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Être en colère

Posted on 30 May, 2015 at 15:57 Comments comments (1116)

« Quand vous êtes en colère, comptez jusqu’à quatre. Quand vous êtes très en colère, jurez » (Mark Twain)
 
« La colère vide l’âme de toutes ses ressources, de sorte qu’au fond paraît la lumière » (Friedrich Nietzsche)
 
Je ressens le besoin aujourd’hui de parler d’une des quatre émotions de base et probablement la plus déroutante : la colère. « Dé-routante », elle l’est pour au moins deux raisons :
 
1.     La colère peut nous faire sortir de nos gonds, donc être à l’origine de « sorties de route » lorsque, subjugués et asservis par elle, il n’y a plus de pilote dans notre véhicule.
2.     En ce qui me concerne, c’est probablement l’émotion qui me questionne le plus et me met le plus face à mes propres limites. Normal, me direz-vous, puisque, comme je viens de le souligner plus haut, une de ses caractéristiques est de nous faire perdre le contrôle de nous-même.
 
Jusqu’à mon burn-out, cette émotion portait à mes yeux clairement une étiquette négative : je ne voyais pas d’un bon œil le fait d’être en colère justement à cause de ses effets « dé-routants » qui risquaient fortement de casser l’illusion, l’image parfaite et lisse de la personne qui s’était fixé pour but d’être irréprochable, de ne surtout pas faire de vagues au nom de la sacro-sainte harmonie et – raison difficile à avouer – d’être aimée et appréciée de tous.
 
Or, comme le dit très justement Lytta Basset (Au-delà du pardon. Le désir de tourner la page), il n’est pas juste que, dans la Bible hébraïque, Dieu se mette 170 fois en colère et les humains seulement 40 fois. En s’interdisant d’être en colère et, par conséquent, de me mettre en colère, j’ai ainsi collectionné ce que l’Analyse Transactionnelle appelle des « timbres psychologiques » : comme pour les cartes de fidélité dans certains restaurants, tea-room ou stations-services, chaque colère était soigneusement « stempelisée », débouchant sur une gigantesque éruption volcanique au moment où il n’y avait plus de place pour un prochain timbre sur la dite carte. Le burn-out peut ainsi être vu comme le résultat d’un cumul successif de colères non vécues et non exprimées. Donc comme une forme de violence contre soi-même.
 
Il m’a donc fallu apprendre à accueillir et à exprimer mes colères. De fantômes intérieurs dont je ne voulais pas voir l’existence, elles sont progressivement devenues des « anges gardiens » qui se manifestent notamment par des symptômes physiques (maux de ventre et poitrine serrée) et qui m’aident à avancer sur mon chemin de vie.
 
Inlassablement et régulièrement, j’ai d’abord appris, comme le prône Thierry Janssen, de « métaboliser » cette émotion, c’est-à-dire de « l’accueillir comme une nourriture et de respirer profondément », ce qui a pour effet que « notre émotion s’estompe, son information génère des idées nouvelles dans notre pensée et son énergie devient disponible pour une réponse adaptée à la situation » (cf http://www.thierryjanssen.com/images/chroniques_psycho/chronique_psycho_2015_05.pdf.)
 
Pour se faire, j’ai introduit dans mon quotidien des techniques de méditation et de visualisation que j’utilise régulièrement et qui ont également pour but d’éviter que la colère se transforme en ressentiment contre la personne, la situation ou le contexte déclencheurs. Car, comme le souligne Christophe André dans Les états d'âme. Un apprentissage de la sérénité, le piège dans lequel je tombais et je tombe encore souvent, c’est de ruminer et d’entretenir une colère qui dure, qui dure, qui dure…et qui débouche sur les effets dé-routants énumérés plus haut ainsi que sur une spirale qui peut parfois s’avérer infernale, car elle a pour conséquence de m’installer dans un rôle de victime incapable de voir une issue à la situation.
 
Ainsi, grâce à la fois à l’accueil de la colère et à une forme de distanciation, le fait de laisser de la place à la colère sans lui laisser toute la place permet tout d’abord de ne pas en être esclave puis de se poser quelques questions-clé à tête reposée.
 
Une des premières interrogations qui surgit alors chez moi vise à connaître le besoin qui se cache derrière cette émotion. Si je m’en réfère au livre de Christelle Petitcollin, Émotions. Mode d’emploi, la colère exprime principalement le besoin d’être respecté. À chaque situation générant de la colère, j’en viens donc à me demander ce qui n’a pas été respecté chez moi : quelles valeurs, quels besoins, quelles limites, quels principes et aussi quelles croyances.
 
J’irais cependant plus loin que l’auteure française en disant que, si je suis honnête avec moi-même, mes colères ne mettent pas seulement de la lumière sur mon besoin d’être respecté,  mais aussi sur celui de me respecter. Je réalise en effet souvent que ma colère vient aussi du fait que j’ai de la peine à me faire entendre soit en amont soit en aval de la situation à l’origine de l’émotion.
 


Dans les faits, je me laisse parfois piétiner plusieurs fois, soit par les autres ou, pire encore, par moi-même : parce que je n’ai pas été respecté, parce que j’ai parfois en partie contribué à cet état de fait, parce que j’ai peur d’entreprendre des démarches pour me faire respecter et parce que tout cela me met en colère contre moi-même.
 
Car, comme le dit très justement Pierre Pradervand dans Vivre sa spiritualité au quotidien, l'agression extérieure peut souvent être interprétée comme la manifestation et la matérialisation d'une agression intérieure envers soi-même : la colère ressentie vis-à-vis d’un déclencheur externe peut déboucher sur une forme de maltraitance vis-à-vis de soi – un schéma que les personnes victimes de harcèlement ou de mobbing connaissent bien…ainsi que les personnes qui ont vécu un épuisement professionnel.
 
Ce constat soulève deux questions :
 
1.     que faire avec les colères déclenchées par des conditions externes ?
2.     que faire avec les colères que je m’adresse à moi-même ?
 
Je rejoins entièrement Lytta Basset (toujours dans l’ouvrage cité plus haut) lorsqu’elle avance que la réponse aux deux interrogations ci-dessus revient tout d’abord à se donner le droit à la colère, une « colère féconde », « expression légitime » de soi-même et « force de vie » indispensable pour faire face aux injustices. Pour ensuite user de sa « capacité à confronter autrui » sans attendre nécessairement réparation.
 
En cela l’outil OSBD, emprunté à la CNV (Communication Non Violente), est une clé qui m’aide souvent à voir clair dans ma responsabilité dans la situation et à rétablir l’équilibre dans la communication en exprimant mes observations, mon ressenti ainsi que mes besoins pour conclure par une demande dont j’envisage qu’elle peut être acceptée mais aussi refusée par l’autre.
 
Afin de passer par l’acte avant de passer à l’acte, il m’arrive de mettre mes éléments de réflexion par écrit avant de les transmettre oralement ou de rédiger une lettre ou mail que je fais lire à une personne extérieure à la situation avant d’envoyer le message dans les situations où il est soit préférable, plus judicieux de passer par l'écrit ou impossible de communiquer oralement.
 
En effet, les colères les plus difficiles à vivre pour moi sont celles qui sont en lien à des violences institutionnelles pour lesquelles il n’y a souvent pas d’interlocuteur clairement identifiable. Une lettre fictive que je déchire ou brûle ensuite me permet de me rendre justice sans pour autant me prendre pour le Justicier.
 
Car, et c’est peut-être là la clé du problème, pour pouvoir pacifier la relation à l’autre, même si celui-ci est fictif ou symbolique, il faut probablement aussi – ou même d’abord – se réconcilier avec soi-même. C’est ainsi que, souvent après quelques jours passés à ruminer, je me rappelle qu’il serait bon que je prenne soin de moi, que je me donne de la douceur et que je fasse la paix avec mes blessures et avec ma vulnérabilité.
 
Si je devais résumer mes ombres, autant de sources de lumière, je dirais que toutes sont en lien à une blessure d’amour et un sentiment d’injustice et d’abandon qui remontent à très, très loin dans mon histoire de vie : la psychogénéalogie m’a même permis de faire la paix avec des parents partis beaucoup trop tôt et dans des situations de violence extrême.
 
Pour le dire avec les mots du philosophe américain Henry David Thoreau,  "il n'y a qu'un remède à l'amour : aimer d'avantage". Le fait d’ « érotiser » ma colère, donc de m’y installer, ne fait qu’empirer le phénomène, puisque je persiste à entretenir ce que Hannah Arendt appelait la « banalité du mal », soit la violence qui sommeille en chacun de nous, alors qu’une logique de « banalité du bien » (Matthieu Ricard) me permettrait de me donner de l’amour, de la compassion et de la joie pour pouvoir sortir de ce cercle vicieux.
 
Même s’il semble indispensable dans la pacification vis-à-vis de ses colères, ce travail de réconciliation avec ses propres blessures n’est de loin pas chose aisée et, en ce qui me concerne, c’est et ce sera le travail de toute une vie. Ce qui est à la fois rassurant – j’ai donc le droit à plusieurs essais ! – et source de….colère.

En effet, une de mes ombres est l’impatience liée à un besoin de contrôle et de Toute-Puissance, deux besoins censé calmés mes anxiétés existentielles et mes angoisses de la mort. La quête continue donc. Si possible dans la paix plutôt que dans la colère. Quoi que….

Pour conclure, j'aimerais parler d'un autre besoin que la colère met à jour : celui du changement. En effet, lorsque cette émotion me saisit, je m'entends souvent penser : "Ça suffit ! Ça ne peut plus continuer comme ça ! Il faut que ça change !". Changer certes, mais quoi et comment ?

Faut-il changer la situation ou la personne qui ont déclenché la colère ? C'est parfois possible, mais souvent très difficile voire improbable. Faut-il alors changer sa manière de voir la situation ou la personne ? Si oui, quel impact ce travail aura-t-il sur la perception que j'ai de moi-même ? Quel changement suis-je d'accord d'apporter chez moi pour mieux vivre la situation ? Ou, dans certains cas, ne vaut-il pas mieux changer de situation ou quitter la personne pour se distancer définitivement ? 

Car, ce que la colère nous apprend aussi c'est de nous positionner, d'affirmer clairement nos limites, synonymes non de faiblesses mais de forces, et, donc, de se différencier sans attendre que l'autre - la situation ou la personne - le fasse à notre place.

Or, ce questionnement est souvent trop complexe et touche à trop de zones d'ombres et d' "angles morts" chez nous pour qu'il puisse se dérouler valablement seul. Pourquoi ne pas suivre le conseil de G. Le Cardinal : "Soyez autonome, demandez de l'aide" ? 

Bonne suite de chemin à toutes et à tous, en compagnie (ou pas) de vos saintes colères.



 
 
 

Cheminer en confiance et lâcher prise

Posted on 22 March, 2015 at 6:12 Comments comments (523)

« Il est bon de faire confiance au temps qui passe : l'avenir nous révèle toujours ses secrets. » (Eve Belisle)
 
"L'expérience la plus belle et la plus profonde que puisse faire l'homme est celle du mystère" (Albert Einstein)

 
Comme souvent sur mon chemin, je me retrouve à un carrefour de vie professionnelle. Est-ce un hasard si je me retrouve à la « Maison des Anges », un lieu de paix en terre fribourgeoise, pour réfléchir à ce qui m’aidera à faire les « bons » choix, à avancer le plus sereinement possible – même si ce lieu se situe au bout de
l’ « impasse de Froideville » ?
 
Cela fait longtemps que je ne crois plus au hasard, cette « indiscrétion du Ciel » et, depuis mon burn-out, j’ai négocié avec mes penchants superstitieux, cousins de la pensée magique. C’est donc un beau clin d’œil que me fait la vie, à laquelle j’aimerais faire honneur dans ce texte en parlant de la confiance.
 
Étymologiquement, ce mot vient du latin « cum fides » et veut dire « avec foi ». Frédéric Lenoir, dans son Petit traité de vie intérieure, parle d’ailleurs de « foi-confiance », cette force qui nous permet d’avancer, de changer, d’apprendre encore et toujours ainsi que de nous connaître de mieux en mieux.
 
Mais de quelle foi parle-t-on ? En quoi ou en qui est-il bon d’avoir foi lorsque, comme c’est le cas pour moi aujourd’hui, on se trouve devant l’inconnu, au début d’une nouvelle page blanche, à la fin de quelque chose sans connaître la suite ?
 
Pour répondre à cette question, je vais me reposer principalement sur mon ressenti et sur mon expérience combinée d’être humain et d’accompagnateur d’autres êtres. Comme dans mes textes précédents, mes propos n’ont comme unique but que de témoigner : à chacun d’en tirer ce qui lui semble pouvoir l’aider à avancer dans sa situation.
 
Il me semble que, en matière de « foi-confiance », j’ai tout d’abord envie de me faire confiance, d’avoir foi en mes ressources intérieures, en mes forces. Mais quelles sont-elles ? À vrai dire, je ne ressens pas le besoin d’en faire une liste qui, de toute manière, ne pourrait être exhaustive. En effet, à chaque expérience nouvelle, j’en découvre d’autres et je prends également conscience que ce que je pensais être acquis ne l’est pas autant que je l’aimerais.
 
Mon vrai besoin réside plutôt dans la réponse à la question : qu’est-ce qui m’a permis chez moi de prendre conscience de ce qui, dans une situation donnée, pouvait représenter une force ? Si je reviens sur mon parcours de vie, quelle force intérieure m’a permis à chaque obstacle, à chaque chute, à chaque épreuve, grande ou petite, de me relever, de repartir, de reconstruire et de saisir l’opportunité de grandir ?
 
Ce qui me vient spontanément tient en un seul mot : le courage. Ou, en d’autres mots, le langage du cœur qui s’exprime en empruntant les voies de l’amour et de l’intuition, les deux sons d’une musique intérieure que j’ai toujours su écouter. Même si, apparemment et aux yeux d’autres personnes extérieures à ma situation, mes décisions manquaient parfois de « bon sens », le fait de rester fidèle à ce qui était inscrit au plus profond de mon être m’a toujours guidé et à toujours fini par me ramener sur le chemin qui était celui sur lequel je me devais de marcher. 
 
Mais ma voix (ou voie) intérieure n’a pas été ma seule source d’inspiration dans laquelle j’ai puisé ma confiance. Ma foi s’est également tournée vers les autres : amis, alliés, personnes ressources, soutiens précieux, vitaux parfois. Il ne suffit pas de se faire confiance : encore faut-il avoir confiance dans la capacité des autres…d’avoir foi en nous et en notre projet de vie. Au risque de se retrouver enfermé dans sa propre solitude, orgueilleuse et fière.
 
Pour le dire avec les mots de Jacqueline Kelen (L’Esprit de solitude), « on est toujours plus seul qu'on ne le croit et bien moins seul qu'on ne pense ». Nous sommes en effet les seuls à pouvoir vivre notre propre changement et à mettre les clés dans les serrures des portes que nous voulons ouvrir. Par contre, l’aide, le soutien et le regard, à la fois bienveillant et critique, de personnes extérieures à notre situation peuvent nous permettre de trouver des clés, des serrures et des portes auxquels nous n’aurions pas pensé et de nous donner l’élan nécessaire pour le faire.
 
La confiance aux autres peut en effet nous permettre d’avoir accès à notre courage qui, pourtant bien présent – le cœur de chacun n’aspire en effet qu’à s’exprimer –, ne se donne pas la permission de dire tout haut ce qu’il pense tout bas et, à plus forte raison, de passer à l’action. Les avis et les questions d’autres personnes « de bonne foi » nous donnent ainsi l’autorisation, la légitimité d’être notre propre autorité et de nous définir en fonction de nos aspirations profondes – et non en nous conformant aux attentes des autres.
 
Au-delà de la confiance en soi et aux autres, il y a une troisième dimension en laquelle j’ai pris progressivement confiance et aux pieds de laquelle je dépose cette foi de manière inconditionnelle : la vie. Après mon odyssée des sept dernières années – un voyage dont, aux dires des statistiques, seul un tiers des Suisses « invités » à ce genre de pèlerinage découvre réellement le chemin de retour –, je pense pouvoir dire, à l’instar de Frédéric Lenoir dans L’Âme du Monde, que « la vie nous guidera toujours vers le meilleur ».
 
En effet, même dans les situations qui semblent les plus inextricables, vécues comme étant l’expression d’une profonde injustice, générant une colère à la hauteur de celle de Job, invectivant Dieu de la profondeur de son incompréhension, de sa désorientation et de son indignation, il n’y a qu’une seule chose à faire : dire « oui » à la vie, se laisser porter par le courant en espérant – non, mieux : en sachant que tôt ou tard le fleuve de la vie nous ramènera sur la berge.
 
Une rive qui nous accueillera renouvelé, transformé et, surtout, réconcilié. Avec la vie, certes, mais principalement avec nous-mêmes. Car le « meilleur » dont parle la citation plus haut ne définit pas forcément la qualité du sable qui reçoit notre âme et notre corps, fatigués après tant de tumultes, mais également notre propre paix intérieure, notre unification avec ce qui nous a fait perdre pied en nous, nos ombres, nos démons, nos freins intérieurs.
 
Tout voyage extérieur, toute navigation fluviale est avant tout un itinéraire qui nous conduit au plus profond de nous-mêmes, à nos blessures, à notre Enfer intérieur. Et, également, à notre Paradis, à nos forces, à cette extraordinaire élan d’amour que nous avons tous. Pour nous, pour les autres et pour la vie.
 
En ce qui me concerne, et malgré – ou à cause de – mon passé de nageur de compétition, ce qui a été – et ce qui reste aujourd’hui encore – le plus difficile pour moi dans cette exercice de « brasse coulée », ballotté par les flots de la vie, a été et reste le lâcher prise, l’abandon, le « oui » inconditionnel à ce qui est. Et d’accepter que ce qui est, non seulement est mais est bon et juste. Parce que c’est, tout simplement.  
 
Programmé, de par mon histoire de vie, à contrôler et à exercer ma Toute-Puissance, il a fallu une rupture pour accepter la non-maîtrise, pour passer de l’humiliation à l’humilité, de la crispation à la détente, de la pression à la « dé-pression ». Et je ne peux être que du même avis que Moussa Nabati quand il dit, dans son livre Comment soigner son enfant intérieur ?, qu’ « on ne soigne pas une dépression, c’est la dépression qui nous soigne ».
 
Avoir confiance en soi, en d’autres personnes et en la vie, c’est donc, au fond, accepter que nous avons à la fois peu de pouvoir sur ce qui nous arrive et, en même temps, que l’effet de nos actions peut se révéler infini. Car, cette foi nous permet tout d’abord de créer des liens précieux – à sa propre intériorité, aux autres et à la vie. Puis, ces liens mettent à leur tour en mouvement – nous mêmes, les autres et la vie.

En effet, si l’on se réfère à la physique quantique, à l’approche systémique ou à la philosophie bouddhiste, nous sommes tous reliés et interdépendants. Une intention peut déboucher sur des transformations à plusieurs niveaux et touchant d’autres que nous. Et parce que nous ne maîtrisons pas grand-chose et parce que, fort heureusement, la vie obéit à une logique mystérieuse, il est plus que jamais important d’avoir confiance en elle : car elle seule sait ce qu’elle fait – alors que, la plupart du temps, nous nous illusionnons de pouvoir en contrôler le cours.  
 
Si vous vous sentez concernés par cet article, car en proie à des doutes et à des peurs légitimes devant la nécessité de faire des choix et de prendre des décisions, je vous invite tout d’abord à prendre soin de vos démons, à accueillir ces ombres qui font partie de vous pour ne pas leur donner toute la place qu’elles revendiquent puis à mettre votre confiance dans votre cœur, dans les autres, surtout s’ils sont bienveillants, et dans la vie.

Quoique vous fassiez, cette dernière sera votre plus fidèle compagnon…si vous avez foi en elle et si vous l’écoutez. Un « tuyau » d’initié : le parloir est au plus profond de vous.
 
 
 
 

Le voyage intérieur ou rester en lien avec son « dedans » pour mieux vivre son « dehors ».

Posted on 14 February, 2015 at 12:25 Comments comments (644)


L’homme est un livre. En lui toutes choses sont écrites mais les obscurités ne lui permettent pas de lire cette science à l’intérieur de lui-même. (Mawlana)
 
Donnez-moi la beauté de l'âme, que l'extérieur et l'intérieur soient en harmonie. (Socrate)
 
Notre devoir le plus impérieux est peut-être de ne jamais lâcher le fil de la Merveille. (Christiane Singer)
 
Rossinière, Hôtel de Ville, samedi 14 février, 14h00. Je découvre ma chambre : simple, chaleureuse, confortable, invitant au « cocooning » et à prendre soin de moi. Comme souvent au début de mes « mini-retraites », une bouffée d’anxiété et un sentiment que je connais bien m’envahissent : la peur de l’ennui. « Mais que vais-je bien pouvoir faire ? » me lance mon mental, toujours à la recherche d’un souci, d’un problème, d’un « os à ronger ». Au lieu de lui céder, je l’accueille et décide…de ne rien faire du tout, si ce n’est de méditer.
 
Assis sur ma chaise de bureau en bois clair, j’observe la position de mon corps ainsi que ma posture – alignement, tensions, raideurs ou détente – et glisse tranquillement vers ma respiration. Doucement, l’émotion qui tenaillait mon ventre et commençait gentiment à occuper mon esprit s’estompe pour s’envoler complètement.

Les nuages du mental se dissipent et laissent la place à une pensée claire et à une réponse qui l’est tout autant : il fait beau dehors et je vais savourer les caresses du soleil sur ma peau, laisser entrer la chaleur en moi et permettre à ma joie de rayonner vers l’extérieur.
 
Un peu plus de sept années après la rupture, je savoure aujourd’hui cette conscience des allers retours indispensables entre le dedans et le dehors, de l’existence de ces deux mondes qui à la fois cohabitent et nécessitent des approches différentes. Comme le soulève de manière pertinente Moussa Nabati (Comment guérir son enfant intérieur, Fayard, 2008, p. 207), « on nous a malheureusement trop appris, tout au long de notre enfance, à nous comporter vis-à-vis du dedans et du dehors exactement de la même manière et en utilisant les mêmes outils. »
 
Les mécanismes dont parle le thérapeute français d’origine iranienne sont de l’ordre de la survie : pour s’adapter, voire se sur-adapter, l’être humain fuit, lutte, combat, résiste, cherche à gagner, convaincre, dominer, (se) prouver. En agissant de la sorte, la personne se trouve dans un effort constant d’extériorisation et néglige une intériorité dont l’accès lui est pourtant possible en adoptant une logique de vie : l’écoute et l’accueil de soi, la détente, la patience, la décélération, le lâcher prise, l’humilité, se laisser porter par la vie et lui faire confiance.
 
Le Samouraï que j’étais il y a encore quelques années n’a pas eu la sagesse de faire la distinction entre ces deux réalités pourtant étroitement imbriquées et s’est lancé dans une course folle dont le but était la réussite sociale de ses personnages de « bon » formateur, de « bon » mari et père. Fort heureusement, mon corps et, donc, mon âme ont parlé pour moi et ont forcé le valeureux guerrier à s’arrêter et à se tourner vers sa vie intérieure, une réalité dont la complexité et l’étrangeté – curieux paradoxe, puisqu’elle est partie intégrante de notre être – peut expliquer la peur qu’inspire son étude.  
 
En effet, le fait de porter son attention aux paysages intérieurs nous dévoile une réalité plurielle. Pour le philosophe français Bertrand Vergely (Deviens qui tu es. Quand les sages grecs nous aident à vivre. Albin Michel, 2014), le voyage au centre de soi est un itinéraire dont les portes s’ouvrent successivement sur des espaces de plus en plus profonds.
 
La première étape de ce voyage nous emmène à la découverte de notre intimité psychologique dont l’enjeu principal est de permettre la distinction entre ce qui vient de mon « dedans » et ce qui est imposé du « dehors ». Ce sont nos émotions, nos motivations, nos envies. Qui pourtant n’existent vraiment que si on a le courage de pousser la deuxième porte qui nous laisse entrevoir notre inconscient et nos blessures d’enfance. Cette étape ne se vit pas seul, elle mérite d’être accompagnée par un-e psychothérapeute, au risque de s’y perdre et de ne plus retrouver le chemin de sortie.
 

Si ce deuxième monde est troublant, la troisième porte nous dévoile une réalité encore plus vertigineuse : notre intériorité spirituelle, dont l’essence même touche à la question du sens de la vie et de la mort. Pour l’avoir visitée et en garder un souvenir nostalgique qui m’habite souvent et me permet de rester en lien avec elle, cette réalité nécessite une mort symbolique, un abandon total de l’ego. Cette nouvelle conscience, cette « co-naissance », nous laisse entrevoir notre Paradis et notre Enfer intérieurs, notre immortalité et notre mortalité. Un éveil qui modifie radicalement notre vision de nous-mêmes, des autres et de la Vie.
 
Dans son ouvrage, La puissance du cœur (2009, la Table Ronde), Jacqueline Kelen tente de cerner cette troisième dimension. L’écrivain française distingue clairement l’intimité, psychologique et reliant de manière horizontale les êtres entre eux, de l’intériorité, spirituelle et dont le lien est éminemment vertical : « passer du stade psychologique au niveau spirituel, c’est passer du nombril au cœur ». Loin des tourments et des passions chers aux romantiques, le cœur désigne, pour l’auteure, le centre de l’être, sa conscience profonde et le « lieu de la connaissance transcendante ». Une destination qui peut déboucher sur l’Absolu qui « n'est pas le plus grand amour mais le plus grand retirement, autrement dit le Rien ». Un endroit habité par le silence, cette « musique de l’âme" (Catherine Bensaid) que nous nous devons d’écouter si nous ne voulons pas nous couper de ce qui est à la fois le plus intime en nous et qui nous appartient le moins.
 
Ce n’est pas sans émotion que je réalise, en écrivant cet article, à quel point le voyage entrepris a été long, douloureux, parsemé d’embûches – mes propres résistances – et, finalement, si riche en apprentissages et en moments vertigineux de joie aussi : pour le dire avec les mots de Gandhi, « le plus grand voyageur n'est pas celui qui a fait dix fois le tour du monde, mais celui qui a fait une seule fois le tour de lui-même. » Une Odyssée qui, pourtant, m’invite à l’humilité : mes ombres sont toujours présentes et peuvent, à tout moment, faire irruption et bousculer mes illusions.
 
Il y a cependant une dimension qui restera à jamais gravée dans mon âme, mon esprit et mon corps. Plus qu’un lieu identifiable ou une technique que l’on peut décrire avec précision, il s’agit plutôt d’une intention, d’un désir quasi artistique qui me permet de relier le dedans et le dehors, l’intériorité et l’intimité avec le monde extérieur.
 
Georges Haldas lui donnait le nom d’ « état de Poésie » : cette faculté d’être à l’écoute de « la musique que tout homme porte en soi » (Shakespeare) et de « chercher là-bas de quoi éclairer ici. » (Christian Bobin). Un pays, une couleur, une attitude, un geste : je ne saurais dire exactement en quoi consiste pour moi la poésie.

Ce que  je sais c’est qu’elle me permet de mettre de la lumière là où il y a des ombres ; des couleurs là où il y a grisaille ; du sens là où, apparemment, il en manque ; de l’amour quand tout porte à croire qu’il n’y en a pas ou plus ; de l’espoir quand tout semble perdu ; de la joie quand les larmes coulent, purificatrices.
 
Et ce Mystère, cette Merveille, je compte bien les prendre dans mes bagages pour la suite de mon pèlerinage. Pour vivre le plus souvent l’éternité qui est, comme le dit si bien Fatou Diome, « un bref instant, volé à la vacuité du quotidien, où, soudain, une intense beauté se concentre et s'ancre si profondément en nous que le temps à venir ne peut en éroder le souvenir. L'éternité, c'est cette pleine présence à soi et aux autres lors de ces moments inoubliables. » (Celles qui attendent, Flammarion, 2010).
 
À vous toutes et tous, je vous souhaite d’avoir le courage et l’audace de partir, si ce n’est pas déjà le cas, à la découverte de votre intimité et votre intériorité. Et, pourquoi pas, de vous faire accompagner pour y voir plus clair en laissant une personne extérieure jeter de la lumière sur votre intérieur. Afin de vous aider à avancer « dehors » tout restant en lien permanent avec votre « dedans ».
 
 
Et, à nouveau, un grand MERCI à Félix pour son oeil qui, même s'il s'en défend, fait preuve de poésie en allant chercher, à travers la photographie, dans le  "dehors" ce qui se cache souvent "dedans".
 
 
 

Vivre sa spiritualité : entre l’humain et le divin.

Posted on 27 December, 2014 at 16:21 Comments comments (624)



« Nous ne sommes pas des êtres humains vivant des expériences spirituelles, mais des êtres spirituels vivant une expérience humaine »
(Robin S. Sharma, « Le moine qui vendit sa Ferrari )
 
« La vie spirituelle n'est peut-être rien d'autre que la vie matérielle accomplie avec soin, calme et plénitude » (Christian Bobin, « La lumière du monde »)
 
 
Les fêtes de Noël, avec leur lot de repas, de cadeaux et de réjouissances, nous font presque oublier la dimension éminemment spirituelle de l’événement. Attablé en face du Lac de Morat en ce samedi 27 décembre 2014, je ressens le besoin de me pencher sur ce que veut dire le mot « spiritualité », que cela soit en lien avec la fête de la naissance de Jésus ou pas.
 
Ma première question concerne le concept de « spiritualité » lui-même : est-il possible de restreindre les réalités plurielles et complexes que couvre le terme par une seule définition ? Je partage la conviction de Marc de Smedt dont il fait état dans une de ses chroniques : « il y a autant de spiritualités qu’il y a d’êtres humains ». Je me contenterai donc de parler de mes représentations pour me permettre d’y voir plus clair dans ce qui m’habite au quotidien : si cela peut aider d’autres personnes à mieux cerner les contours de leur spiritualité, tant mieux – mais je m’en voudrais de faire preuve de prosélytisme en voulant rallier d’autres personnes à une doctrine.
 
Ma vision de la spiritualité est essentiellement humaniste, au sens où l’entend Frédéric Lenoir dans son ouvrage La guérison du monde : l’être humain est fondamentalement religieux, car, si l’on s’en tient à l’étymologie latine du mot, « religere » veut dire « être relié », « être en relation ». Chaque individu est ainsi un microcosme relié au monde, lui-même relié à tous les êtres, vivants (ou morts ?), humains ou non humains.

Cette interdépendance – que l’on retrouve également dans la philosophie bouddhiste, dans les réflexions systémiques ou en physique quantique – donne un sens à mon être là : il est de ma responsabilité de rester relié à moi-même, car, ce faisant, je soigne le lien avec les autres et le monde.
 
Dans leur ouvrage Pour une écologie intérieure, Marie Romanens et Patrick Guérin parlent à leur tour de « reliance », c’est-à-dire de la capacité de dialoguer avec soi, avec ses ombres et ses lumières, pour pouvoir entrer de manière pertinente et constructive en dialogue avec les autres. Dans ce sens, la spiritualité passe par une quête d’intériorité et, pour moi, par des moments de solitude qui me permettent de me recentrer, me « re-sourcer ». Je rejoins ainsi Thich Nhat Hanh, moine bouddhiste vietnamien, quand il dit que « le véritable processus de paix, c'est de retourner en vous-mêmes, de vous réconcilier avec vous-mêmes et de savoir comment faire face à vos propres difficultés : le désespoir, la suspicion, le peur, la colère. Vous pouvez ensuite passer à la deuxième étape et aider l'autre. » (La paix en soi, la paix en marche)
 
Et c’est là un autre aspect de la spiritualité telle que je la vis au quotidien : accueillir la dualité propre à chaque individu. Car nous sommes doubles. À la fois humains, êtres de chair, de sang, d’émotions et de passions, de peurs et de joies, d’angoisses et d’espérances. Et nous sommes aussi des enfants de la Vie, habités par le silence, la paix intérieure et nos « refuges de l’essentiel » (Marie Lise Labonté).
 

Maître Eckhart, mystique rhénan du 13 et 14 siècle, met d’ailleurs en garde celle ou celui qui entend la spiritualité comme un remède qui anesthésierait les ombres propres à notre humanité : « Si l'homme trouve en Dieu satisfaction, c'est que Dieu n'est pas Dieu ». Car c’est aussi cela, vivre sa spiritualité : être conscient de ses propres contradictions et les accueillir avec amour, car de les juger et de vouloir les éradiquer reviendrait à les renforcer. « Le lotus a besoin de boue pour pousser », nous rappelle Thich Nhat Hanh.
 
Stéphane Allix, journaliste et auteur du livre La mort n’est pas une terre étrangère, nous invite d’ailleurs à nous préparer consciemment à mourir en étant le plus vrais possibles et à ne pas tricher avec nous-mêmes en faisant face à nos émotions négatives et conflictuelles : il vaut mieux les transformer de notre vivant plutôt que se retrouver nez-à-nez avec elles dans nos derniers instants de vie…ou même après ?
 
Maître Eckhart nous renvoie cependant à notre responsabilité qui consiste à ne pas nous laisser envahir par nos créations mentales et humaines : « Dieu nous rend souvent visite, mais la plupart du temps, nous ne sommes pas chez nous. ». « Être chez soi », « retourner en soi » : pour qui s’intéresse à la spiritualité et se penche sur des lectures en lien à la thématique, ces termes reviennent inlassablement. Mais, concrètement, où ce « chez soi » se trouve-t-il ? Et comment y accéder ?
 
Dans son livre, « Vivre sa spiritualité au quotidien », Pierre Pradervand nous rappelle, entre autres, que le mot « spirituel » est dérivé d’un mot latin, « spiritus », signifiant le souffle. Le fait d’être attentif à ma respiration dans tous mes actes me permet donc d’entretenir le Souffle, de maintenir le lien avec la Vie et avec moi-même. Et de rester à l’écoute du « dénominateur commun de toute religion » (Marc de Smedt), le silence qui, comme nous le présente Jacqueline Kelen dans son ouvrage La puissance du cœur, « nettoie et purifie en opérant une distinction entre ce qui est essentiel et ce qui n'est qu'accessoire » et « permet de se délester de l'illusoire, du factice ».
 

Quelques pages plus loin, l’auteure française nous met cependant en garde : la quête du silence a un prix, car « à celui qui a savouré l'ampleur et la fraîcheur du silence, deviennent insupportables les débats et discussions, les réunions de famille autant que les colloques intellectuels : ceux-ci obstruent la source de la Parole au lieu d'en faire entendre les ruissellements. L'être de silence et de solitude a besoin d'air, d'espace, parce que dans le silence et dans la solitude il a fait l'expérience inoubliable du large et de la profondeur. Désormais, tout le reste paraît plat, superficiel, terriblement étroit. ».
 
Il est vrai que les sentiments de décalage et d’ennui m’habitent depuis des années lorsque je me trouve en société ou en famille. Ma crise spirituelle et mon éveil consécutifs à mon burn-out m’ont permis de mettre des mots sur une impression jusqu'alors diffuse et confuse. Et aussi de ne pas tomber dans le jugement en me croyant supérieur, car investi d’un « super pouvoir » : pour moi, vivre sa spiritualité ce n’est pas seulement accueillir sa part humaine avec bienveillance mais également l’humanité des et chez les autres. Humilité, bénédiction, compassion et amour inconditionnel sont donc au rendez-vous……ou devraient l’être : j’avoue ne pas être un saint et que très – trop –  souvent je me surprends à juger, à évaluer et à me mettre parfois dans des états qui me surprennent et me désolent à la fois.
 
Et, dans ces moments, je me dis que je me passerai bien de cette conscience qui m’invite à m’observer, voire même à m’observer quand je m’observe (un principe cher à la méditation de la pleine conscience). Je pourrais en effet me dire, comme Alexandre Jollien à l’issue de son Petit Traité de l’abandon. Pensées pour accueillir la vie telle qu’elle se propose, que "vous tournez autour du pot. Vous cherchez la simplicité, l'abandon, la joie. Vous êtes déjà tout cela. Laissez vos questions. Laissez tout de côté et soyez heureux !". Je pourrais aussi me convaincre, comme l’avance Christian Bobin dans la citation en exergue à ce texte, que vivre sa spiritualité c’est agir en étant constamment en paix avec moi-même et le monde.
 
Oui, je pourrai me dire tout cela…mais cela ne serait pas moi. Car, vivre sa spiritualité, c’est, pour moi, se « co-naître », c’est re-naître chaque instant, chaque jour à soi-même. Avec ses joies et ses peines, avec ses forces et sa vulnérabilité. Pour accéder à une plus grande maturité, à plus de sagesse. C’est fêter Noël chaque jour : célébrer la  naissance – avec ses contractions suivies de la lumière – d’un homme à la fois être divin et être humain, . La naissance d’un être spirituel amené à vivre une expérience humaine. Une ascèse, une quête, un pèlerinage, un voyage qui importe plus que la destination elle-même.
 
Je vous souhaite à toutes et à tous une très belle année 2015, riche en moments d’humanité et de spiritualité, en fonction de ce que chacune et chacun ressent au plus profond de soi-même, dans son silence intérieur. 
 

 NB : Les photographies publiées sur cette page ont toutes été prises par mon fils, Félix, dont je salue la sensibilité : il a trouvé une manière d'exprimer sa spiritualité qui lui correspond. Chapeau fiston !

Être audacieux : la peur au ventre ?

Posted on 15 November, 2014 at 17:18 Comments comments (29)

« La logique vous conduira d'un point A à un point B, l'imagination et l'audace vous conduiront où vous le désirez. » (Albert Einstein)
 
« Ce qui libère, c'est de ne plus avoir peur d'avoir peur. » (Thomas d'Ansembourg)
 
Hasard ou stratégie éditoriale ? Deux revues françaises, Psychologies Magazine et Clés, ont décidé au même moment, soit en octobre 2014, de consacrer un dossier pour la première et un article pour la deuxième à une thématique commune : l’audace. Le monde et tout particulièrement la France en auraient-ils si urgemment besoin pour que ces titres-phare du développement personnel de l’Hexagone se sentent investis de la mission d’en rappeler l’existence ?
 
Pour répondre à cette question, il nous faut d’abord définir ce que signifie être audacieux en nous appuyant sur les articles en question. Pour Elsa Godart, collaboratrice à Psychologies, « l’audace est l’énergie de ceux qui sortent de leur condition » et qui osent affirmer « je suis moi ». Il s’agit donc de se risquer sur des voies nouvelles, de sortir du troupeau, de rompre les rangs, de faire preuve de culot, de faire preuve de subversion et d’anticonformisme.
 
Mais attention : penser que l’audace équivaut à un acte de provocation gratuit et narcissique, histoire d’attirer l’attention et de nourrir son ego serait faire fausse route. La finalité de l’être audacieux est principalement de rechercher un progrès pour soi et/ou pour les autres, une évolution qui s’inscrit dans une recherche de sens. Faire preuve d’audace passe par exprimer ses convictions tout en respectant celles des autres pour devenir ce que l’on veut être – et non ce que les autres aimeraient que l'on soit ou que l'on devienne.
 
Philosophe, chercheur au CNRS et membre du conseil éditorial de Clés, Roger-Pol Droit appuie les propos ci-dessus en citant le « sapere aude » (« ose savoir ») que Kant a emprunté à Horace. Cette devise fait allusion à l’absolue nécessité de penser par soi-même afin de se libérer des conditionnements que la société véhicule au quotidien, que cela soit par les médias, par la publicité ou par d’autres canaux encore plus subtils comme l’éducation, l’école et la formation.
 
En plus de l’esprit qui anime l’audacieux, l’auteur fait également allusion au processus qui en découle : faire preuve d’audace, c’est prendre des risques – certes calculés de manière à éviter soit le « risque zéro » soit l’échec assuré. Des décisions suffisamment déraisonnables toutefois pour que le cœur l’emporte sur la peur et que l’entreprise naisse d’une décision qui pourrait paraître folle à certains…y compris à celle ou celui qui s’y lance.

Car c’est là où réside la puissance de l’audace : « faire que les rêves s’inscrivent dans le réel » et que l’individu – ou le groupe – qui « se jette à l’eau » se donne toutes les chances de s’affirmer au-delà de ce qu’il pense être capable de réaliser.
 
Or, en ces temps où prévalent des valeurs de sécurité, de protection(nisme), de (auto)défense et de contrôle en réponse au climat de peur généralisée, rien n’est moins facile que de faire preuve d’audace. Selon Roger-Pol Droit, le rêve aujourd’hui, c’est d’être à l’abri et le fait de prendre des risques fait peur : n’en court-on déjà pas suffisamment dans la vie de tous les jours, ailleurs plus qu’ici ?
 
Et pourtant. Les personnes dont j’ai la chance d’accompagner les chemins de vie me démontrent le contraire : leur volonté de changer, de se remettre en question et de gagner en liberté individuelle est bien présente. Même si, lorsqu’il s’agit d’aborder leurs valeurs et leurs contre-valeurs, l’audace fait rarement partie de la liste, cette énergie leur est nécessaire, vitale et essentielle. Car, dans l’urgence de vivre, ces personnes ne sont souvent sûres que d’une seule chose : elle ne veulent pas revivre ce qu’elles ont vécu ou ce qu’elles sont en train de vivre.

Après une phase d’accommodation lors de laquelle elles ont correspondu aux attentes des autres et négligé certaines facettes de leur être, elles réalisent qu’elles se sont laissées enfermer, au mieux dans une cage dorée, au pire dans une prison plombée. Et veulent à tout prix s’en libérer en affirmant progressivement et avec force leurs besoins, leurs rêves oubliés ou leurs désirs inassouvis. Ce qui, on s’en doute, ne va pas sans conflits avec leur entourage, personnel et professionnel. Car, que cela soit pour la personne directement concernée ou pour celles qui sont touchées de près par son audace, elles partagent la même émotion : la peur.
 
Pour celui ou celle qui cherche à s’affirmer et à être soi, la peur de revivre des situations plus ou moins traumatisantes représente un extraordinaire moteur et donne une force parfois surhumaine dans des situations pourtant de grande vulnérabilité. Pour ceux qui assistent à l’envol, la peur est doublement présente : d’un côté parce que l’audacieux met à mal leur besoin de sécurité et, de l’autre, parce que de voir l’autre prendre des risques les renvoie à leur propre difficulté d’oser leur vie et, donc, à leurs propres prisons, intérieures ou extérieures.
 
« Pour se libérer, il faut se savoir esclave ». Cette phrase d’Alexandre Jollien tirée de son livre, « Le philosophe nu » me touche particulièrement car elle résume assez bien, à mon sens, l’ambiguïté de l’audace, du moins telle que je l’ai vécue et la vit, soit à titre personnel soit en l’observant chez les autres : la peur est à la fois le principal obstacle et la source première de l’audace.


Ce qui permet de basculer d'une logique à l'autre réside dans la prise de conscience, souvent déclenchée par un facteur interne (maladie, accident) ou externe (licenciement, mobbing, séparation), qui fait tomber le voile et donne à celui qui ouvre les yeux la possibilité de voir au-delà des murs, par delà les limites que nous nous sommes mises ou que nous nous sommes laissées mettre. Et cette perspective est génératrice d’envie, d’en-vie et de vie. Donc d’audace, même embryonnaire.
 
J’aimerai conclure (de manière audacieuse ?) par le partage de deux moments d’émotions.
 
La première situation concerne une de mes clientes à qui les larmes sont montées aux yeux dans le cadre d’une séance d’accompagnement autour de la gestion du temps, lorsqu'elle prend conscience qu’elle ne se donne pas (ou pas assez) de permissions. À ma question qui l’interroge sur comment elle se sent à ce moment-là, elle répond, la voix quelque peu tremblante : « Ça fait envie ! ». Un petit pan de mur intérieur venait de tomber, faisant émerger le désir de découvrir la nouveauté…ainsi que la peur de l’inconnu.
 
Le deuxième épisode concerne l’émission Vacarme du 5 septembre dernier (http://www.rts.ch/la-1ere/programmes/vacarme/6083580-vacarme-du-05-09-2014.html) lors de laquelle j’ai témoigné de mon expérience du burn-out. À son écoute, j’ai pleuré de joie, certes, mais surtout parce que je me suis souvenu – et mon corps avec moi – des crises de panique et d’angoisse quotidiennes, de l’anxiété et des peurs qui m’ont tenaillé le ventre (et le terme « tenaillé » n’est vraiment pas usurpé) tout au long des années qui ont suivi la « rupture ». Et qui sont à l’origine de l’audace dont j’ai fait preuve depuis 2008. Beaucoup de personnes me disent que je peux en être fier. Je le suis, mais ce n’est pas ce sentiment-là qui prévaut, mais bien la peur, omniprésente : celle de me laisser à nouveau enfermer dans d’autres prisons. L’audace est donc plus que jamais de mise.
 
Je vous souhaite à toutes et à tous d’être audacieux et d’avoir la force, pour cela, d’accueillir vos peurs les plus enfouies : elles seront vos plus précieuses alliées.

Accompagner : une affaire de sens ?

Posted on 15 November, 2014 at 12:31 Comments comments (4670)

Dans la grande majorité des cas, les personnes qui viennent me trouver vivent une situation insatisfaisante, voir douloureuse ou insupportable à leurs yeux. C’est alors qu’intervient tôt ou tard, dans le processus d’accompagnement, la question du « pourquoi » (que s’est-il passé pour que j’en arrive là aujourd’hui ?) et du « pour quoi » (qu’est-ce que je fais avec cette situation et avec la manière dont je la vis ?).

Il est donc souvent question de sens. Dans sa dimension horizontale et temporelle d’abord : il y a un « avant », si possible à dépasser, un « présent » que vit la personne et un « après » qui devrait idéalement correspondre à une amélioration. Dans cette acception, le mot « sens » signifie « direction » : l’accompagné désire avancer sur son chemin de vie professionnelle et accepte de mettre en place des changements soit au niveau du contexte déclencheur de la problématique soit au niveau de ses comportements et de ses attitudes.

Dans sa deuxième acception, trouver du « sens » passe également par une dimension verticale. Il s’agit d’abord de changer d’ « altitude » pour prendre de la hauteur, du recul, pour observer, comprendre, accueillir la situation. Cette élévation permet en même temps – apparent paradoxe – à l’accompagné de mieux descendre en soi, de sonder ses profondeurs, ses émotions, ses besoins, ses rêves et, plus difficiles à admettre, ses propres freins, ses propres « diablotins ».

Dans cette posture à la fois extérieure et intérieure, l’esprit analyse, nomme, décortique, sépare, trie, hiérarchise : l’accompagnement est alors un processus cognitif qui passe par l’expression, l’extériorisation d’éléments souvent non explicités, donnant ainsi un sens, une signification à ce qui émerge, parfois à la surprise de l’accompagné.

Mais l’esprit seul ne suffit pas. Au raisonnement, il est nécessaire d’associer les résonnances : si l’esprit raisonne, l’âme résonne et cela au niveau de notre corps, véritable instrument de musique dont les vibrations, l’énergie et les notes donnent des informations significatives, donneuses de sens, au binôme accompagné-accompagnant.



Le mot « sens » gagne donc, grâce au corps, une dimension de « joui-sens » (selon les termes de François Cheng dans son très bel ouvrage, Cinq méditations sur la mort autrement dit sur la vie) : vivre une vie professionnelle équilibrée passe également par la capacité d’être présent à soi-même, d’être à l’écoute de son corps, siège des émotions et véritable gant de l’âme.

Une attention tout particulière est donc consacrée à nos « sens-ations », agréables et fluides quand nous habitons et investissons pleinement notre activité et que cette dernière a du sens pour nous. Ou alors, dans le cas contraire, des « sens-ations » désagréables, parfois douloureuses, s’imposent à nous, laissant notre enveloppe charnelle parler pour nous à travers un certain nombre de tensions et de blocages significatifs.

C’est donc en faisant appel à l’esprit, à l’âme et au corps que l’accompagné peut donner à la fois une signification et une direction à son chemin de vie. Ou, autrement dit, c’est probablement en cheminant vers soi-même que l’on peut dessiner avec plus de netteté les contours du chemin à venir.

La tâche de l’accompagnant consiste alors non pas à guider la personne sur une voie toute tracée, mais à lui permettre de découvrir par elle-même le sens de ce qu’elle est en train de vivre et de ce qu’elle veut encore découvrir. Car, pour reprendre François Cheng, « de fait nous n’obtiendrons pas la Vérité, qui ne peut se posséder, mais ce qui nous importe avant tout, c’est d’être vrais : lorsqu’on est vrai, au moins a-t-on une chance non pas d’avoir la Vérité, mais d’être dans la Vérité ».

Bonne suite de chemin, intérieur et extérieur, à toutes et à tous !

Cet article est une version améliorée de l'édito du mois de septembre 2014 publié sur le site de Coaching-Services

Être seul ensemble

Posted on 10 August, 2014 at 8:31 Comments comments (80)
Une seule chose est nécessaire : la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer durant des heures personne, c’est à cela qu’il faut parvenir. Être seul comme l’enfant est seul quand les grandes personnes vont et viennent, mêlées à des choses qui semblent grandes à l’enfant et importantes du seul fait que les grandes personnes s’en affairent et que l’enfant ne comprend rien à ce qu’elles font.
(Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, Paris : Grasset, 1937, p. 61)

L’équilibre réside dans le fait d’être seul en étant accompagné et accompagné en étant seul
(Guy Corneau)

Comme j’ai pu l’expliquer dans certains de mes textes précédents, j’ai pris l’habitude, depuis 2009, de me retirer du monde lors de mini-retraites mensuelles et à l’occasion d’une parenthèse annuelle de 4 à 6 jours. Cette année, la vie m’a invité à me rendre à l’ermitage de Pierre Pradervand à la Bréona, au dessus de la Forclaz en Valais (Pour plus d’informations : http://www.vivreautrement.ch/ateliers/prochains-ateliers/evenement/6-ermitage-ermitage-d-ete-de-breona-val-d-herens).

Pierre y accueille depuis plusieurs années des personnes venant des quatre coins du monde afin de leur permettre de re-découvrir la plus grande richesse qu’elles puissent posséder : les (res)sources qu’elles ont en elles-mêmes. Des moments communs de méditation, de partage autour de lectures, de films, de repas – préparés principalement par l’hôte et/ou par des participants désireux de le faire, en l’occurrence Manuela lors de mon séjour – alternent avec de nombreuses plages pendant lesquelles chacune et chacun savoure la vie de la manière qui lui convient le mieux : lecture, discussions, écriture, ballades, sieste, jeux,…

Le chalet « Le silence qui chante » peut héberger jusqu’à quatorze personnes, logées principalement dans un dortoir ou dans deux chambres, et se situe dans un cadre on ne peut plus idyllique : les Mayens de la Bréona, dans le Val d’Hérens. Depuis ce lieu, on distingue le glacier de Ferpècle, la Dent Blanche et, au fond de la vallée, la rivière de la Borgne qui accueille avec bonheur l’eau des nombreux torrents qui sillonnent les pentes boisées ou herbeuses des montagnes.

Arrivé à destination, sac à dos comme souvent trop chargé sur les épaules et après deux heures de marche depuis les Haudères, j’ai eu l’impression de me retrouver aux origines de la terre : mis à part les quelques mayens et la présence lointaine d’une petite route ainsi que d’un pont situés au fin fond de la vallée, la nature est vierge de toute trace de civilisation. La myriade de fleurs et de plantes forme, tel un tableau pointilliste, un ensemble à la fois disparate et cohérent ; le chant intermittent des oiseaux ainsi que le grondement continu du torrent adjacent au chalet interprètent une partition qui semble avoir été composée non pas pour mais par eux.

Aux dires de Pierre, son chalet – dont la genèse relève du conte de fée – est situé sur un des points d’acupuncture de la planète, au croisement de champs magnétiques dont l’énergie influence les vibrations des personnes qui y séjournent. Il y a encore quelques années, j’aurai souri avec une certaine condescendance à ce qui n’étaient alors pour moi que des théories fumeuses. Aujourd’hui, fort de mon expérience et de mon vécu, je ne peux que confirmer ces propos : tout est énergie et l’être humain, véritable « poussière d’étoiles » (Hubert Reeves) n’est qu’une parcelle ou particule d’un ensemble qui le dépasse et le contient.

C’est donc dans cet environnement propice au ressourcement physique, psychique et spirituel que je me suis retrouvé…non sans quelques craintes, je l’avoue. En effet, l’objectif principal de mes retraites est de m’exercer à l’art du « solitaire solidaire », dans une solitude choisie destinée à accorder mon « violon intérieur » pour que celui-ci puisse à nouveau jouer de manière claire et distincte dans l’orchestre des interactions « mondaines ». Une discipline qui vise également à me protéger de moi-même, notamment de ma tendance à être (hyper)disponible, à l’écoute, serviable, accueillant….et d’oublier mes besoins et mes désirs au bord du chemin.

Or, même si la « formule » proposée par Pierre Pradervand porte le nom d’ « ermitage » et que le silence est, en principe, de rigueur, j’ai très rapidement fait le constat que ce besoin de solitude ne pourrait être couvert, du moins pas de la manière dont je l’imaginais. Rien qu’à l’idée de devoir partager un espace restreint – vu d’en haut, le mayen ne semble guère plus grand qu’un mouchoir de poche – avec un peu plus de dix personnes me semblait un défi insurmontable.

Et ce ne sont ni les conditions météorologiques d’un mois de juillet à la pluviométrie record, ni la hauteur – pour moi lilliputienne – des poutres de la maison ainsi que du toit du dortoir et encore moins l’absence provisoire d’électricité qui allaient m’aider à calmer le cortège des angoisses de mon enfant intérieur – claustrophobie, hypocondrie, timidité, peur du manque – sans parler de mes autres ombres.


Pourtant, j’y suis resté et avec beaucoup de bonheur. L’accueil chaleureux de toutes les personnes présentes ainsi que l’extraordinaire disponibilité et générosité de Pierre m’ont aidé à dépasser mes propres obstacles et à me libérer de ce qui aurait pu devenir ma propre prison. Je me suis réellement senti accompagné. Notre hôte m’a d’ailleurs très rapidement proposé de préciser mes attentes et mes besoins vis-à-vis du groupe. J’ai été le plus honnête possible et j’ai pu constater, tout au long du séjour, à quel point mes propos avaient été entendus et accueillis avec bienveillance et non-jugement par tous.

C’est ainsi que, « malgré » le groupe, j’ai pu habiter des moments de réelle solitude. Des espaces-temps que j’ai vécus comme une véritable consolation. Au sens propre du terme « consoler » veut en effet dire « être seul avec » et c’est cette couleur qui dépeint le mieux ce que j’ai ressenti : un accompagnement par le groupe de mon besoin de solitude dans le respect d’une distance ni trop proche ni trop lointaine – une « distance sacrée » dirait Bobin – , dans un esprit à la fois de différenciation – en références aux différences existantes entre chaque personne – et de « sourde fraternité » (G. Haldas) constituée de tout ce que nous avons en commun : les émotions, les espoirs, les rêves et les désirs.

Comme dans toute étape propre au changement intérieur, il est sans doute trop tôt pour dire ce qui a « bougé » en moi et en quoi ces (presque) 4 jours ont participé à ma transformation : tel le petit Poucet, mon corps, mon esprit et mon âme sèmeront leurs cailloux de sens tout au long du chemin à venir.

Une chose est sûre cependant depuis mon retour en plaine et au monde : mon besoin, déjà bien présent avant mais dont j’ai encore plus pris conscience, de prendre les personnes que j’aime dans mes bras et de les serrer contre moi (pas trop fort, quand-même). Une manière simple, vraie, silencieuse, profonde, énergisante et ressourçante d’être « seul ensemble », de partager deux solitudes sans qu’elles fassent nécessairement « un » mais se relient en elles-mêmes, à elles-mêmes et à l’Autre.

Un merci du fond du cœur à Pierre et à toutes les personnes présentes entre le 28 et le 31 juillet 2014 : elles se reconnaîtront.


Le texte du corps, le corps du texte

Posted on 5 June, 2014 at 17:36 Comments comments (498)
« Der Körper ist der Handschuh der Seele » (Annelie Keil)
 
« Le paradis, c'est peut-être d'être sans défense sans se sentir menacé : l’écriture permet cela » (Christian Bobin)
 
La lecture toute récente du livre de Laurence Tardieu, L’écriture et la vie, (Editions Des Busclats, 2013) ainsi que la magie du lieu où je me trouve pour ma « mini-retraite » mensuelle – la Maison des Anges : à découvrir de toute urgence ! – m’encouragent à me pencher sur deux compagnons de route indispensables depuis 2008 : mon corps et l’écriture.
 
La relation que j’entretiens à mon corps a toujours été ambiguë. D’une part, je lui porte une certaine attention par un minimum d’exercice physique, des soins réguliers et un choix vestimentaire susceptible de le mettre discrètement en valeur. De l’autre, pourtant, je n’ai jamais été tendre avec lui et porte parfois encore aujourd’hui un regard jugeant et critique sur mon enveloppe charnelle.
 
Mon manque de bienveillance vis-à-vis de ce que St François d’Assise appelait son « frère âne » – à qui le saint homme demande d’ailleurs pardon à la fin de sa vie pour l’avoir tant maltraité – m’a sans aucun doute conduit à l’épuisement : non content de concilier une vie professionnelle trépidante et une vie privée « normale » (marié, deux enfants…et tout ce qui va avec), je m’astreignais à 3-4 heures hebdomadaires de fitness…le matin entre 7h et 8h. Pure folie, quand j’y repense aujourd’hui. Un choix qui, à l’époque, me semblait pourtant logique et censé, ancien sportif de compétition que j’étais. Ou plutôt que je m’illusionnais d’être encore.
 
Ainsi ignoré et violenté, mon corps a implosé : mon système nerveux a tout simplement mis un terme à ma course effrénée. Et ne m’a ensuite plus lâché : vertiges, jambes et bras insensibles, tachycardies, maux de ventre inexpliqués (Les médecins consultés me disaient tous : « Vous allez très bien, Monsieur Mack, vous êtes juste malade ») sans parler des crises de calcul rénaux et biliaires ainsi que des mots de dos omniprésents. Même si aujourd’hui, plus de six ans après mon burn-out, les symptômes neurologiques et/ou psychosomatiques ont soit disparus ou sont moins insistants, mon corps reste un précieux allié.
 
À en croire plusieurs auteurs, « notre corps aime la vérité » (David Servan-Schreiber) et « notre corps ne ment jamais » (Alice Miller). Emportés par le courant, les rapides et les cascades de notre vie temporelle, nous sommes souvent coupés de nous-mêmes, incapables de considérer que notre corps et notre âme ne font qu’un, ignorant avec superbe et inconscience les signaux pourtant palpables que notre « gant de l’âme » nous envoie. Même la sagesse populaire nous rappelle sans cesse l’évidence : ce n’est pas pour rien que l’on en a « plein le dos », qu’une situation ou une personne nous « casse les pieds », qu’on « se prend la tête », qu’on a « le cœur gros »…quand on a pas carrément « la peur au ventre » même quand on a « les reins solides ».
 
Notre corps nous parle en effet sans arrêt. Il nous renvoie une vérité, notre vérité. Et, plus nous nous mentons et plus nous faisons la « sourde oreille », plus il se fait entendre. Jusqu’au jour où, de guerre lasse, il prend le dessus et nous sommes de nous arrêter. En utilisant un langage parfois définitif.
 
En ce qui me concerne, le choc et le traumatisme suite à mon burn-out ont été si importants que, dans les premiers temps du moins, je frisais l’hypocondrie : à chaque début de douleur, j’angoissais et craignais la rechute. Si cette peur s’est aujourd’hui apaisée, je consulte très souvent Le grand dictionnaire des malaises et des maladies de Jacques Martel afin, d’une part, de faire des hypothèses sur les origines des douleurs qui m’empêchent de vivre sereinement et, d’autre part, introduire les modifications nécessaires dans ma vie ­– changements de comportements ou d’attitudes, voire de situations – et réguler ce qui est en mon pouvoir. Mon corps est donc un coach de vie au quotidien : il est un miroir de mes états d’âme et, de par son langage indirect nécessitant un décodage, il m’oblige à me questionner sans cesse sur mes choix, à rester à son écoute avec bienveillance et patience. Sans pourtant tomber dans la crispation : un rhume n’est parfois…qu’un simple rhume.
 
Si le corps me signale à sa manière que je cours le risque de quitter mon chemin de vie, l’écriture, elle, représente à la fois une médecine préventive et curative sur ce même tracé. Grâce à l’acte d’écrire, que cela soit quasi quotidiennement dans mon journal de vie ou une fois par mois pour mon blog, je me sens unifié : écrire me fait vibrer intégralement, sollicitant à la fois mon corps, mon âme et mon esprit.

L’écriture me libère et me pacifie, me réconcilie avec mes blessures. Car elle me permet d’en prendre soin.
 
Quand je pose ma plume sur les pages vierges de mon carnet ou mes doigts sur le clavier de mon ordinateur, je suis dans une autre dimension : l’espace-temps habituel s’efface pour laisser place à un monde où tout me semble possible, où je me sens libre, sans entraves. À la fois dans une grande verticalité, relié à moi-même, et une horizontalité ouverte, reliée aux autres et au monde qui m’entoure. Où je parle de moi, de mon vécu, des mes émotions, de mes erreurs, de ma vulnérabilité, des mes apprentissages, des beautés et des horreurs, des états de grâce et des petits enfers en moi et à l’extérieur de moi. Sans pour autant, je l’espère du fond du cœur, tomber dans l’auto-contemplation narcissique : chaque mot, chaque phrase aimerait être à la fois porteuse de vérité – non pas LA vérité mais ma vérité du moment, amenée à se déplacer – et porteuse de sens pour la ou les personnes qui me lisent. Car, en parlant de moi, je mets des mots sur les maux des autres.
 
Car il s’agit bien, pour le corps comme pour l’écriture, d’être vrais. De ne pas ou de ne plus tricher. D’assumer ses forces et ses limites. De ne pas vouloir être beaux pour être aimés mais être au plus près de son âme, quitte à déplaire parfois. Le texte du corps écrit cette vérité avec son langage dans sa propre chair et l’écriture nous permet de donner corps non seulement au texte, mais, à travers lui, à ce qui se trouve tout au fond de nous, ce « magma dans lequel puise tout écrivain (…) et qui permet le jaillissement de l’écriture » (Laurence Tardieu, p. 86), une matière instable et dynamique faite de lumière et d’ombres, de fleurs et de boue, de certitudes et de doutes.
 
Le corps comme l’écriture nous font sentir vivants. Or vivre est une prise de risques permanente. L’écoute de notre corps et le pari de l’écriture ne sont donc pas sans dangers. Mus par leur amour de la vérité, ils nous invitent tous deux à mettre le doigt « là ou ça fait mal » – au propre comme au figuré. Et, de plus, le langage corporel et écrit, si on en a le courage, nous initient à une quête sans fin : celle du sens de la vie et de notre vie. Une recherche dont l’amour ne devrait pas être absent. Que seraient en effet le texte du corps – ce langage d’autant plus complexe à déchiffrer qu’on a peur de le comprendre – et le corps du texte sans bienveillance et non jugement ?  N’oublions pas que nous sommes souvent nos propres ennemis et que tout outil dépend de l’intention que nous mettons dans son utilisation. Et que, sans amour, tant le corps et l’écriture peuvent se retourner contre nous. 



Toutes les photographies utilisées pour illustrer ce texte sont de Anne Deniau et tirées de la page internet http://lemotetlachose.blog.lemonde.fr/2013/08/21/a-la-rencontre-danne-deniau-image-mover/

L'accompagnement : un luxe inutile ?

Posted on 6 May, 2014 at 9:15 Comments comments (1330)

« On dit qu’il faut prendre son mal en patience : et si on prenait notre bien en urgence ? » (Ludovic Soliman)
 
« La folie est de se comporter toujours de la même manière et de s’attendre à des résultats différents. » (Albert Einstein)
 
Dans un ouvrage que j’ai déjà cité dans d’autres réflexions, Rolf Dobelli soutient, de manière provocatrice, que la performance d’un coach, d’un conseiller, d’un médecin ou d’un psychothérapeute est à questionner : si l’on s’en tient au principe de « la régression vers le milieu » qui veut que, quoique l’on fasse, toute situation insatisfaisante a tendance à se rééquilibrer d’elle-même au bout d’un certain temps, l’aide d’une personne extérieure n’a que peu ou pas contribué à l’amélioration du problème. Il faudrait donc, selon lui, éviter d’attribuer un meilleur état de santé ou une progression de résultats ou d’une situation à l’intervention d’un soutien quelconque.
 
Pour rester dans la provocation, j’aimerais, dans un premier temps, abonder dans le sens de la thèse du financier et homme d’affaires lucernois et cela pour deux raisons :
 
  1. si amélioration de la situation il y a, elle est principalement à mettre sur le compte du travail que la personne directement concernée a effectué, l’accompagnement ayant contribué à aider le client à s’aider lui-même ;
  2. au niveau de la déontologie, le coach peut garantir les outils mais en aucun cas le résultat de l’accompagnement : l’issue du processus appartient en effet à la personne accompagnée et, en toute humilité, à la vie.
 
D’un côté, la thèse de Dobelli me parle, car elle balaye toute velléité de « pensée magique », que cela soit chez l’accompagné ou chez l’accompagnant : comme j’ai pu le dire ailleurs, l’être humain n’est, à mon avis, pas l’auteur, le « deus ex machina », de la vie. Mais, de l’autre côté, il me semble primordial que toute personne puisse se donner le droit d’être actrice de son chemin de vie, non pas pour s’illusionner de détenir une baguette magique, mais pour des raisons de dignité et d’estime de soi ainsi que pour rester maître du sens – dans la double acception du mot : direction et signification – de sa vie.  
 
J’aimerais donc développer dans ces lignes les raisons qui, « malgré tout », plaident en faveur de l’accompagnement. Comme on ne parle jamais mieux que de ce que l’on connaît, je me contenterai de témoigner de mon activité de coach indépendant et interne tout en ayant parfois recours à ma propre expérience d’accompagné.
 
Le premier argument est en rapport à la bienveillance dont fait – ou devrait faire – preuve tout accompagnant. Cette posture n’est pas anodine, car elle touche au socle même de l’estime de soi, c’est-à-dire à l’auto-compassion, à l’amour inconditionnel pour soi-même et à la bienveillance à son égard.

Les personnes qui viennent me trouver traversent des moments qui les déstabilisent souvent profondément et qui mettent à mal leur capital de confiance en soi et en la vie : un licenciement, un harcèlement moral ou un burn-out sont autant d’épreuves douloureuses et parfois dévastatrices.
 
Le « témoin lucide » (Alice Miller, Notre corps ne ment jamais, Paris : Flammarion, 2013, p. 16) qu’est le coach, à la fois empathique et extérieur aux émotions de l’autre, permet à la personne accompagnée de trouver la bienveillance et la compréhension nécessaires à la reconstruction de son estime de soi. Le fait de vivre une écoute sans jugement auprès d’un coach est une réelle invitation et un encouragement à rester bienveillant vis-à-vis de soi-même, indépendamment de la situation ou des résultats.
 
La deuxième raison est en lien à l’alliance sur laquelle repose le binôme « accompagné-accompagnant ». Pour l’avoir vécu moi-même au sortir du burn-out, la solitude est parfois abyssale : seules les personnes qui ont traversé la même épreuve peuvent réellement comprendre ce qui nous arrive….et elle ne sont pas légion ou, du moins, ne sont pas faciles à trouver, sauf si on participe à des groupes de parole au sein d’une structure, ce qui n’a pas été mon cas. Pour votre entourage, l’empathie est difficile voire impossible à développer non seulement par l’absence d’une expérience similaire mais aussi et surtout parce que votre état les déstabilise elles aussi, les renvoyant à leurs propres peurs et limites.
 
De pouvoir parler sans crainte d’être jugé à quelqu’un d’extérieur au contexte personnel ou professionnel, en étant assuré que notre vis-à-vis nous accepte telle que nous sommes, est un réel soulagement voire une libération. Et non seulement ce duo nous permet de sortir de l’isolement mais il a également un effet positif sur notre identité et notre dignité, car le coach nous voit comme une personne et non comme un malade, un incompétent ou un raté – des étiquettes qui nous collent très vite à la peau, principalement parce que nous nous les auto-attribuons, aidés en cela par un contexte parfois déshumanisant.
 
Et c’est là que se situe la troisième motivation pour se faire accompagner, et pas des moindres : être d’accord d’être confronté à ses propres incohérences et à sa part de responsabilité dans la situation. « Bienveillant, mais sans complaisance » : telle est une des premières devises du coach que j’ai pu entendre en formation et j’en mesure régulièrement la portée. Car le fait de montrer de la compassion vis-à-vis de la personne coachée n’est pas l’unique garant de l’estime de soi chez elle.
 
Outre le fait d’être « en amitié avec soi-même » (Montaigne), la capacité d’évaluer, d’ « estimer », de la manière la plus objective et honnête qui soit, ses forces et ses faiblesses est une autre composante déterminante de l’estime de soi. Or, tout seul, on ne voit pas tout : il y a les « angles morts » que seul un joueur extérieur à votre propre partie peut identifier et, tel un miroir, vous renvoyer soit en reformulant vos propres mots, soit en vous posant des questions dont le but est de vous en faire prendre conscience ou en vous offrant des « feed-backs » qui sont parfois autant de « feed-claques ».
 
Dans son ouvrage au titre un brin démagogique, « Réussir son coaching. Une approche systémique » (Pearson Education France, 2011, 3 édition), Jaques-Antoine Malarewicz souligne que, dans un processus de coaching, il y a toujours trois acteurs : le coach, le coaché…et le changement. Si l’on s’en tient à l’un des principes de l’approche évoquée, tout système – et l’être humain en est un – a une tendance à l’homéostasie, c’est-à-dire à rétablir l’équilibre perturbé. Le principe de la régression dont parle Dobelli en est d’ailleurs une illustration : quoique l’on fasse, la régulation a lieu.
 
La personne qui vit un changement important, surtout lorsqu’elle le subit, a donc la possibilité d’attendre que la situation s’améliore d’elle-même et de prendre son mal en patience, en espérant des jours meilleurs. Ce qui a comme avantage de laisser la responsabilité du changement à des facteurs extérieurs…et l’énorme désavantage que la personne continue à subir son sort, se positionnant parfois en victime qui attend d’être sauvée par une manne providentielle. Ou qui quitte une situation qu’elle juge défavorable….en risquant fort de retrouver ailleurs ce dont elle fuit le plus le changement : elle-même.
 
La citation de Ludovic Soliman en exergue illustre en très peu de mots ce dilemme auquel tout être humain est confronté au moins une fois dans sa vie. Les personnes qui viennent me trouver ont fait un choix : celui de mieux vivre une situation professionnelle qui les affectent à un tel point que leur équilibre personnel est mis en danger, si ce n’est pas déjà trop tard.
 
Mais cette condition et cette motivation est-elle forcément la garantie d’une volonté de changement chez la personne demandeuse ? Pour le coach et psychiatre français, la réponse n’est pas automatiquement affirmative. Un des dangers pour le coach est d’ailleurs de mourir « par noyade, par étranglement ou par les deux à la fois » (p. 32) : la personne accompagnée inonde le coach d’informations sur le contexte et celui-ci se laisse endormir en jouant le sauveteur qui donne des recettes pour changer la situation plutôt que de diriger – Malarewicz parle de « manipuler » – le coaché vers ce qui va lui permettre de réfléchir aux changements de regard sur la situation et sur lui-même : ses émotions, ses sentiments, ses besoins, ses croyances. Autrement dit, vers son vécu et – c’est là que ça peut être douloureux – vers nos comportements et attitudes qui ont participé de la situation problématique.
 
Car, et c’est là un autre principe systémique, celui de la circularité : « on fait toujours partie du problème…et de la solution ». Il m’a été extrêmement difficile de réaliser puis d’accepter que c’est mon manque de bienveillance vis-à-vis de moi-même, ma loyauté et mon sens du devoir envers toute institution, mon désir de plaire et d’être reconnu, ma culpabilité et mon perfectionnisme qui ont fait de moi ma propre prison, mon propre geôlier et mon propre prisonnier. Non seulement je n’en aurai jamais pris conscience si je n’avais pas été accompagné, mais je me serai probablement enfoncé encore plus dans mon auto-harcèlement.
 
Les « témoins lucides » qu’ont été à la fois ma thérapeute et mon coach m’ont permis de changer. Ou, pour être plus juste, de devenir plus conscient de qui je suis et, donc, de gagner en estime de moi. Je suis en effet d’accord avec Guy Corneau, thérapeute canadien, pour dire qu’on ne change pas vraiment : mes démons et mes ombres ne sont jamais très loin, mais j’ai appris à mieux vivre avec et à les aimer… eux aussi. Et c’est peut-être là le bénéfice le plus important de tout accompagnement, indépendamment du résultat et de l’issue : celui d’avoir accepté une aide qui nous permette de prendre en main notre bonheur, car « être heureux, c'est apprendre à choisir » (Frédéric Lenoir, « Du bonheur. Un voyage philosophique », Paris : Fayard, 2013, p. 39). Et, n’en déplaise à M. Dobelli, choisir veut aussi dire se donner les moyens d’être résilient, c’est-à-dire de transformer une épreuve en merveille.
 
 
 
 
 

Le temps pour Chemin, le temps du chemin

Posted on 5 April, 2014 at 5:01 Comments comments (1542)
"Le chemin de la sagesse et de la liberté est un chemin qui mène au centre de son être" (Mircea Eliade)
 
Comme souvent dans une phase de transition ou après une rétro-boucle (« reculer pour mieux sauter »), la vie me mène dans un lieu magique où j’aime me ressourcer, me recentrer, m’accorder du temps ou m’accorder tout court : l’Hôtel-Pension Beau-Site, à Chemin-sur-Martigny.



Il y a d’abord la maison, construite en 1912, dans et autour de laquelle le temps semble s’être arrêté, loin de la course et du rythme souvent effréné du monde « d’en-bas », cette réalité qui semble à des années lumières une fois que l’on a bravé les lacets étroits qui mène de Martigny-Croix à Chemin-Dessus. Comme le dit le petit dépliant de présentation que l’on trouve sur le secrétaire de la chambre : « l’atmosphère particulière du Beau-Site ne peut pas se décrire, elle doit être vécue » (Plus sur www.chemin.ch, avec un clin d'oeil de gratitude au passage pour toute l'équipe qui travaille, à l'ombre et au soleil, pour servir la vie et l'esprit du lieu).
 
Il y a aussi la forêt, principalement constituée de mélèzes, appelée la « forêt éternelle » car, comme l’écrit Joëlle Chautems, « elle transmet l’enseignement de la vie cyclique, où la mort promet une renaissance. Le mélèze est l’arbre du renouveau. Il perd ses aiguilles en hiver et elles réapparaissent au printemps (...) Par son expérience, il nous invite à voir les étapes de nos vies telles qu’elles sont, à ne pas en faire des montagnes infranchissables et à les accueillir avec joie et curiosité. Nous sommes là pour apprendre, puis nous apprendrons ailleurs….Le cycle continue, sans fin. » (Guide des arbres extraordinaires de Suisse romande. 40 balades d’énergie. Reliance et soins par la nature. Lausanne, Favre, 2012, 3 édition, p. 223).


Pour ma part, j’apprécie tout particulièrement la présence de ces gardiens de la montagne, témoins du temps et de la vie, et j’en choisi à chaque visite un autre – c’est d’ailleurs plus souvent lui qui me choisit – pour l’étreindre, dialoguer avec lui et m’inspirer de sa sagesse.
 
L’énergie de Chemin et ses environs est donc plus que propice pour méditer sur le sens de son propre cheminement, de ce que la vie nous permet de vivre, que cela soit joyeux ou douloureux, et de faire le point pour avancer le plus sereinement possible…jusqu’à la prochaine bifurcation.
 
Le temps pour Chemin est plutôt prévisible : environ une heure et demie depuis mon domicile. La route est toute tracée, ma voiture la connaît presque par cœur. Mis à part les éventuels bouchons en fin d’après-midi et les quelques rares véhicules indigènes qui ont la "mauvaise" idée d’emprunter l’itinéraire – digne d’un rallye corse – dans le sens inverse du mien, m’obligeant parfois à transformer mon modeste moyen de transport en un 4x4 rugissant, le trajet est sans surprise, du moins en théorie.
 
Le temps du chemin de vie est, on s’en doute, bien différent. Il n’est ni prévisible, le parcours n’étant ni tout tracé ni sans surprise, même en théorie. Et pourtant, que la tentation est grande de désirer que ce parcours soit une route balisée, cartographiée, répertoriée, « gps-isée », donc maîtrisable et maîtrisée. J’en veux pour preuve non seulement mon expérience personnelle, mais également celle des personnes que j’accompagne et qui, si elles n’y sont pas rendues attentives, veulent prendre des décisions sans se laisser le temps de se poser les bonnes questions.
 
C’est ce que Rolf Dobelli (Die Kunst des klaren Denkens. 52 Denkfehler die Sie besser anderen überlassen. Munich, Hanser Verlag, 2011, p. 179) nomme le « biais de l’action » (The Action Bias) : dans des situations de doute, nous ressentons le besoin de faire quelque chose, quelle que soit cette « chose » - que cela aide ou n’aide pas. On se sent mieux après avoir agi, même si l’action n’a pas amélioré la situation ou, pire, si elle l’a détériorée. Nous agissons souvent trop et trop vite. Au lieu de commencer par ne rien faire jusqu’à ce que nous ayons l’esprit plus clair.

Dobelli conclut son texte par une citation de Blaise Pascal : « Tout le malheur des hommes provient du fait qu’ils ne sont pas en mesure de rester tranquillement dans leur chambre ». Et c’est exactement ce que je fais lorsque je me rends à Chemin : hormis la ou les ballades dans la « forêt éternelle », je reste, tel un moine dans sa cellule, cantonné dans « ma » chambre. À lire, méditer, écrire, écouter de la musique, dormir, rêvasser. Bref, à ne rien entreprendre pour faire évoluer la situation. Si ce n’est – et c’est essentiel – prendre soin de moi. 
 
La question qui se pose – et elle finit toujours par être formulée – est : mais quand est-ce que je sais que je peux ou dois agir, entreprendre quelque chose, prendre une décision ? Pour abréger l’inconfort voir la douleur liée à cette incertitude, il serait aisé de donner une réponse assortie d’un délai. Rolf Dobelli – manager et financier, précisons-le –  cite des recherches qui sont formelles : au plus tard après trois mois, le ciel de notre esprit est suffisamment serein pour qu’il soit bon d'agir et de faire des choix. 
 
Cette réponse n’est pas satisfaisante, surtout lorsqu’il s’agit de décisions qui engagent l’avenir de la personne qui les prend. Cette échéance rassure certainement notre société qui vise à réintégrer ou à réinsérer au plus vite une personne « en crise » afin de ne pas rompre la chaîne de productivité et pour éviter de générer des coûts souvent exorbitants. Mais mon expérience m’amène à dire que le fait de prendre la tangente pour, le plus rapidement possible, se relever et se remettre en selle peut s’avérer une mauvaise stratégie : la personne aura apparemment résolu la situation problématique en adaptant éventuellement quelque peu la réalité, mais n’aura pas traité le problème à la racine. Et comme nous faisons toujours partie du problème, la solution passe donc obligatoirement par un travail sur soi et donc par un processus qui prend du temps. Et, pour reprendre les propos de Lytta Basset, les injonctions du type « il faut » sont souvent contre-productives, surtout lorsqu’il s’agit d’aller au fond des choses, au fond de soi, au fond de sa blessure (Au-delà du pardon. Le désir de tourner la page. Paris, Presses de la Renaissance, 2006, p. 121)
 
« Mais alors, me direz-vous, combien de temps doit-on attendre pour passer à l’action et prendre une décision ? Trois mois ? Plus ? Une vie ? Quelle horreur ! ». Et vous auriez raison de vous insurger. Et pourtant : la réponse est impossible, car elle n’est ni universelle ni définitive. Comme dirait Fernand Raynaud dans le sketch où il demande combien de temps il faut à un canon pour refroidir après avoir tirer un boulet : « Ça dépend ». Et ça dépend de tellement de facteurs qu’il est impossible de donner une réponse claire et, donc, satisfaisante pour calmer notre angoisse.
 
Pourtant, à en croire Anne Dufourmantelle, philosophe et psychanalyste, lorsqu’on s’arrête quelque temps et qu’on a le courage de vivre cet « espace intérieur apaisant grâce auquel nous entrons dans une relation de bienveillance envers nous-mêmes et envers le monde (…) au bout d’un moment, des chemins insoupçonnés se dessinent, qui nous remettent sur la voie de la puissance » (« Ce qui nous manque c’est la confiance en l’autre », Psychologies Magazine, Janvier 2014, p. 59).

Se dessine ici le cœur d’un art qui demande patience et discipline : celui de savoir attendre que les fruits soient mûrs et de pouvoir rester à l’écoute de notre cœur et de notre intuition. Pour, entretemps, se donner cette douceur envers nous-même qui souvent nous fait défaut et se concentrer sur la seule chose qui soit en notre possession, « une chose qui n’est pas rien : l’instant (…) À côté de la certitude de la mort, il y a en nous cette certitude d’être les maîtres de l’instant » (François Cheng, Cinq méditations sur la mort autrement dit sur la vie. Paris : Albin Michel, 2013, p. 50).
 
Si vous vous trouvez actuellement à un carrefour de votre vie, je vous propose donc de vous arrêter, de prendre le temps qui vous sera nécessaire pour faire la paix avec vous-même et avec le monde, pour évaluer le chemin parcouru – et dont vous pouvez être fiers, car personne à part vous n’a vécu votre vie – et scruter l’horizon tel que vous aimeriez le peindre, le sculpter, le créer. Sans céder au chant des sirènes de "l’action à tout prix" ni à la pression d’un entourage aussi et parfois même plus anxieux que vous.

Et, pourquoi pas, vous faire accompagner pour y voir plus clair en vous-même et par rapport à vos choix futurs, en répondant à l’injonction tout sauf paradoxale : « Sois autonome, demande de l’aide ! » (G. Le Cardinal).

Bon chemin ou Chemin…ou les deux, à vous de choisir.
 


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