sans fards et sans besoin de se blinder vis-à-vis des autres – et envers soi, ce qui a des conséquences parfois encore plus néfastes.
 
Dans un article précédent, j’évoquais la fable japonaise du samouraï qui, pour retrouver son âme ainsi que la clé pour ouvrir le paradis et l’enfer en lui, devait réapprendre à pleurer. Les larmes sont un signe de guérison : la guerrière et le guerrier que nous sommes toutes et tous se donne enfin la permission de ne plus devoir combattre, de ne plus devoir céder aux injonctions de perfection et d’apparence de notre égo, se donnant à soi-même et aux autres l’accès à son cœur, à ses émotions, et à son âme.
 
« Les larmes proviennent de la présence de l’infini dans l’être humain » (Lytta Basset)
 
« Les larmes nous lavent de notre passé et redonnent vie à notre âme » (Catherine Bensaïd)
 
Car nous sommes la plupart du temps coupés en deux : nous menons notre vie comme si notre âme et nos émotions n’existaient pas, confondant souvent vie et survie, l’important étant d’avoir et de « par-être » en couvrant les besoins de notre ego plutôt  que d’ « être » et de nourrir notre âme.
 


L’amour des mots m’a fait réaliser que le mot allemand utilisé pour définir les larmes (die Tränen) se prononce presque de la même manière que le verbe qui qualifie le fait de séparer (trennen). Paradoxalement, le fait de pleurer ne sépare pas mais permet une réunification de nos deux dimensions principales, du moins selon Jung : le Moi et le Soi.
 
L’âme, intermédiaire privilégiée entre ces deux mondes, peut s’exprimer par les larmes qui sont à la fois une marque de la tristesse qui nous habite (l’ego n’aime pas du tout être pris au dépourvu !) mais aussi de joie, d’espoir et de guérison : la part de nous qui a trop longtemps été ignorée voire bafouée se sent enfin reconnue et revendique le droit d’exister, de vivre. Qui n’a ainsi jamais vécu l’extraordinaire sentiment de soulagement et de paix intérieure après une crise de larmes ? Un monde souterrain, trop ignoré, est remonté à la surface, permettant de nous unir à nous-mêmes et de nous pacifier.
 
« Les larmes du passé fécondent l’avenir » (Alfred de Musset)
 
« Le temps que nous croyons gagner sur nos larmes, nous le perdons sur notre vie » (Catherine Bensaïd)
 
Après la reddition des (l)armes et la nécessaire réunification vient le temps de la réparation. Ce n’est en effet qu’après avoir fait la paix avec soi-même qu’un travail peut s’engager. Je le constate autant chez moi que chez les personnes que j’accompagne : tant que la prise de conscience d’une forme d’oubli de soi et, parfois, de violence vis-à-vis de soi n’a pas eu lieu, toutes les stratégies déployées pour sortir d’une problématique douloureuse restent stériles. Comme si le musicien disposait d’instruments de musique performants, mais se trouvait incapable d’entendre sa mélodie intérieure et, donc, celle extérieure.
 
Dans les accompagnements que je mène, les larmes versées sont donc une garantie d’un processus de guérison intérieure qui s’est enclenché. Je me garde cependant de toute jubilation précoce et de prévisions prophétiques douteuses : chacun reste l’expert de sa propre situation et le processus ainsi entamé appartient à la personne – et à la vie. Mon rôle consiste peut-être « simplement » à confronter la personne en toute bienveillance à ses contradictions et à ses dimensions cachées – qu’elle se dissimule autant à elle-même qu’aux autres – pour…la faire pleurer et lui permettre d’avancer sur son chemin intérieur et, par conséquent, extérieur.
 
Deux anecdotes à ce sujet :
 
Lorsque mon collègue et ami Patrick et moi-même avons lancé notre projet de coaching interne dans un établissement scolaire lausannois, nous avions tout prévu…sauf la quantité importante de mouchoirs que nos client-e-s allaient utiliser dans les premiers mois de notre aventure : ce qui nous a paru un détail s’est avéré avec le recul la preuve que notre offre couvrait un réel besoin et que nous avions sans doute permis à beaucoup de personnes, par notre seule présence dans un premier temps puis par notre accompagnement certes un peu maladroit au début, à commencer un processus de reconnaissance de soi essentiel.
 
Après avoir demandé un retour suite à une intervention autour du burn-out dans un établissement du chablais vaudois, j’ai reçu un message m’informant que « tout s’était bien passé même si dans mon atelier certaines personnes avaient pleuré ». Je me suis dit alors que le problème était loin d’être résolu dans cet établissement, la vulnérabilité et l’humanité n’étant reconnues qu’à la condition que les acteurs continuent à entretenir le mythe de la maîtrise et du contrôle : une maladie me semble-t-il encore trop répandue chez les enseignants – les « maîtres » d’école – qui ont souvent de très bonnes raisons de pleurer, étant aux avant postes des dysfonctionnements du système tant social que scolaire.
 
Après avoir écrit ces quelques lignes, je ne sais pas encore à quel moment mon âme et mon corps « ouvriront les vannes ». Alors que, avant mon burn-out, je retenais toute cette « sainte eau », je me réjouis aujourd’hui à la fois de pouvoir reconnaître sa présence légitime en moi et de la laisser surgir librement, secouant au passage tout mon corps et me laissant ensuite dans un profond sentiment de paix et de joie.
 
Je ne peux donc que vous encourager de pleurer quand le besoin se fait ressentir et sans aucune retenue ni culpabilité : c’est une preuve de plus que vous êtes vivant-e-s !
 
 
 
 

Sommes-nous tous des requérants d’asile ?

Posted on 30 April, 2016 at 18:57 Comments comments (1201)

« Chercher l’amitié, la donner, c’est d’abord crier : “Asile ! Asile !” Le reste de nous est sûrement moins bien que ce cri, il est toujours assez tôt pour le montrer. » (Colette)
 
«  Soyez à vous-mêmes votre propre refuge. Soyez à vous-mêmes votre propre lumière » (Bouddha)
 
Depuis quelques mois, comme certainement beaucoup d’autres personnes, je suis touché par le sort des réfugiés, qu’ils viennent de Syrie, d’Erythrée, d’Afghanistan ou d’autres pays comme ceux d’Afrique du Nord.
 
Je suis impressionné par les ressources, psychiques et physiques, que ces personnes trouvent autant autour d’elles qu’en elles pour quitter leur terre, souvent natale, leur patrie, leur maison, leur foyer devenus synonymes d’insécurité, de survie, de violence et de mort.
 
Je suis également en admiration devant l’élan de vie, le courage, la détermination, la persévérance et la confiance qu’il faut à ces adultes, à ces parents, à ces enfants, à ces familles pour rejoindre une terre d’asile dont ils ne connaissent souvent rien ou dont ils n’ont qu’une connaissance très partielle à travers les récits d’autres personnes et ce que les médias décident d’en dévoiler.

Des lieux dans lesquels ils n’ont aucune garantie d’être accueillis, devant anticiper soit un refoulement soit un hébergement « durablement provisoire », parfois à la limite de la salubrité et qui peut prendre la forme de détention – quand elle n’en porte pas carrément le nom, comme en Grèce et en Turquie actuellement.
 

Je suis révolté face à la cécité et à l’égoïsme des pays, qu’ils soient européens ou non, ainsi que face à leur incohérence, qui leur fait jouer tour à tour le rôle de sauveur puis de bourreau. Je suis saisi par l’incapacité de ces mêmes pays de trouver des solutions et de prendre des décisions humainement valables en négociant pour se mettre d’accord sur des objectifs minimaux.
 

Et, pourtant, une part de moi comprend ces réactions. Pour être très honnête, je suis moi-même obligé d’admettre que, à la question « Comment réagirais-tu si on te demandait d’héberger une famille syrienne ou un couple afghan ? », je me sens terriblement emprunté et partagé. Il y a la peur de devoir négocier mon territoire, mon chez moi avec des personnes n’ayant pas forcément les mêmes valeurs, indépendamment de leur lieu d’origine ou de leur religion et, donc, de perdre certains acquis, certains repères ainsi que mon confort.
 
D’autre part, je suis habité par un sentiment de culpabilité et d’impuissance devant ces destinées qui me renvoient à ma condition humaine, à ma propre vulnérabilité ainsi qu’à mes errances, symboliques et intérieures.
 
Je ne peux en effet m’empêcher de penser que nous sommes tous des requérants d’asile et cela pour au moins deux raisons :
 
En premier lieu, nous devons admettre que nous sommes souvent des descendants, de près ou de loin, de personnes qui ont quitté leur terre natale pour chercher leur bonheur ailleurs. Si ma femme et moi-même avons vus le jour, c’est parce que nous sommes les enfants de parents venus d’Italie et d’Allemagne. Si la Suisse peut se targuer d’avoir un taux de natalité positif, ce n’est certainement pas grâce aux Suisses « de souche » (s'il y en a), mais bien en lien au phénomène de l’immigration.
 
Sans oublier que l’Europe ne serait pas ce magnifique creuset de cultures, de langues, de mentalités et de valeurs qu’elle représente aujourd’hui sans les vagues successives de personnes voir de peuples cherchant sur nos terres nourriture, emploi et sécurité matérielle, psychique et physique.
 
Toute proportion gardée, nous pourrions même faire un parallèle entre les flux migratoires actuels et ce que nos manuels scolaires ont appelé ou appellent toujours de manière abusive les « invasions barbares » qui ont marqué la fin de l’Antiquité et le début du Moyen-Âge : il y a certes eu des violences et des affrontements, mais, dans la réalité, le phénomène, qui s’est déroulé sur plusieurs centaines d’années, a pris la forme d’une intégration progressive des nouvelles populations au peuples présents. En raccourci, nous sommes des descendants des Gallo-Romains, des Burgondes, Alamans ou Wisigoths : tous des « requérants d’asile » cherchant une terre d’accueil et des perspectives d’une vie meilleure.
 

Puis, d'un point de vue non plus historique mais plutôt psychologique voire spirituel, il me semble que l’arrivée d’un grand nombre de réfugiés nous fait également peur car ce phénomène nous renvoie à une réalité que nous avons de la peine à admettre, quand nous ne la nions pas : chacun d’entre nous est la recherche, consciemment ou pas, d’une terre d’asile intérieure.
 


Dans un monde que Christophe André, psychiatre et thérapeute français, qualifie de « psychotoxique », les violences ne sont pas absentes de notre quotidien et je ne parle pas prioritairement des récents attentats de Paris ou de Bruxelles.

Même si la sécurité matérielle de la grande majorité d’entre nous est assurée, nous sommes tous soumis à des contraintes et à des injonctions dont certaines mettent en péril notre équilibre personnel et notre sécurité intérieure. Médias, publicité, politiciens, dirigeants, enseignants et même coachs ou thérapeutes : chacun de nous est susceptible de véhiculer des messages porteurs de violences, symboliques certes, mais aux effets bien visibles.
 
De mon expérience d’entraîneur, d’enseignant, de formateur, de coach, de père et d’être humain et de citoyen, les violences les plus présentes et insidieuses sont celles qui ont un impact sur l’estime de soi des personnes.

Si on en croit Christophe André, notre estime de nous-mêmes repose sur trois piliers : le premier, fondamental, est celui de la bienveillance vis-à-vis de soi qui résulte d’un amour inconditionnel et indépendant des résultats ; la vision de soi consiste ensuite en la capacité de s’observer de la manière la plus objective possible, en accueillant ses points forts, ses limites et ses doutes ; la confiance en soi représente pour terminer la partie visible du triangle, puisqu’elle repose sur la capacité de poser des actes, même petits et modestes, et donc de faire un pas après l’autre. Ces trois piliers étant interdépendants, le fait de travailler sur l’un d’entre eux permet aux deux autres de s’améliorer.  
 
Or, notre société véhicule un certain nombre de valeurs qui sont tout autant de freins et d’obstacles à la construction d’une bonne estime de soi : la performance – qui nous fait dire que nous ne serons jamais assez bons, assez rapides, assez performants, toujours en décalage, en retard ou en avance, éternellement insatisfaisants donc insatisfaits – , l’apparence – qui nous rend esclaves de ce que nous pensons que les autres pensent de nous, de l’illusion que nous nous faisons de nous-mêmes et de celle que nous donnons à voir aux autres – et l’abondance – ou la sur-abondance de biens et d’informations, appelée aussi « infobésité », qui nous fait croire que nous ne pourrons jamais être heureux si nous ne possédons pas au moins tel bien ou un autre, si nous n’avions pas étudié ceci ou cela ou si nous n’avons jamais visité tel endroit ou un autre.
 
La plus perverse des violences n’est pourtant pas celle exercée par la société, que cela soit dans les contextes professionnels, familiaux, institutionnels, scolaires ou autres : l’enfer n’est, à mon humble avis, pas à chercher à l’extérieur de soi mais bien au fond de nous-mêmes.

Les pressions, contraintes et autres incitations plus ou moins explicites auraient ainsi un effet nettement moins impressionnant si nous n’étions pas partie prenante en intériorisant ces violences et en leur offrant un terrain fertile.
 
Si je m’appuie sur mon vécu, je dois accepter avec humilité que, si j’ai eu ou si j’ai encore aujourd’hui l’impression d’être malmené, c’est parce que les éléments extérieurs ne font souvent que déclencher, mettre en mouvement ou accélérer des processus bien présents chez et en moi.
 
Ainsi, je me surprends ces derniers temps à me dire que je n’ai plus beaucoup de temps pour moi alors que rien ni personne ne m’empêche d’en demander et d’en prendre, si ce n’est ma propre culpabilité et ma peur d’écorner l’image que je me fais de moi ou celle que je pense que les autres se font de moi.

La gestion du temps est par conséquent un faux problème : les vraies questions seraient plutôt « À quoi est-ce que je n’arrive pas à dire « oui » chez moi ? Quels sont les besoins que je ne veux pas entendre chez moi ? Qu’est-ce qui fait chez moi que j’ai peur d’affirmer mes besoins et de les couvrir ? ».
 
Notre éducation, que cela soit à travers les propos ou les actes des autres, nous a transmis un certain nombre de messages contraignants  – Sois fort ! Fais un effort ! Fais plaisir ! Dépêche-toi ! Sois parfait ! – qui, s’ils ont contribué à la construction de notre identité, nous ont aussi appris à faire taire une part de nous essentielle : nos émotions, nos besoins, nos désirs, nos envies. Si, pour s’accommoder aux exigences de la société, l’individu se doit de traverser un processus dit de « socialisation », omniprésent dans les écoles, ou, plus tard, d’ « accommodation », la nécessaire différenciation entre un individu et un autre au niveau de leur identité interne passe souvent au second plan.
 
Nous avons donc souvent appris à nous conformer aux besoins et aux attentes des autres plutôt que de, aussi, écouter ce qui est important pour nous et pour notre équilibre personnel. Mais, direz-vous, comment savoir ce qui est bon pour nous si nous n’avons jamais appris à l’identifier et, à plus forte raison, à l’exprimer ni à le faire valoir ?
 
C’est là que notre « terre d’asile intérieure » joue un rôle primordial : c’est à mon avis dans notre intériorité, dans notre « lieu refuge », notre « chez moi » que nous pouvons trouver les réponses à nos questions et trouver le courage d’exprimer nos convictions sans que celles-ci soient de pâles copies de principes éducatifs, de slogans publicitaires, de lieux communs, de stéréotypes, de messages creux et d’une langue de bois qui ne nous correspondent pas ou plus.
 
Mais comment trouver ce « chez soi » (ou, si on suit Jung, le « chez Soi »), cette vie intérieure qui est à la fois ce qui nous caractérise le plus et la dimension qui nous appartient le moins puisque c’est elle qui nous relie essentiellement et de manière invisible aux autres, au Réel et à l’Univers ?
 
Je n’ai pas la prétention de répondre à cette question de manière définitive ou exhaustive : je me considère comme un pèlerin qui, à travers la contemplation, la méditation, l’écriture, le contact avec la nature et le compagnonnage le plus complice possible avec son corps, son souffle et la mort tente de se donner de la douceur et de rester autant que faire se peut en lien avec sa terre d’asile intérieure. Un marcheur à qui la vie fait vite comprendre que le chemin emprunté n’est pas le bon s'il s'en éloigne.
 
Ainsi, à chaque fois que mes pas, plus au service de mon ego et de mon mental que de mon être profond, m’attirent à l’extérieur de moi pour couvrir des désirs comme celui de tout contrôler ou celui d’être reconnu par les autres, la vie m’invite à me « recentrer », à revenir en mon centre. Pour éviter le véritable exil : celui de moi-même. Car cet exil mène aux pires des enfers : l’ « enfer-mement », à l’opposé de la liberté intérieure, de cette « amitié asile » dont parle Colette dans la citation en exergue et pour laquelle nous sommes toutes et tous en droit d’être des « requérants ».
 
Accueillir les personnes qui cherchent refuge et asile chez nous équivaudrait donc, en plus de réfléchir à la capacité d’intégration de ces nouveaux arrivants dans nos tissus sociaux et professionnels, de méditer sur la nécessité de nous intégrer nous-mêmes, d’accepter notre propre condition d’être en recherche de lieux refuge et de terre d’asile intérieurs en soi : notre société a beaucoup à offrir aux migrants à condition d’accepter que leur présence nous renvoie à notre humanité, à nos forces et à nos faiblesses, et, donc, à la nécessité d'accueillir le "requérant d'asile" en nous.
 
Nous ne sommes pas détenteurs de la vérité et les migrants non plus : seule une acceptation des convictions et des besoins des uns et des autres permettra, par un effort de négociation constant, de créer un monde différent. Et le nôtre en a réellement besoin : n’oublions pas que le mot « crise », employé en parlant de la « crise migratoire » est synonyme d’ « opportunité » pour les Chinois et de « décision » pour les Anciens Grecs – l’arrivée de ces personnes en détresse est donc une chance pour nous et pour notre civilisation dans une période de transition à tout point de vue.


Dépôt d'une pétition à l'ONU en faveur d'une solution globale pour les réfugiés, lancée par Avaaz, mouvement citoyen mondial en ligne.
 
Références : C. André, Imparfaits, libres et heureux. Pratiques de l’estime de soi. Paris : Odile Jacob, 2009. Lire aussi du même auteur, co-écrit avec François Lelord, L’estime de soi. S’aimer pour mieux vivre avec les autres. Paris : Odile Jacob, 2008.

Oser l’ennui, le vide et se sentir en vacance(s) toute l’année.

Posted on 6 March, 2016 at 5:03 Comments comments (700)


« S’ennuyer, c’est chiquer du temps pur » (Cioran)
 
« Être en vacances, c’est n’avoir rien à faire et avoir toute la journée pour le faire » (Robert Orben)
 
 
Lors d’un récent entretien avec une étudiante en formation, mon interlocutrice a évoqué le plaisir qu’elle a ressenti, lors d’un séjour organisé par la HEP dans un pays partenaire en Afrique, d’avoir des moments pendant lesquels elle pouvait enfin s’ennuyer et arrêter de penser à tout ce qu’elle devait, voulait ou pouvait faire.
 
Sa remarque a bien sûr fait écho en moi. L’ennui est en effet une de mes principales contre-valeurs et je n’en ai pris conscience que bien après mon burn-out. Lors du travail entrepris pour me permettre de me reconstruire et de préparer un nouveau départ, j’ai principalement identifié les valeurs que j’avais oubliées et probablement bafouées, telles que le besoin de liberté et d’indépendance ou encore le plaisir, le bonheur et la spiritualité.
 


Par contre, ce n’est que tout récemment, dans le cadre d’un atelier organisé par mes collègues et amis Natacha Andenmatten et Eric Gubelmann (que je salue et remercie au passage), que j’ai pris conscience de l’importance des contre-valeurs.
 
Selon la définition qu’en donne Isabelle Nazare-Aga dans son livre Je suis comme je suis. Connaissez-vous vraiment vos valeurs personnelles ? (Montréal : les Éditions de l’Homme, 2008.), les contre-valeurs nous poussent à agir « non par motivation mais par rejet viscéral d’un sentiment ou d’une situation. La contre-valeur représente ce que je ne supporte pas de vivre au point de ne pas vouloir le vivre. »

L’effet pervers des contre-valeurs est donc de créer, à terme, « des attentes, des peurs et donc de potentielles usures » car, plutôt que de faire des choix en fonction de ce qui est important pour nous, nous sommes amenés à prendre des options pour fuir ce que nous craignons le plus. Ce qui, fatalement, nous amène à vivre une vie « par défaut », en creux et faite de fuites successives.
 
En ce qui me concerne, j’ai toujours fuit l’ennui : dès qu’il se présentait, je me trouvais une activité physique, intellectuelle ou, plus rarement, manuelle (je pense, en ce qui me concerne, à la cuisine). Le fait de ne pas avoir pris conscience que, souvent, mon choix était motivé par la fuite de l’ennui a contribué en bonne partie à ma suractivité et, par la suite, à mon épuisement. Cela d’autant plus que l’activisme est largement encouragé par la société et par le monde du travail : des sirènes au chant desquelles je n’ai que trop succombé.
 
Le fait de comprendre d’où venait cette peur de l’ennui m’a occupé un certain temps. La lecture du livre de Jeanne Siaud-Facchin traitant des adultes surdoués (Trop intelligent pour être heureux ? L’adulte surdoué. Paris : Odile Jacob, 2008) m’a par exemple permis d’identifier cette crainte comme étant une résultante d’un fonctionnement « parabolique » de mon cerveau qui consiste à « ressentir et percevoir avec une lucidité acérée toutes les composantes du monde matériel et des relations humaines » ce qui « génère une réaction émotionnelle constante, source d'une anxiété diffuse ».
 
La recherche du « pourquoi » n’est cependant pas forcément aidante pour arriver à vivre avec nos contre-valeurs, du moins de mon expérience. J’ai donc dû développer des stratégies pour me permettre de vivre au mieux avec ma peur de l’ennui. En commençant par l’accepter et l’accueillir, même si, pendant plusieurs années, cette étape a parfois été douloureuse.
 

En effet, le fait d’accueillir la peur de l’ennui passe par l’acceptation du vide. Alors qu’un très grand sentiment de vacuité m’habitait dans les mois qui ont précédé la rupture, le vide s’est imposé à moi presque du jour au lendemain : mon corps et mon cerveau refusant de coopérer, j’ai été contraint d’observer de très longues pauses pendant lesquelles je ne pouvais plus fuir l’ennui, m’obligeant à le regarder dans les yeux.


Dans un premier temps, ce fut l’affrontement, le duel qui n’a fait que renforcer l’anxiété. Puis, progressivement, le combat a laissé la place à une cohabitation, à une réconciliation permettant à la peur de l’ennui de prendre sa juste place sans pour autant continuer à diriger ma vie.
 
J’ai ensuite inverser le paradigme : plutôt que de remplir ma vie jusqu’au point de débordement, j’ai décidé d’y introduire du vide. D’une part, en tentant de délester mon quotidien de tout ce qui ne me faisait pas du bien car ne correspondant ni à mes valeurs ni à mes besoins, et, d’autre part, d’organiser mon temps en partant des espaces vides.
 
C’est cette dernière stratégie qui m’a conduit à aménager des pauses sur le modèle du « un partout » (une heure par jour, un jour par semaine, une semaine et un week-end par mois) au sujet duquel j’ai rédigé un précédent billet. Au quotidien, ce choix m’amène à profiter de chaque possibilité pour ne rien faire et pour m’ennuyer. Un ennui choisi, conscient, consenti et, par conséquent, fertile. Aux antipodes de l’ennui que je peux ressentir lorsque je subis la situation – cela m’arrive encore parfois, mais heureusement de moins en moins – en me retrouvant « coincé » parmi mes semblables à devoir écouter – et parfois prononcer – des propos qui ne me nourrissent pas et me laissent avec un profond sentiment de vide, une vacuité de sens cette fois-ci.
 
Alors qu’avant mon burn-out, je profitais de chaque minute pour la remplir par une activité quelconque afin de surtout ne pas m’ennuyer, je savoure aujourd’hui ces moments pour ce qu’ils sont : du temps pur ; du temps pour écouter la vie couler dans mes veines, pour écouter mon battement de cœur, pour être attentif à mon corps, à mes sensations, à mon souffle comme me l’a enseigné la méditation ; pour écouter la vie qui vibre tout autour de moi ; pour écouter le silence qui habite chaque intervalle de bruit, qu’il soit intérieur ou extérieur.
 
Car, comme le dit très bien Charles Pépin dans sa « carte blanche » du Psychologie Magazine de février dernier, « s’ennuyer c’est vivre », s’ennuyer c’est permettre « à des idées de cheminer, à des décisions de mûrir, à la vie de prendre son temps. Car, « il n’y a pas de plénitude sans moments de battements : s’il n’y avait pas de moments « vides », nous n’aurions jamais de sentiment de plénitude ».
 


Avoir une vie bien remplie, c’est donc aussi accepter voir introduire le vide dans le plein. Pour éviter le « trop-plein », grand ennemi de la plénitude. Et pour se rendre disponible à la vie ; pour se laisser émerveiller par les détails du quotidien ; pour voir la beauté qui, comme le dit Oscar Wilde, « se trouve dans les yeux de celui qui regarde » ; pour dire merci à cette vie qui nous permet, jour après jour, de la savourer ; pour « être », tout simplement, au lieu de « faire ».
 
Dans un monde dirigé par la tyrannie de la performance, le vide et l’ennui font peur, car ils sont synonymes de non-productivité, d’oisiveté. Alors que, paradoxalement, les dernières recherches sur le fonctionnement du cerveau montrent que celui-ci a besoin de moments de rêvasseries et d’évasion pour optimiser ses opérations (lire à ce sujet le dossier sur la mémoire dans Clés du mois de août/septembre 2015), nous sommes amenés à aligner les activités réceptives, productives, (ré)créatives, ce qui débouche sur une fatigue de tous les acteurs du système.

Et, après une période bien chargée, nous nous réjouissons des prochaines vacances pour pouvoir récupérer….et se préparer à la prochaine « apnée (sur)activiste ». Quand ce n’est pas pour reproduire, pendant cette pause réparatrice, les schémas habituels en remplissant les journées d’activités qui nous laissent parfois plus vidés que pleins.
 
Et le vide ne fait pas uniquement peur à la société, il peut également être source d’angoisse pour l’individu qui l’accepte voir le cultive. Nous n’avons en effet pas peur de l’ennui et du vide pour rien : il nous oblige parfois à accueillir ce que Rilke appelle nos « lions intérieurs » : stress, angoisse, tristesse, colère et, par dessus tout, la solitude. Comme l’avance Fabrice Midal dans sa lettre de février 2016, fuir l’ennui et le vide reviendrait soit à vouloir ignorer soit à vouloir vaincre ces « lions », au lieu de choisir la voie de la réconciliation avec cette vulnérabilité qui nous fait peur et que nous tentons d’anesthésier en remplissant nos journées d’occupation et de préoccupations diverses, même parfois pendant les vacances.
 
Or, le mot « vacance » vient du latin « vacuum » qui veut dire « vide » (Merci à Laurent d’avoir attiré mon attention sur l’étymologie souvent inconnue du mot). Une manière d’être « en vacances » tous les jours serait donc d’accueillir voire de créer et d’aménager consciemment des moments de vide et de les utiliser pour s’ennuyer. Avec joie et délectation, sans nous laisser abrutir par la télévision ou se jeter soit sur son Smart- ou I-Phone ou sur le premier journal de boulevard venu. Pour se sentir vivre et vivant.
 
Je ne peux donc que vous encourager à faire une pause, une vraie « vacance » le plus rapidement et le plus longtemps possible, après avoir lu ce texte par exemple. Et de laisser venir l’ennui. Pour y prendre du plaisir et pour goûter la vie. Et peut-être aussi pour observer vos « lions intérieurs » et les accueillir avec bienveillance, car ils sont la preuve que vous êtes vivants.
 
Bonne suite de chemin, bon ennui et une vie bien remplie….de vides !

Être excellent : quelle défintion pour quelle philosophie de vie ?

Posted on 14 February, 2016 at 5:42 Comments comments (4597)

« L’excellence, dans quelque domaine que ce soit, exige qu’on s’y consacre entièrement » (Monique Corriveau)
 
« La perfection. L’atteindre, c’est enfin connaître l’excellence par l’impuissance. » (Paul Valéry)
 
 
Dimanche 31 janvier 2016, Benoît Violier, chef de renommée mondiale de l’Hôtel de Ville de Crissier, met fin à ses jours. La gastronomie perd un (voir le meilleur) de ses plus illustres représentants, sa femme et son fils perdent un mari et un père et tous ceux qui l’appréciaient perdent un ami.
 
Je n’ai pas connu personnellement le chef étoilé franco-suisse. À l’occasion du repas-anniversaire des 50 ans de mariage de mes parents en novembre 2012, j’ai eu l’occasion de le côtoyer quelques minutes, sauf erreur entre le fromage et le dessert, pour une visite commentée de ses cuisines en présence de toute ma famille et de quelques uns de ses collaborateurs.

 
Tout ce que je peux dire de lui, c’est que c’était une personne disponible, humble et fière de sa cuisine ainsi que de ses "guerriers", nom qu'il donnait aux membres de sa brigade en cuisine.

Pour n’avoir eu la chance de déguster qu’une seule fois les plats concoctés par le chef et sa brigade, j’ai envie de dire que chacune de ses créations était une célébration des sens tant au niveau des yeux, du goût que de l’odorat : des tableaux invitant à la contemplation, au silence, à la lenteur, à l’introspection et dans lesquels la complexité des saveurs et des couleurs mettaient en évidence la qualité des produits. Tout était équilibre et harmonie, à la fois simple et recherché.
 
Sa mort brutale, violente et inattendue m’a profondément touché : j’ai d’abord ressenti une profonde tristesse puis, dans le courant des jours qui ont suivi, une très forte colère. Comment expliquer cette réaction alors que je ne le connaissais pas du tout et que je ne l’avais côtoyé que quelques instants furtifs, entourés d’autres personnes, sans contact privilégié donc ?
 
Probablement parce que je me suis reconnu dans ce destin, dans cette chute vertigineuse des sommets de sa profession aux tréfonds de l’âme. Je m’en voudrais d’ajouter une énième hypothèse à toutes celles qui ont déjà été avancées après sa mort par toutes sortes de personnes plus autorisées que moi, car plus proches. La seule personne qui pourrait expliquer les raisons de cette décision sans retour n’est plus là pour en parler : Benoît Violier lui-même. Par respect pour lui et pour les personnes proches du défunt, je ne vais pas m’aventurer à analyser sa disparition et à m’octroyer le titre d’expert.
 
Je vais donc me limiter à essayer de comprendre pourquoi la nouvelle du suicide du chef étoilé m’a tant touché. Et j’aimerais pour cela m’aider d’une rencontre, en l’occurrence celle d’un livre.
 
Le lundi 1 février, soit le lendemain de l’événement, je me baladais sans aucun but en vieille ville de Vevey en attendant de retrouver une amie pour un dîner commun, lorsque je suis tombé « par hasard » sur la vitrine d’une grande librairie de Suisse Romande. Une affiche a tout de suite attiré mon attention : « Le livre de ma vie : les coups de cœur littéraires de 30 personnalités romandes ».

Au milieu des photographies de ces figures marquantes et des couvertures des ouvrages associés, le visage de Benoît Violier me sourit. Sans réfléchir, j’entre dans la dite librairie, me procure le livre et ressort.
 
Son titre ? « Le pape des escargots », un roman écrit en 1972 par Henri Vincenot. Le récit de l’auteur et artiste bourguignon parle de la relation entre, d’une part, La Gazette, appelé également le « pape des escargots », un des derniers druides de Bourgogne, et, d’autre part, Gilbert, un jeune paysan solitaire et sauvage, exceptionnellement doué pour la sculpture.
 
La Gazette, en véritable père spirituel, tente de protéger le jeune prodige des vices du monde moderne : séduction, ambition personnelle, réussite sociale et artificielle. Gilbert, après avoir été tenté par la « réussite » à Paris, sous la houlette de mécènes aussi faussement philanthropes qu’intéressés par les bénéfices potentiels à retirer des dons de leur protégé, préfère revenir dans sa ferme pour sculpter des figures religieuses dans le bois ou à faire revivre des sculptures sur les chantiers de restauration d’églises du 11 et 12 siècle. Plutôt que de perdre son énergie à réaliser des œuvres « conceptuelles », à « l’abstraction modélisée » ou « aux contours métaphoriques », il préfère se « con-sacrer » à ce qui est essentiel pour lui : mettre sa vie au service de sa nature profonde et de son don, en toute simplicité et humilité.  
 
Pour l’avoir lu, ce livre est une ode à l’authenticité, à la nature, à la beauté originelle, à un paradis perdu qui, en l’occurrence, se situerait en Bourgogne et, idéalement, en plein milieu du Moyen-Âge. C’est également un traité de spiritualité avec une pointe d’ésotérisme : la Gazette est un chamane, sensible aux énergies de la terre, du ciel, des cours d’eau et des plantes.


Le « pape des escargots » - une allusion certes à une spécialité culinaire de cette région de la France mais également un hommage à la lenteur et au "spiritus mundi", "la giration du monde", "l'enroulement de tout"  – se veut le garant des traditions séculaires pour lesquelles le respect de la terre, de la nature et du lien entre le monde et tous les êtres vivants représentent l’essentiel du message.
 
Lorsqu’un des mécènes de Gilbert s’émeut du don de son futur protégé et se renseigne de la manière dont le jeune paysan a appris son art, la Gazette lui rétorque en ricanant que ces dons « vous possèdent depuis le commencement du monde ! Il suffit d’avoir la simplicité de bien vouloir se laisser faire….Le talent, monsieur, c’est l’obéissance, l’acceptation. Notre Gilbert est celui qui a accepté d’être l’interprète, en toute humilité… ».

Dans sa vision du monde, chaque être est au service d’une dimension qui le dépasse, universelle, sacrée et mystérieuse. Le « pape des escargots » est un mystique des temps modernes et voit en Gilbert, habité et utilisé par cette force et cette énergie cosmique, celui qui pourra reprendre le flambeau une fois sa tâche ici-bas terminée. À la condition toutefois que le jeune sculpteur ne cède pas aux sirènes du monde et ne gâche pas ses dons sacrés au profit d’un ego avide de reconnaissance.
 
La fable de Vincenot m’a beaucoup parlé, car elle problématise une notion que je peux à la fois mettre en lien avec mon parcours de vie et avec la mort du chef étoilé : l’excellence.  
 
Étymologiquement, le mot « excellence » vient du latin « cello », un verbe dérivé lui-même du nom « cella » qui veut dire « grenier », « cellier », « garde manger » ou « salle », « local » et dont un des dérivés français est le mot « cellule », que cela soit celle du moine ou celle du prisonnier.
 
En y regardant de plus près, l’origine du mot « cella », qu’elle soit de source indo-européenne, grecque, latine ou gotique, débouche sur une compréhension du mot qui est bien différente de celle retenue habituellement : relève de l’excellence quelque chose ou quelqu’un qui se dévoile, qui sort du « grenier », de la « cave », de la « réserve », qui sort de l’ombre pour se mettre à la lumière.
 
Si l’on en croit l’étymologie du mot, « l’excellence » serait la capacité de montrer ce que l’on cache, de dévoiler ce que l’on couvre, de mettre en lumière ce qui se tapit dans l’ombre. Et la perfection, synonyme de prédilection de l’excellence, qualifierait donc l’état dans lequel tout ce qui est invisible deviendrait visible, tout ce qui ce qui serait en-dedans pourrait s’exprimer en-dehors.
 
Pour reprendre les citations en exergue de ce texte, « être excellent » voudrait dire que ce qui est « con-sacré » en nous puisse se réaliser à travers nos actes et nos gestes, « dans quelque domaine que ce soit ». Et que la perfection ne serait autre que l’excellence dans l’impuissance, c’est-à-dire sans recherche de pouvoir, de volonté, de maîtrise et de contrôle.
 
Dans cette compréhension, être excellent, c’est peut-être tout simplement être disponible à ce qui se cache en nous, c’est accepter nos ombres et nos lumières et les vivre sans fards, c’est viser la perfection sans s’y cramponner, sans volontarisme, sans crispation et en toute humilité.  C’est aussi donner au monde ce que nous avons de plus profond, de plus caché, sans volonté de puissance.
 
Cette définition ne correspond cependant pas à celle que nous offrent la culture et la société actuelles pour lesquelles les mots d’ « excellence » et de « perfection » sont synonymes de « performance », de « résultats », d’ « efficacité », de « compétition », de « comparaison », de « classements », de « prestige », de « réussite », de « meilleur que les autres ».
 
Derrière cette représentation se cache une logique tournée vers l’extérieur, vers l’image que l’on veut montrer et se fabriquer pour sortir du lot, pour recevoir les louanges, la reconnaissance des autres, pour s’attirer le regard, pour « séduire » au sens propre du terme, c’est-à-dire « conduire à soi » (« se-ducere » en latin), pour alimenter son ego narcissique qui aime voire le reflet de sa propre réussite et de image, de son illusion dans les yeux des autres.
 
Dans cette perspective, ce qui qualifie le fait d’être excellent et d’être parfait relève donc prioritairement de critères définit par l’extérieur, par les contextes dans lesquels agissent les acteurs auxquels on attribue ces qualités. Si je fais le lien avec mon vécu, être excellent et être parfait c’était principalement m’adapter aux attentes, réelles ou fantasmées, des autres, à leur manière de voir mes rôles, mes compétences et ce que je devais réaliser pour les atteindre – diplômes, certifications, publications, congrès...
 
Je ne savais pas alors que « être excellent » et « être parfait » mettent principalement en avant la capacité d’être présent à soi-même, à ses forces et à ses faiblesses, d’ « être » plutôt que de « par-être », d’accepter son unicité, ses besoins et ses valeurs et de les exprimer dans tous ses gestes et ses paroles, en toute cohérence. Quitte à ne pas paraître « excellent » et « parfait » aux yeux des autres, puisqu’il ne s’agit pas de rentrer dans des catégories aux critères prédéfinis et normatifs, mais bien d’oser être qui l’on est, sans fard, sans masque.
 
C’est là le principal message du livre de Henri Vincenot, le « Livre de ma vie » de Benoît Violier : respecte ce qui de plus profond en toi, ce que la vie t’a donné et dévoile-le en toute simplicité et en toute humilité tout en respectant la vie, la nature, les autres et en évitant à tout prix de tomber dans le piège de l’ambition humaine.


Car, l’Enfer ce ne sont pas les autres : l’enfer (en anglais : the hell, dérivé du mot « cella » dont il est question plus haut dans cet article) est en nous et il se cache parfois derrière notre volonté de briller, d’être aimé pour ce que nous ne sommes pas et ne voulons pas forcément montrer.
 
En ce qui me concerne, mon burn-out m’a permis de prendre conscience de mon enfer et de mon paradis, de mes ombres et de mes lumières et de les accepter au mieux. Dans le but d’offrir à la vie et aux autres le meilleur de moi-même sans attente de résultats, d’efficacité sans attendre de reconnaissance, de récompenses ni de prestige ou de mérites.
 
Pour ce qui est de Benoît Violier, il se peut que le fait de mettre fin à ses jours ait été le dernier recours pour retrouver le chemin vers son « cellier », son « grenier », sa « cellule » intérieure, vers son « excellence » et sa « perfection » intimes, lui qui se préparait, le jour même de son départ vers un ailleurs espérons-le meilleur,  à recevoir la distinction suprême de meilleur cuisinier du monde. Ou quand l’excellence et la perfection se retournent contre elles-mêmes.
 



Je ne peux donc que vous encourager à être « excellents », à viser la « perfection » (que de toute façon nous n’atteindrons pas, disait Dali) en étant relié en toute cohérence et humilité à ce qu’il y a de plus profond en vous, de plus caché parfois, pour cheminer au plus près de vos valeurs et de vos besoins.

Pour prioritairement vous définir par rapport à vous-même et aussi pour éviter de vous laisser définir par les autres. Pour ne pas risquer, un jour ou l’autre, la désillusion, la déception de constater que le personnage factice que vous vous étiez construit a oublié de nourrir une part importante et essentielle de soi : celle qui à la fois nous appartient le plus…et le moins.
 
PS Les photographies utilisées pour l'illustration de cet article ont été prises par mon fils Félix le 22 novembre 2012 à l'occasion du 50ème anniversaire de mariage de mes parents que je remercie du fond du coeur de nous avoir permis de vivre ce "long moment de grâce et de lumière", cette "communion hors du temps"...et pour tout le reste ;-)
 

Être dans la joie de vie.

Posted on 22 January, 2016 at 10:54 Comments comments (337)
« Partout où il y a de la joie, il y a création. » (Henri Bergson)
 
« Faire corps avec la vie, c'est participer à son pouvoir de création. Qui se sert de nous mais ne fait pas de nous une fin. » (Georges Haldas)
 
« La joie, c’est la paix en mouvement ; la paix, c’est la joie immobile » (Yvan Amar)
 
22 janvier 2013 – 22 janvier 2016 : Mackoaching et le site www.mackoaching.net fêtent leur troisième anniversaire.
 
Confortablement assis à mon bureau dans ma chambre de l’Hôtel de Ville de Rossinière, je ressens le besoin de me prêter au jeu du bilan, certes intermédiaire – j’espère du fond du cœur que l’aventure va continuer – mais nécessaire : ma pratique me montre presque tous les jours que, pour définir la direction dans laquelle chacun aimerait inscrire la suite de son itinéraire, un retour sur le chemin parcouru s’avère pertinent et porteur de sens.

Je pourrais m’arrêter aux statistiques, plutôt encourageantes, et me satisfaire de ces données quantifiables, « excel-fiables », fiables tout court, particulièrement aux yeux de ceux qui se contentent des résultats vérifiables et évaluables : alors que, au départ du projet, je m’étais fixé comme objectif concret d’accompagner une moyenne de 3 personnes en parallèle par mois et de ne pas dépasser un temps de travail de 20%, je ne peux qu’être satisfait et, plus encore, fier du résultat qui dépasse largement mes attentes les plus folles.

Mais cela serait oublier quels sont les réels besoins que mon activité d’accompagnement (qui englobe la gestion du site ainsi que l’administration de l’entreprise) est censée couvrir.

Il me paraît en effet bon de revenir à la « carte des phases du projet » (inspirée de l’ouvrage de Thierry Des Lauriers, Manager un projet) que j’avais réalisée avant même de me lancer. Voici ce que j’avais noté en octobre 2012 déjà :
 
"Mes besoins sont plus d’ordre personnel, philosophique et identitaire que matériel : je n’ai pas besoin de ce projet pour « tourner » financièrement, mais essentiellement pour VIVRE, pour me sentir exister, pour nourrir mon âme. Je ne me vois en effet pas finir ma vie professionnelle uniquement dans le cadre actuel (HEP, école vaudoise) et aimerais tenter ma chance ailleurs et autrement. Je ressens également le besoin de rester un « solitaire solidaire » et de garder une marge de manœuvre importante vis-à-vis de celui/ceux qui me payent."
 
Je reconnais bien là les valeurs de liberté, d’autonomie, d’indépendance et de créativité qui caractérisent mon identité interne et qui représentent le noyau dur même de mon identité professionnelle ainsi que mes motivations premières dans mon activité de coach.

Il n’est en effet pas usurpé de dire que, si j’ai créé Mackoaching, c’est principalement pour me ressourcer, autrement dit pour me permettre de nourrir et de rester en lien avec ce qui de plus profond en moi, ma Source. Autrement dit, de me relier. Un lien essentiel à qui je suis, certes, mais pas seulement : cette « relation » ne se fait pas sans « reliance », sans l’indispensable et essentielle relation aux autres et au monde.  
 
Et, après trois années de co-pèlerinages, d’odyssées humaines accompagnées et d’aventures essentielles suivies de plus ou moins près, je peux dire aujourd’hui que je suis resté en lien à ces premiers besoins…et que je compte bien le rester pour la suite du chemin. Car, en plus de la satisfaction et de la fierté, ce que je ressens aujourd’hui est bien plus profond : j’éprouve de la joie.
 
Ce n’est certainement pas un hasard que, en cette période de bilan, j’ai fait la « rencontre » d’un livre sur lequel je suis « tombé » nez-à-nez, en passant pour la millième fois devant la vitrine du kiosque sous-gare à Lausanne : La puissance de la joie de Frédéric Lenoir. Sa lecture m’a en effet éclairé sur les multiples raisons qui font que je ressens cette émotion aujourd’hui et, comme le besoin qui se cache derrière la joie relève du partage, je ne peux m’empêcher de livrer quelques conclusions au lecteur.
 


Il y a d’abord la joie d’avoir le privilège, lors des accompagnements, d’être tout entier présent et attentif à l’autre et à moi-même, aux esprits et à leurs réflexions, aux cœurs et à leurs émotions ainsi qu’aux corps et à leurs sensations.  Quand j’accompagne, je raisonne et je résonne, je pense, je panse, je vibre…et je me tais, respectant le silence tant extérieur qu’intérieur, le mien et celui de l’autre. Bref : je suis et je vis qui je suis, à la fois dans l’ici et le maintenant et hors du temps, dans une bulle de permissions, un espace de subversion, une dimension « extra-ordinaire ». Une sorte de méditation à deux.
 
La joie vient également des valeurs qui sous-tendent les séances de coaching : la bienveillance, le non-jugement, la confiance – des attitudes qui sont à la base de l’alliance nécessaire entre l’accompagné et l’accompagnant et qui représentent également les fondements de la finalité de tout accompagnement : permettre à l’autre de grandir, de s’élever, de se déployer, de se réaliser.
 
Et quelle joie de voir la même personne qui était venue insatisfaite, voire prostrée, éteinte, parfois en larmes lors de la première séance, repartir, après x séances, rayonnante, confiante, avec une vision beaucoup plus claire du sens qu’elle veut donner à sa vie et, surtout, de qui elle est, profondément, et de ce qu’elle a à offrir à soi et aux autres.
 
La force de cette émotion ne vient cependant pas uniquement du résultat qui, élément extrêmement important, ne m’appartient pas : il est le fruit du travail de la personne accompagnée et, dans une optique humaniste, il revient également à la vie.

La joie émane donc aussi – et surtout ! – du processus, de la persévérance et de l’effort soutenu et permanent de l’accompagné qui, pour le dire avec les mots de Henri Bergson, « a tiré de soi plus qu’il n’y avait, (…) s’est haussé au-dessus de soi-même » (cité par F. Lenoir, p. 80). Une joie partagée que le « couple » coaché-coach vit d’âme à âme, de cœur à cœur et, parfois, de corps à corps : je ne compte plus le nombre de fois que, avec l’accord de ma/mon client-e-, nous nous sommes mutuellement pris dans les bras à l’occasion d’un cap passé ou d’un obstacle surmonté.
 
Et il n’est pas rare que les larmes montent dans ces moments-là. À ce sujet, Frédéric Lenoir se demande  pourquoi il nous arrive de pleurer lorsque nous sommes dans la joie et arrive à la conclusion que, dans certaines situations, « la joie vient d’une épreuve surmontée » et, donc, « au milieu même de notre joie, nos larmes expriment la douleur qu’il a fallu traverser pour remporter cette victoire (…) Elles constituent l’ultime trace d’une tristesse surmontée » (p. 185). En faisant référence aux parcours de vie des personnes accompagnées ainsi que de mon propre chemin de vie, notamment de ces huit dernières années, je ne peux que partager l’analyse du philosophe français.
 
Une autre source de joie, forte et profonde, est liée au fait que, en tant que coach, je ne m’autorise pas à avoir d’attentes envers la personne accompagnée : mon rôle consiste à l’aider à s’aider elle-même, à lui permettre d’atteindre les objectifs qu’elle s’est fixée. Il ne s’agit donc en aucun cas d’imposer des choix personnels qui sont certes pertinents pour moi mais pas forcément pour l’autre. Ou, pire encore, d’utiliser ma cliente ou mon client pour couvrir les besoins de reconnaissance, de contrôle et de résultats si chers à mon ego. Au-delà du salaire que je touche à la fin de chaque séance (et vis-à-vis duquel je ressens à chaque fois un mélange de satisfaction et de gêne), c’est cette gratuité – aux antipodes d’une recherche de bénéfice utilitariste et matérialiste ­– qui me réjouit.
 
Ma joie résulte également d’une profonde gratitude. Vis-à-vis de la vie qui me fait confiance alors que j’ai, par moments, perdu confiance en elle ; vis-à-vis de mes client-e-s, passé-e-s, actuel-le-s et à venir, pour leur confiance, pour leur authenticité, pour leurs larmes, leur peines, leurs joies et leurs rires, pour leur humanité et leur courage. Et, finalement, vis-à-vis de toutes les personnes qui m’ont aidé et qui m’aident encore dans ce projet de vie :

mes proches, tout particulièrement Christine, ma femme,  ainsi que Félix et Audrey, mes enfants, pour leur soutien inconditionnel ; mes ami-e-s (dont certain-e-s portent parfois la casquette de « collègues ») qui se reconnaîtront et qui représentent autant de coachs, d’ « amis critiques » qui m’accompagnent tant du point de vue personnel que professionnel sur mon chemin de vie.
 
En guise de conclusion, j’ai envie de dire que ce qui me rend fondamentalement joyeux, que cela soit par rapport au projet lié à mon entreprise ou aux accompagnements individuels, c’est d’avoir le sentiment profond de servir la vie et d’être là où la vie veut que je sois aujourd'hui pour qu’elle puisse, à travers ma présence et mon être, souffler la joie et la force de création dans la vie des autres. Un coach n’est finalement « que » un humble passeur qui permet aux personnes qu’il accompagne de se relier à elles-mêmes, aux autres et à la vie dans un travail de création permanent. Tout simplement.
 
À ceux qui lisent ce billet, un merci du fond du cœur pour votre intérêt : j’espère que mes propos participent à votre joie créatrice de vivre et je vous souhaite, si ce n’est pas déjà le cas, de trouver la place que la vie vous destine pour la servir au mieux et au plus près de vos valeurs, de vos aspirations et de vos compétences. 

 
 
 
 
 

S'étoiler : être auteur ou acteur de sa vie ?

Posted on 24 December, 2015 at 9:36 Comments comments (1442)


 « Il faut encore avoir du chaos en soi pour pouvoir enfanter une étoile qui danse » (Nietzsche)
 
« Il y a une étoile mise dans le ciel pour chacun de nous, assez éloignée pour que nos erreurs ne viennent jamais la ternir » (Christian Bobin)
 
 
Après avoir goûté aux joies de l’art choral pendant près de 6 ans, je me suis décidé, depuis le mois de septembre 2015, de m’initier au dessin et à la peinture dans le cadre des activités d’Aubonn’Art (plus sur http://aubonn-art.ch/). Accompagné par des enseignantes à la fois expérimentées et faisant preuve d’un grand sens pédagogique, j’ai progressivement pris confiance en mes capacités d’artiste en herbe.
 
Lorsqu’en octobre, Sophie Costantini, responsable des cours, a proposé aux participant-e-s de peindre une toile pour l’exposer dans le cadre d’une exposition prévue pour le mois de décembre, j’ai d’abord ressenti de la peur et de la résistance en moi : parmi mes démons, certes conscientisés mais toujours bien présents, celui du « fais le maximum pour briller » m’a tout de suite mis la pression.
 
Rassuré par l’idée que je pouvais très bien ne pas exposer mon œuvre si je ne « me la sentais pas », je me suis retrouvé devant mon cadre, blanc et immaculé, sans aucune idée ni de ce à quoi le produit fini pourrait bien ressembler et encore moins du comment j’allais m’y prendre.
 
J’ai alors procédé comme je le fais souvent lorsque « rien ne vient » ou en cas de doute : j’ai fermé les yeux, me suis installé quelques minutes dans une posture méditative et, sondant mon intériorité, me suis rendu disponible à ce qui allait émerger. Après quelques « flashs » peu concluants, une image m’est apparue, très nette : une ronde d’étoiles surgissant du fond de la nuit en suivant une trajectoire en spirale, le tout allant du plus petit et sombre au plus grand et lumineux. Après quelques séances où j’ai été initié à l’utilisation de l’acrylique et de la craie sèche, ce qui s’offrait à mes yeux était assez proche de ma vision initiale :

 
Après cette intuition, mon esprit s’est mobilisé pour interroger la signification de ce tableau. J’ai très rapidement fait le lien avec la citation de Nietzsche qui figure en exergue. Dans une de ses œuvres les plus connues, Ainsi parlait Zarathoustra, le philosophe allemand propose un modèle d’être humain, le « Surhomme », capable de « jeter la flèche du désir », de faire « vibrer les cordes de son arc » et d’ « enfanter une étoile qui danse ». Nietzsche oppose à ce modèle celui, passif et nihiliste, du « Dernier homme », un être humain qui ne désirera plus rien d’autre que le bien-être et la sécurité, et se réjouira de son absence d'ambition.

Même si je n’adhère par entièrement à la proposition du « Surhomme » du philosophe allemand, notamment dans l’affirmation de la « Volonté de puissance » dont l’Histoire a pu constater les dérives totalitaristes dans le pays d’origine de l’auteur, je ne peux que souscrire à la question que pose ce paradigme : celle de la finalité de l’homme et de sa capacité de se créer un avenir.

Cette interrogation représente en effet le fil rouge non seulement de mon parcours de vie mais également de celui des personnes que j’accompagne : quel sens est-ce je veux donner à ma vie ? qu’est-ce qui m’aide à définir à la fois la direction et la signification du chemin sur lequel je me trouve et qui me reste à parcourir ? quelle est ma marge de manœuvre et de créativité dans l’élaboration de ce tracé ? Sur quoi ai-je un pouvoir d’action et qu’est-ce qui m’échappe ?


L’image de l’« étoile » qu’utilise Nietzsche est un classique de la littérature dans le vaste champ du développement personnel. Je me limiterais ici à deux références qui me paraissent utiles, à la fois en tant que personne et comme accompagnant.

La premier point de repère est en lien à un titre de paragraphe du livre de Thomas D’Ansembourg, Cessez d’être gentils, soyez vrais ! (Montréal, les Editions de l’Homme, 2001) : « Mieux vaut s’étoiler que s’étioler ». L’auteur français, chantre de la communication non violente, se base sur le constat que « nous n'avons pas appris à être aimés comme nous sommes mais à être aimés comme les autres voudraient que nous soyons » (p. 172) pour souligner l’importance de reconnaître et de faire reconnaître ce qui permet de nous « étoiler », c’est-à-dire nos émotions et les besoins qui y sont liés.

La deuxième référence s’appuie sur le livre de François Delivré, Questions de temps (Paris : InterÉditions, 2013) dans lequel le coach français souligne l’importance, dans la mise en œuvre de nos projets personnels, de définir nos finalités profondes, nos « étoiles », afin de garder le cap en toute cohérence sur notre route. Ces « étoiles » se situent pour l’auteur à quatre niveaux : celui de la survie, de la vie agréable, de l’accomplissement de soi et du dépassement de soi.

Pour ces deux derniers points, Delivré propose deux voies possibles en ce qui concerne la gestion du temps : celle de la construction de soi – atteindre ses objectifs, savoir qui l’on veut être et le devenir – et celle qui consiste à se laisser porter par le temps et faire confiance à la vie. Ainsi, « autant la première voie se vit dans le volontarisme, la réussite des projets, la patiente construction de soi-même, autant la seconde se vit dans l’abandon, le discernement intérieur, le « lâcher-prise » au niveau du temps. La première voie est d’ordre humain, la seconde est d’ordre spirituel (…) mystique » (p. 72-73).


Dans ma compréhension, la citation de Nietzsche est une tentative de concilier ces deux voies. Pour que naisse l’étoile qui danse, symbolique de l’accomplissement et de la réalisation de l’homme créateur de sa vie, il « faut encore avoir du chaos en soi » : un abîme permanent et insondable où cohabitent nos ombres et nos lumières, nos contradictions, nos désirs et nos peurs, nos doutes et nos certitudes, notre enfer et notre paradis.
 
Or, ce chaos, ce magma dynamique, changeant, en grande partie mystérieux et difficilement maîtrisable est porteur de fruits car, pour le dire avec les mots de Jacqueline Kelen (La Puissance du cœur, Paris, La Table Ronde, 2009, p. 87) « plus l’être humain va vers l’intérieur, vers la nuit des profondeurs, et se baigne dans le silence, et plus le paysage s’ouvre et s’éclaire, plus le ciel s’étoile ».
 
Tout acte de création – que cela soit d’un texte, d’un tableau et, à plus forte raison, de sa propre vie – résulte donc d’un double mouvement : vers l’extérieur et vers l’intérieur.

Si, dans la première logique, propre au développement personnel, nous sommes susceptibles d’être les auteurs de notre vie en définissant les tenants et aboutissants de notre projet de vie, la deuxième approche invite à l’humilité : à la fois notre inconscient – notre chaos intérieur – et certaines contraintes inhérentes à notre réalité et à la vie dans sa compréhension la plus vaste limitent le pouvoir des acteurs que nous sommes et conditionnent le rythme de notre « chantier » ainsi que celui de l’ « avancée des travaux ».
 
Et que faire alors lorsque la situation semble bloquée et cela malgré toute notre bonne volonté et le travail que nous pouvons faire pour nous « étoiler », pour exprimer et (faire) couvrir nos besoins et  pour vivre en bonne intelligence avec notre « chaos » intérieur ?

 
Il s’agit alors de se rappeler que le sens de la vie ne réside pas uniquement dans la direction que nous voulons lui donner et dans les projets que nous nous efforçons de réaliser, mais que, humblement, les graines des fruits à venir se plantent dans l’ici et maintenant.
 
Car, comme le dit si bien Christiane Singer (Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ? Paris : Gallimard, 2001, p.45), « chaque geste que tu fais peut t'ouvrir ou te fermer une porte (…) À chaque instant la porte peut s'ouvrir sur ton destin et par les yeux de n'importe quel mendiant, il peut se faire que le ciel te regarde. L'instant où tu t'es détourné, lassé, aurait pu être celui de ton salut. Tu ne sais jamais. Chaque geste peut déplacer une étoile.  Cette certitude que tout, aussi minime en apparence et à chaque instant, puisse être relié à la face cachée du monde, transforme radicalement la vie. Le brouillard de l'insignifiance est levé. »
 
En écrivant ces lignes, mes pensées vont à toutes les personnes que j’ai accompagné et que j’accompagne au quotidien, que cela soit à titre professionnel ou privé.
 
Et elles vont aujourd’hui principalement à Sophie Henry, magnétiseuse à Nyon, à qui la vie a offert des dons thérapeutiques qui lui ont permis d’accompagner avec amour, joie, humilité, humanité et générosité un grand nombre de personnes souffrant dans leur âme et dans leurs corps. En ce qui me concerne, elle m’a permis d’y voir clair dans mon « chaos » et de rester en lien avec mes « étoiles » en toute humilité. Ma dernière visite dans son cabinet remonte au jeudi 10 décembre dernier : mon dos était bloqué, j’étais coupé en deux et Sophie m’a rendu attentif, avec bienveillance, que je voulais à nouveau « aller plus vite que la musique » et contrôler….l’incontrôlable.
 
La vie donne et reprend : Sophie nous a quitté suite à une rupture d’anévrisme, le dimanche 13 décembre 2015, alors que probablement plusieurs projets, plusieurs étoiles s’apprêtaient à danser dans le ciel de sa vie. Malgré la tristesse et le chagrin que je ressens à la pensée de ce départ précipité et de tout ce que Sophie aurait encore pu accomplir, il y a en moi un sentiment de joie lié à une certitude : même si elle n’est plus physiquement parmi nous, son âme et son énergie se sont élevées, se sont « étoilées » et, de là où elle est pour l’éternité, elle continue à prendre soin de tous ceux qu’elle aime.
 
À vous toutes et tous, je vous souhaite de tout cœur de très belles fêtes de Noël et une année 2016 qui vous permettra de vous « étoiler » et de vous accomplir tout en développant la capacité de vous émerveiller devant chaque petit détail, les yeux pleins d’ « étoiles ».

 PS Et, à nouveau, un grand merci à Félix, mon fils, pour ses superbes photos de ciels étoilés (plus sur https://www.flickr.com/photos/[email protected]/)
 

Le coach et l’âme : un paradoxe ?

Posted on 14 November, 2015 at 17:03 Comments comments (770)

« C’est dans le silence que l’âme entend. » (St Jean de la Croix)
 
« L'homme mérite qu'il se soucie de lui-même car il porte dans son âme les germes de son devenir » (Carl Gustav Jung)
 
À l’issue d’une récente inter vision entre coachs dans le cadre de Co-Action (plus sur : http://www.coaching-services.ch/groupe-intervision-co-action), les larmes sont montées, du plus profond de mon être.
 
Depuis plus de 7 ans que mon corps me signale la présence de mon âme de cette manière, je pense avoir appris à accueillir et à métaboliser ce signe de guérison. Sur le moment, la seule chose que mon esprit ait été capable d’exprimer, c’était que les questions et les retours – fort pertinents et sagaces à l’avenant – de mes pairs avaient touché quelque chose d’ontologique chez moi.
 
Je ressens le besoin d’y revenir aujourd’hui pour mieux comprendre ce qui s’est passé et, plus encore, déterminer ce que je peux ou veux en faire. Pour cela, je dois faire appel à un « mot-concept » qui m’est cher et pour lequel une clarification me semble nécessaire : l’âme. Il serait illusoire de tenter ici une synthèse intelligente de la vaste littérature qui s’est penchée sur ce terme. Je vais donc, de manière arbitraire j’en conviens, me limiter à quelques sources qui font écho à mes représentations, à ma sensibilité et à mon vécu.
 
Dans son ouvrage Le paradoxe de l’âme. Exil et retour d’un archétype (Genève, Georg Editeur, 1993), Diane Cousineau Brutsche, thérapeute canadienne, relève que « le terme "âme" est généralement employé plus ou moins comme synonyme du mot "psyché" et en conséquence dépouillé de la qualité qui lui est propre (…) Alors que la "psyché" (...) se réfère à la totalité des processus psychiques, l ' "âme" de son côté évoque une réalité plus spécifique, quelque chose que l'on pourrait définir comme un fonction particulière à l'intérieur de la psyché ; quelque chose aussi de plus subjectif et de plus affectif, en même temps qu'un caractère hautement numineux. ».
 
Liée à la fois à la réalité corporelle et spirituelle de chaque individu, l’âme revêt un caractère paradoxal : elle joue un rôle fondamental de médiatrice entre, d’un côté, le monde corporel, matériel, physique et sensoriel (« Le corps est le gant de l’âme » propose Annelie Keil) ET, de l’autre, une dimension qui nous dépasse, transcendée, immatérielle, symbolique et imaginaire.
 
Interrogée sur les étapes de la vie humaine par Psychologies Magazine (http://www.psychologies.com/Bien-etre/Prevention/Hygiene-de-vie/Interviews/Vieillir-c-est-aller-vers-soi), Viviane Thibaudier, thérapeute jungienne française, soutient  que chaque individu est « tiraillé entre des opposés (…) : les limites de notre personnalité ordinaire – le moi – et la conscience que ce que nous sommes profondément est bien plus vaste – le soi ». L’âme humaine représente donc ce point de rencontre, ce lieu où s’articulent la réalité concrète observable et la réalité invisible ; une entité à la fois biologique et spirituelle.
 
À la lumière de ce qui précède, je m’avance à interpréter ce qui s’est passé à l’issue de l’analyse de la situation-problème exposée par mes soins à mes collègues : un double mouvement, une sorte d’aller-retour pendulaire entre deux parties qui constituent mon identité interne et professionnelle.
 
D’une part, mon ego – tout puissant, orgueilleux et contrôlant – a vu d’un très mauvais œil le fait que quelqu’un d’autre que lui ait vu de manière si juste et apparemment si visible ce qui lui avait échappé : que ce qui se jouait au niveau tant du processus que des contenus de l’accompagnement en question était en fait un miroir de ses propres hésitations et doutes. Une réaction qui n’a fait que raviver une blessure narcissique certes cicatrisée mais toujours présente.
 
De l’autre, mon âme m’a signalé que « quelque chose » de très profond n’était pas suffisamment reconnu par moi-même et que je n’avais nul besoin de chercher une quelconque légitimité auprès d’autres personnes ou de prouver mes capacités : mes compétences ainsi que mon expérience de vie, notamment en lien avec mon odyssée intérieure de ces dernières années, devraient me donner l’autorisation et l’autorité de cheminer en confiance et d’oser être qui je suis en tant que coach, même si ce n’est pas toujours « orthodoxe » : le coaching n’est-il en effet pas un art et non une science exacte ?
 
Si je pars du principe que l’on ne peut accompagner une personne que jusqu’au point où on est allé soi-même, je réalise que j’ai repoussé mes limites aussi loin qu’il m’a été possible de le faire, probablement aussi loin qu’un individu puisse aller sans sombrer. Ce constat ne me donne certainement pas la permission de mettre la personne que j’accompagne en danger en voulant lui faire prendre le même chemin que moi ou à l’encourager à s’enfoncer dans la dépression pour lui permettre un hypothétique bénéfice dans sa vie professionnelle et personnelle. Cela serait non seulement contraire à ma déontologie mais représenterait également un risque pour la personne accompagnée ainsi que pour ma propre personne, tant au niveau professionnel que personnel.
 
Par contre, je peux me donner la permission d’être pleinement qui je suis, en toute authenticité et vulnérabilité, en partageant mon expérience humaine, mes résonances, mes émotions avec la personne que j’accompagne tout en m’assurant qu’elle m’y autorise et que cette « révélation de soi » (Christophe André) participe au processus d’accompagnement, ne représente pas un obstacle au cheminement de l’autre et ne conforte pas « aussi bien (ma) construction du monde que (celles de mes clients) » et ne crée pas « un système (…) où chacun aidera l'autre à ne pas changer » (Mony Elkaïm, Si tu m’aimes ne m’aimes pas, 2001, p. 145-146)
 
 
De plus, même si mon identité professionnelle me définit comme un coach accompagnant des individus par rapport à des situations problématiques au travail, je peux également accepter en toute confiance que mon action a des vertus thérapeutiques sur la personne concernée : le coaching fait partie des techniques de ce que l’on appelle les « thérapies brèves » qui ont pour but non pas de s’arrêter sur le « pourquoi » (en cherchant par exemple les origines ou les causes des névroses ou psychoses dans le parcours de vie des patients) mais sur le « pour quoi » et le « comment » nos clients peuvent améliorer leur qualité de vie au travail et, par voie de conséquence, dans les autres domaines de vie.
 
Ce constat ne me donne certes pas l’autorisation de « jouer au thérapeute » en accompagnant des personnes dont l’état psychique ne relève pas des compétences d’un coach mais bel et bien de celles d’un psychiatre ou d’un psychothérapeute. Il me conforte cependant dans le fait que je peux me donner la permission d’employer des outils thérapeutiques, tout en acceptant les limites de leur utilisation.
 
Pour conclure et dans le but d’exemplifier certains de ces instruments, j’aimerais redonner la parole à Diane Cousineau Brutsche. Dans les dernières pages de son ouvrage, elle partage en effet quelques expériences de sa pratique tout en évoquant des « gestes professionnels » de thérapeute dont j’ai envie de m’inspirer pour ma pratique de coach sensible à la présence de l’âme, que cela soit la mienne ou celle de l’autre :
 
« Si (l’accompagnement) est un lieu d'évocation de l'Âme, (il) ne peut l'être que par une relation d'Âme à Âme. Mais il faut pour cela aller à sa rencontre là où elle se trouve, dans le vide ; et on ne peut pas aller à la rencontre du vide de l'autre qu'à partir de son propre vide » (p. 156) : c’est probablement pour cette raison que le silence est un des outils les plus puissants de tout accompagnement, mais aussi un des plus exigeants.
 
La tentation est en effet grande pour le coach de remplir le vide par un éclairage théorique et/ou une analyse de la situation, prenant ainsi la casquette d’expert plus que de coach : un piège dans lequel je confesse de tomber trop souvent, histoire de me rassurer et de rassurer la personne accompagnée.
 
Car « de tels moments, qui sont au coeur même de toute expérience humaine de l'Âme, ne manquent jamais de se présenter (…) et demandent à être assumés tels qu'ils sont : comme des instants de chute. (…) Ces moments où on déçoit les attentes de (l’autre), où sa propre limite ou même ses gaffes involontaires semblent mettre en péril toute la confiance qui s'est péniblement tissée un chemin dans le coeur et l'esprit du partenaire (…) ; ces moments ressentis comme une chute, comme une rupture de ce qui jusque-là semblait bien engagé (...) Savoir déchoir est une exigence des plus redoutables mais nécessaire, autant pour (l’accompagné) que pour (l’accompagnant) »(p. 157-158).
 
L’humilité du coach semble donc un des ses principaux atouts, au risque sinon d’être vu comme un expert tout puissant, ayant réponse à toutes les interrogations de son client et le dépossédant ainsi de son autonomie et de l’expertise de sa propre vie et de son cheminement.
 
Et c’est certainement là pour moi un des plus beaux et profonds apprentissages de cette expérience dans le cadre de l’inter vision citée en début d’article : la mesure de tout ce qui me reste à découvrir et le chemin que je dois encore parcourir pour que je puisse continuer à nourrir et à réjouir mon âme et celle de la personne que j'accompagne, principal facteur de réunification et de pacification entre nos contradictions et nos tensions internes.
 
À vous toutes et tous, je souhaite une très belle suite de chemin, à la rencontre de votre âme et, donc, de vos paradoxes qui font de vous une personne vivante et vibrante, car à la fois unique et reliée à une dimension qui la transcende.

 
 

De l’illusion au réel…et retour.

Posted on 10 October, 2015 at 12:27 Comments comments (215)

Prendre pour permanent ce qui n’est que transitoire est comme l’illusion d’un fou. (Kalou Rinpoché)
 
S'éveiller veut dire deux choses : on s'éveille de et à quelque chose. On s'éveille de ses illusions et au réel. (Roland Rech, légèrement adapté par mes soins)
 
Que cela soit par rapport à mon propre vécu de « burn-outé » ou à celui des personnes que j’accompagne lors d’une rupture de vie, je constate qu’un processus irrémédiable s’enclenche et n’autorise que rarement un retour en arrière : la désillusion.
 
Ce mot-valise revêt plusieurs significations qui correspondent chacune à des étapes qui jalonnent le chemin emprunté. Comme pour les textes précédents, je me propose de témoigner en faisant appel à mes souvenirs personnels en précisant, une fois encore, que je ne prétends en aucune façon avoir raison ni de vouloir imposer mon point de vue à qui que ce soit. 
 
Dans les premiers temps après la chute, la colère et la tristesse étaient des réactions à une énorme déception : l’image (ou, devrais-je dire, les images) que je m’étais fait de moi-même – l’Olivier solide, insubmersible, résistant à toute épreuve, relevant nombre de défis, détenant LA vérité et LA solution – n’était qu’une illusion, une création qui ne tenait pas compte d’autres facettes de mon être que je ne voulais pas (ou plus) voir.
 
Dans cette première expression de la « dés-illusion », j’étais non seulement contraint de me décevoir (ou « dé-se voir »), c’est-à-dire de me voir tel que j’étais vraiment, sans masque ni artifices, mais également amené à décevoir d’autres personnes pour qui cette illusion était une réalité à laquelle – pour des raisons qui leur appartiennent – il était confortable de croire. J’assistais donc à la mise en pièce de mes illusions : un processus douloureux, accompagné d'une grande souffrance et de peurs abyssales suscitées par des interrogations sans réponse dont LA question : « quel sens vais-je donner à ma vie maintenant ? »
 
Parallèlement à ce premier processus, j’ai vécu une autre « dés-illusion » : celle du rôle que je pensais devoir interpréter dans la vie. Incapable d’assumer mes diverses fonctions et d’endosser les costumes – parfois trop larges ou trop étroits pour moi – de mes différents personnages socio-professionnels, j’assistais, impuissant et immobile, au théâtre de la vie. Je regardais passer la réalité du quotidien depuis les coulisses ou depuis mon siège de spectateur, observais les autres se déplacer, souvent en courant, d’un point à un autre, d’un rendez-vous à un autre, d’une activité à une autre.
 

Au début, je contemplais toute cette agitation avec jalousie, colère et désespoir : quel sens avait donc encore ma vie si je ne pouvais pas remonter sur scène et jouer ma partition comme les autres ? Quelle était donc mon utilité « ici-bas » si je ne pouvais par remonter en selle sur mon cheval et galoper avec les autres dans le manège de la vie ?
 
Cette désillusion-là m’a ensuite mené progressivement vers ce que j’appelle une « dés-identification » : comme il m’était physiquement et/ou psychiquement impossible de porter les habits des personnages qui participaient à la construction de mon illusion, je me suis progressivement délesté de mes oripeaux, devenus inutiles car inutilisables, pour trouver mon identité dans la seule action sur laquelle j’avais encore un semblant de maîtrise : mon souffle.
 

Pour le dire avec les mots de Frédéric Lenoir, « nous ne pouvons pas d'avantage contrôler totalement notre vie professionnelle soumise à tant d'aléas externes, ni nous obstiner à vivre dans l'illusion de stabilité et de sécurité. Alors faisons de notre mieux pour maîtriser ce qui peut l'être » (Petit traité de vie intérieure, 2010, p. 31). La plupart des repères que j’avais patiemment construits pour me donner l’illusion que je contrôlais ma vie et la vie s’étaient effondrés les uns après les autres : le seul lieu sûr qui me restait (et me reste encore) était (et restera à jamais) mon intériorité à laquelle un travail conscient, patient et régulier sur ma respiration et mon corps me permettait (et me permet toujours) d’accéder.
 
Comme j’ai pu l’expliciter dans un autre texte, l’accès à ce lieu de vie intérieure n’a été et n’est possible qu’en accueillant mes émotions et mes blessures, d’autant plus présentes que je les avaient ignorées pendant des années, faisant de mes ombres de véritables fantômes.
 
Ou, devrais-je dire, des fantasmes – fantasma veut dire fantôme en italien –, c’est-à-dire des illusions. Si nos émotions et nos blessures sont bien réelles, ce qui l’est moins c’est ce que notre ego et son fidèle allié, le mental, en font : des productions qui distinguent l’être humain de tous les autres êtres vivants ; des pensées qui, si nous n’y prenons pas garde, dirigent notre vie sur le mode « pilote automatique » alors que nous sommes persuadés de garder le contrôle du véhicule.
 
Et c’est là une étape-clé du processus de désillusion tel que je l’ai vécu : le mâyâ, concept central dans la spiritualité hindouiste, que Yvan Amar définit comme étant « notre réaction au monde et l'illusion et la souffrance qu'elle engendre » (L’effort et la grâce, 1999, p. 177). Ce que nous pensons être la réalité n’est donc qu’une construction de notre mental. Et une construction de la seule réalité tangible et incontestable : le réel que Jean-Louis Servan-Schreiber voit dans le grand tout, le non-moi, l’univers, l’inaccessible, l’essentiel, le mystérieux (C’est la vie. Essais, 2015, p. 33-36).
 

Une vision qui rejoint ce que mon intuition ainsi que le fait d'avoir côtoyé la mort m’ont si souvent soufflé à l’oreille : le silence intérieur, le Rien, le Vide sont souvent la seule réalité qui ne soit pas une illusion. Et que c’est à partir de ce « lieu-refuge » que je dois négocier avec moi-même mes actions, mes choix et mes décisions à prendre dans la réalité du théâtre de la vie qui, comme le dit Albert Einstein, « est simplement une illusion, quoique très persistante. ». Pour ma part, j’ai fait mienne la devise de Jean Bouchart d’Orval (Le Secret le mieux gardé, 2007, p. 255) : « jouer le jeu sans s'y prendre, sans s'y perdre ».
 
Cela dit, même si je vois aujourd’hui le monde comme une gigantesque tragi-comédie et que cette vision peut avoir quelque chose de ludique (de ludus, le jeu en latin), la vie me rappelle invariablement que cette philosophie s’inscrit dans une démarche spirituelle qui, pour le dire avec les mots de Jacqueline Kelen, « est âpre, tendue, exigeante : lutte intérieure contre les prétentions et les illusions du moi, gouvernement des passions, résistance active face aux tentations nombreuses sur le chemin, face à la peur (…) une ascèse, c'est-à-dire une discipline, un exercice constant, une pratique rigoureuse. » (Sois comme un roi dans ton coeur, 2015, p. 120).
 
Mon odyssée intérieure et le processus de désillusion m’ont fait me sentir souvent très mal à l’aise dans une réalité qui pour moi n’en était plus une. Je me sentais souvent complètement coupé et isolé, assistant tel un spectateur incrédule aux gesticulations de mes congénères affairés à entretenir leurs illusions.

Aujourd’hui, j’ai l’impression de m’être à nouveau « réincarné » et de réinvestir mes personnages d’avant avec une conscience nouvelle. C’est un vrai soulagement de retrouver mes anciens repères et d’être en pleine possession de mes moyens physiques, psychiques et intellectuels. Et c’est aussi une source de crainte : celle de me laisser à nouveau guider par mes fantasmes, par mes illusions et par mon ego, tout puissant et narcissique ainsi qu’angoissé et anxieux.
 
Le fait de partager mon vécu ainsi que mes réflexions, doutes et convictions, comme je le fais dans le cadre de mon blog, lors des témoignages en public ou, beaucoup plus rarement, en tant que coach, me sert donc avant tout d’« Assurance-Vie » : une manière de rester « Vie-gilant » sur ce nouveau chemin. Même si ces activités peuvent également mettre en avant mon ego, que cela soit à mes yeux ou à ceux des autres. Un paradoxe dont je suis conscient et qui se révèle à la fois être une force et un frein sur ce nouveau chemin.
 
C’est certainement aussi le prix à payer pour contribuer à la genèse de l’Homme en moi et en l’autre, dans toute sa complexité, sa profondeur et son mystère. Une finalité qui, comme le soulève Georges Haldas, peut à la fois représenter « le sens le plus profond ou (une) suprême illusion » dans ma vie.
 
Je vous souhaite à toutes et à tous de cheminer en restant le plus vigilant possible : la réalité n’est souvent pas celle que l’on croit, l’illusion n’est jamais très loin et cela vaut réellement la peine de sonder ses profondeurs pour négocier valablement avec soi-même avant de le faire avec la vie et les autres.

PS Les illustrations de ce texte sont des peintures d'une jeune artiste américaine, Meghan Howland, dont j'ai apprécié la sensibilité et le mariage entre surréalisme et réalisme (plus sur son site : www.meghanhowland.com)

Le coach, un marchand de bonheur ?

Posted on 9 October, 2015 at 15:31 Comments comments (1531)

Une recherche menée en 2007 par deux disciples de Martin Seligman, père de la psychologie positive, a conclu que l’aspiration prioritaire des dix mille personnes interrogées dans quarante huit pays consiste avant tout à être heureux, loin devant la quête du sens de sa vie, l’existence du paradis ou l’obtention de la richesse.
 
J’ignore si mes client-e-s font partie de l’échantillon consulté, mais j’émets l’hypothèse que, si je leur posais la question, la réponse irait dans la même direction. Ce qui n’est guère surprenant : si les personnes que j’accompagne ont recours à mes services, c’est prioritairement pour mieux vivre une situation professionnelle qui, doux euphémisme, ne contribue en tout cas pas à leur bonheur, quand elle n’est pas carrément source de stress voire de souffrance.
 
En réponse à ce constat, d’autres études en lien à la psychologie positive aboutissent à une liste de conseils qui se basent sur ce que font les gens qui sont heureux comme, par exemple, s’entourer de gens heureux, agir pour être heureux, faire don de soi ou être optimiste.
 
Cette liste d’injonctions me questionne pourtant dans ma fonction et, plus encore, dans ma posture de coach : le fait d’accompagner une personne pour lui permettre d’être heureuse dans sa vie professionnelle et personnelle se limite-t-il à encourager les coaché-e-s à appliquer des recettes qu’on leur vendrait après les avoir déguisées et habillées derrière une liste de questions savamment tournées ?

Mon intuition et ma déontologie me disent que non, mais cela ne suffit pas à me rendre heureux. Je décide donc de trouver ma félicité ailleurs.  
 
Dans son ouvrage Du bonheur. Un voyage philosophique (Fayard, 2013), le philosophe des religions Frédéric Lenoir nous invite à découvrir ce que ce concept signifie aux yeux des différents sages dans l’Histoire, des anciens Grecs aux penseurs contemporains. En simplifiant beaucoup, toutes les écoles se rejoignent sur deux points : il n’y a pas de bonheur sans désir et on ne peut être heureux sans une nécessaire négociation entre nos désirs et notre raison, en fonction surtout de notre réalité contextuelle.
 
Si je fais le lien avec les accompagnements menés par mes soins jusqu’à ce jour, je constate que, au démarrage du moins, il y a effectivement un désir et il est dans la plupart des cas de changer le contexte ou, parfois, de contexte. C’est une attitude compréhensible et à prendre en compte, surtout lorsqu’il s’agit de situations qui sont sources de souffrances.
 
Or, toujours selon l’auteur français, toutes les études sociologiques sur le bonheur de ces trente dernières années tendent à montrer que seuls 10% des aptitudes au bonheur relève des circonstances extérieures, alors que 50% dépendent de la sensibilité de l’individu et 40% de sa capacité à fournir des efforts personnels. En – très – gros : j’ai plus de chance d’être heureux si je mets mon énergie à travailler sur ma relation à moi-même et à la situation professionnelle problématique que si je m’efforce à vouloir changer le fonctionnement de mon entreprise ou de mon patron – même si la responsabilité de ces derniers est engagée et n’est donc pas à minimiser.
 
Il s’agit par conséquent, pour le coach, d’aider la personne accompagnée à glisser progressivement d’une logique d’adaptation du contexte à ses désirs à celle d’une réflexion sur ce qui se cache derrière ces mêmes désirs – notamment ceux qui débouchent sur des objectifs trop élevés et des attentes irréalistes ou ceux qui sont restés lettre morte  – et qui participe au malheur et au bonheur au travail.
 
Ce changement de paradigme ne peut se satisfaire de conseils ou de recettes : il est le résultat d’un processus dont la finalité s’inscrit, à mes yeux, dans le courant de pensée philosophique d’un Michel de Montaigne, anti dogmatique du 16 siècle. Celui-ci soutient en effet que chacun a la liberté de trouver (en) lui-même la voie du bonheur qui lui convient, en fonction de sa sensibilité, de ses valeurs, de ses désirs ainsi que de ses forces et des ses faiblesses.

Et ce chemin-là ne se laisse ni vendre « en kit » ni définir à l’avance : il est à construire. Il s’agit là d’un acte éminemment créateur et créatif qui part de l’intérieur de la personne elle-même et qui s’oppose à toute tyrannie, y compris celle, très actuelle, du bonheur : ce dernier ne se trouve-t-il d’ailleurs pas plus dans les détours du voyage qu’arrivé à destination ?

Tiré de Psychologies Magazine, juin 2015, pages 72 à 75.


Cet article est une reprise légèrement augmentée d'un texte paru à l'origine sous la forme du "Billet du coach" sur le site de Coaching-Services (http://www.coaching-services.ch/newsletter/le-coach-un-marchand-de-bonheur)

Être ou avoir été un chat

Posted on 12 July, 2015 at 9:53 Comments comments (561)

Deux choses nous éclairent, qui sont toutes les deux imprévisibles : un amour ou une mort. C'est par ces événements seuls qu'on peut devenir intelligent parce qu'ils nous rendent ignorants.
(Christian Bobin)
 
On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va (Jacques Prévert)
 
Le meilleur tombeau pour les morts, c’est le cœur de vivants (Victor Hugo)
 
Mercredi 17 juin, dans le courant de la matinée, Bakou, notre chat roux et blanc de 8 mois, est fauché à la fois par la mort et par la moissonneuse dans le champ à côté de notre maison.
Après les pleurs, le chagrin, la tristesse, l’incompréhension, le sentiment d’injustice (« Pourquoi si tôt et de manière si brutale ? »), la colère contre le paysan ainsi que l’hébétude vient le moment de rendre un hommage à notre premier – et certainement pas dernier – chat.
 
Bakou est arrivé dans notre famille peu après Noël – un cadeau de la vie dont l’importance ne nous est apparue que plus tard. À l’origine, il s’en est fallu de peu que le projet « chaton à la maison » ne voie pas le jour : mis à part Audrey, notre fille de 15 ans et demie, qui désirait plus que tout avoir un chat comme compagnon et confident, le reste de la famille y voyait plus d’inconvénients que d’avantages. Rapidement cependant, nous avons fondu devant cette petite boule de poils dont nous recevions les photos de manière régulière depuis sa naissance et cela par le truchement de la propriétaire de la maman de notre futur protégé.
 
Une fois chez nous, les premières semaines n’ont pas toujours été de tout repos : miaulements en pleine nuit, odeurs désagréables et quelques problèmes de communication – le langage « chat », ça s’apprend ! Mais, dans l’ensemble, Bakou s’est révélé être la crème des chats : doux, affectueux, joueur, malin, curieux. Le matin, dès que le réveil sonnait, il sautait dans notre lit et venait frotter son museau à notre visage en ronronnant comme un moteur de voiture : un vrai diesel ! Et, lorsque je faisais ma sieste, il venait systématiquement se mettre en boule sur ma poitrine après m’avoir léché le visage.
 
Notre voisin l’a d’ailleurs appelé le « chat chien », car Bakou avait pour lui l’indépendance du chat – très rapidement, les alentours de la maison ont été plus attrayants que l’intérieur – et la loyauté et la fidélité du chien : c’était toujours une fête pour lui comme pour nous lorsque, après une demie-journée ou, plus rarement, une journée complète, il revenait à la maison : miaulements, ronronnements, petits coups de langue, yeux mis clos (ce qui est, paraît-il, un signe d’accueil et de reconnaissance) et séances de « caressothérapie ».
 
Et c’est là un élément que j’aimerais relever au sujet de notre chat et qui, de par son absence et par le manque, n’en devient que plus évident : Bakou était un vrai thérapeute et cela pour plusieurs raisons.
 
Son ronronnement, tout d’abord. Les effets de la « ronronthérapie » ne sont pas négligeables : il y a toute une littérature sur cette thématique et, s’il y a beaucoup d’hypothèses sur ce qui fait que le chat produit des vibrations à certains moments, le mystère reste souvent entier. Une chose est sûre : le « brrrrrrrrrrrrrr » plus ou moins fort que le corps du chat produit fait du bien autant au chat qu’aux personnes qui se trouvent dans son entourage immédiat. Comme si nos âmes vibraient à l’unisson et que cela nous conduisait progressivement vers le calme et la paix intérieure. Plus rien n’existe en dehors de cette union, notre mental se calme et nous nous centrons sur le corps du chat et, indirectement, sur le nôtre : une vraie méditation.
 
Un autre bienfait thérapeutique relève des caresses que nous avons prodiguées à Bakou (très souvent) et celles que notre chat nous réservait (moins souvent). Dans les deux cas, que d’amour ! En ce qui me concerne, les effets sont les mêmes que pour les ronronnements : l’apaisement, le recentrage et la paix intérieure. Comme si, en prenant soin de mon chat, je prenais soin d’une partie très profonde de mon être. En d’autres mots : donner de la douceur à Bakou, c’était me donner de la douceur à moi-même.
 
Puis, il y a cet « égoïsme sain » dont les chats sont les champions. Bakou passait en effet ses journées (et probablement aussi ses nuits) à se donner des permissions. Peu de devoirs dans la vie d’un chat, mais beaucoup d’autorisations à se faire du bien. Pour moi dont le sens du devoir est bien présent (je me soigne) et qui oublie encore parfois d’exprimer mes besoins, le fait d’observer notre chat était extrêmement formateur : lorsque Bakou voulait sortir, manger, boire, dormir, jouer, être caressé ou qu’on le laisse tranquille, il se débrouillait toujours pour exprimer son besoin et le couvrir ou le faire couvrir par quelqu’un. Et le plus extraordinaire, c’est que non seulement notre chat était heureux mais il me procurait du bonheur rien qu’en le regardant vivre. Une belle leçon de développement personnel !
 
La disparition soudaine et brutale de notre chat a mis tout cela en lumière, de manière plus ou moins consciente selon les personnes et membres de la famille. Comme j’ai pu l’exprimer en introduction à ce texte, tout deuil génère des émotions vives et il est important qu’elles soient vécues et accueillies, quelle que soit la temporalité de cette étape. Pour ma part, le décès de notre chat a rouvert des blessures plus anciennes liées à l’abandon ou à des morts violentes.
 
Ces blessures identifiées, il me reste la confrontation aux questions de sens pour lesquelles il n’y a pas de réponse définitive et univoque : ma propre finitude et celle des personnes qui me sont chères, l’utilité ou la vanité de notre présence dans ce monde. Comme le dit très justement Christian Bobin dans la toute première citation, il ne me reste plus que l’ignorance, forme suprême d’intelligence et de sagesse.
 

Et, après toutes les leçons que Bakou a pu m’enseigner de son vivant, sa mort aura confirmé ce que j’ai retenu des précédents deuils que j’ai pu traverser : la gratitude pour toute la force de vie et d’amour donnée et reçue est une source de joie intarissable qui n’efface certes pas les autres émotions mais qui donne du sens à la perte ainsi que de l’espérance.
 


Merci donc à toi, Bakou, notre premier chat, pour tout ce que tu nous a apporté et appris : ton court passage parmi nous aura été source de vie et d’amour, même après ta mort.




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