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Prenez soin de vous ! Une injonction paradoxale ?

Posted on 2 January, 2022 at 11:00

« Et de nos maladies, la plus sauvage, c'est mépriser notre être » (Montaigne)

 

À la fois en tant que personne ayant vécu elle-même un épuisement professionnel et comme professionnel qui s’est spécialisé dans le domaine de l’accompagnement aux individus victimes d’un burn-out, la question du soin est éminemment centrale. Deux spécialistes romandes de la problématique (1) proposent en effet un « triptyque » qui permet de structurer l’action dans ce domaine : « Repos – Soin – Retour au travail ». Les limites entre ces trois étapes sont perméables et le fait de se reposer ou de revenir au travail se fait à la lumière du soin, valeur centrale en matière d’épuisement.

 

Si la grande majorité des personnes que j’accompagne sont au « bout du rouleau », c’est en effet précisément parce qu’elles n’ont pas « pris soin » d’elles, ce qui a conduit à une sur-adaptation aux attentes, réelles ou fantasmées, de leur contexte professionnel et à un non respect de ses propres besoins et limites. Ce processus est d’ailleurs à un tel point avancé chez la plupart d’entre elles que, lorsque je leur pose la question de comment elles/ils comptent « prendre soin » d’elles/d’eux, ces personnes sont dans l’incapacité d’y répondre, habituées à se laisser définir par les circonstances extérieures depuis plusieurs années.


La tentation est alors grande d’avoir recours à des « to do lists », facilement localisables sur internet, et qui se résument à des impératifs dans les domaines physiques (« Reposez-vous ! », « Faites du sport ! », « Mangez sainement ! »;), sociaux (« Donnez et recevez de l’affection ! », « Demandez de l’aide ! »;), cognitifs (« Lisez ! », « Méditez », « Écrivez ! »;) et émotionnels (« Soyez positifs ! », « Pardonnez-vous ! »;). Ces listes et principes de base me laissent songeur et je suis très réticent à les utiliser dans mes accompagnements. Je me questionne en effet sur l’emploi du mot « soi » dans l’expression « prendre soin de soi ».


 

De quel « soi » parle-t-on ?

 

Sans prétendre répondre de manière exhaustive à cette interrogation, j’aimerais m’appuyer sur deux auteurs pour avancer quelques hypothèses.

 

Pour Moussa Nabati (2) , psychiatre français d’origine iranienne, « être soi veut dire s'aimer, s'accepter, se respecter tel qu'on est, dans son corps, son âge et son sexe, en jouissant notamment d'un psychisme séparé, différencié, autonome, dégagé des confusions d'identités, de places et de fonctions » (p. 19), un processus qui passe par la prise de conscience « de ces forces "négatives", dans le but non pas de s'acharner à les éliminer - car plus on les embête et on les fuit, plus, paradoxalement, elles redoublent de brutalité -, mais de les respecter un tant soit peu pour s'en protéger. » (p. 94).

Si les personnes que j’accompagne se sont « pris un mur », c’est toutefois très souvent parce qu’elles étaient dans l’incapacité – partielle du moins – d’être soi, trop occupées à se façonner un « faux self » ainsi qu’à créer et à entretenir une illusion.

C’est ainsi que celles et ceux qui vivent cette épreuve et sont d’accord de s’aventurer dans l’épopée et le voyage en direction d’un « soi » plus vrai et authentique se retrouvent confronté-e-s à une de leurs plus grandes difficultés : celles d’accueillir, en toute bienveillance, sans jugement, sans rejet ni combat ce qu’elles ou ils ont le plus redouté avant le burn-out, à savoir leurs ombres et leurs démons, leurs émotions « négatives » et leurs états d’âme. Or, comme l’avance Lytta Basset (3), « prendre soin de la blessure suppose : s'arrêter, se mettre en retrait, être attentif à son intériorité » - une intimité que les personnes concernées peinent souvent à rencontrer, victimes d’une logique d’extimité dans laquelle elles se sont laissé enfermer.

 

Intervient ici le deuxième auteur sur lequel j’aimerais m’appuyer, à savoir Jean Monbourquette (4) qui, dans un ouvrage devenu un classique , fait la distinction entre d’une part le soi, le « je », « l’ego » propre au vocabulaire de la psychologie et du développement personnel, et d’autre part le « Soi », « l’image de Dieu » qui fait référence à la dimension spirituelle, aux racines essentielles et à la Source présentes en chacun-e d’entre nous. Selon cet auteur, prêtre et psychologue, être pleinement soi consiste donc à développer l’estime de soi ET à découvrir les richesses intérieures du Soi.

Mises à part quelques allusions à la méditation, au contact avec la nature ou à la nécessité de se mettre « en stand by », de « faire le mort » ou de « profiter du silence », qui témoignent plus d’une approche techniciste de la spiritualité que d’un encouragement à approfondir cette dimension, les injonctions en lien au « prendre soin de soi » s’adressent presque exclusivement au « soi » et éludent le « Soi ». C’est pourtant dans cette dernière dimension que les personnes que j’accompagne trouvent souvent la force et les ressources, en plus de celles qu’elles avaient déjà au préalable, pour mettre leur énergie au service non de la survie mais de la Vie. En effet, comme l’avance Alexandre Jollien (5) , « au fond du fond, subsiste une part indemne, intouchable, que rien ne peut souiller. À la surface, les crispations, le manque, les tourments de notre individualité peuvent secouer dur, mais rien ne s'oppose à la grande santé qui circule en abondance sous la panique, l'avidité, les ruminations qui ne font que voiler, par intermittence la sagesse qui inonde un cœur ».


C’est ainsi que Sophie (6) , qui se remet d’un épuisement émotionnel et cherche à définir un nouveau projet de vie professionnelle, réalise que les activités sportives, artistiques et sociales qu’elles a pu reprendre récemment grâce aux assouplissements en lien à la situation sanitaire la fatiguent beaucoup alors qu’elle pensait pouvoir s’y ressourcer. Après discussion, Sophie réalise que, au fond, son véritable besoin consiste à être seule avec elle-même ce qui passe pas apprendre à dire « non » aux nombreuses sollicitations et « oui » à ce que ces rendez-vous avec elle-même lui permettront de découvrir.


 

Du diktat du soin de soi

Même si l’encouragement « prenez soin de vous ! » part d’une bonne intention (dont l’Enfer est souvent pavé, dit-on), il est vide de sens s’il n’est pas accompagné d’une réflexion autour de ses enjeux, au risque sinon de se retourner contre ses finalités. De plus, pour le dire avec les mots de Mireille Cifali (7) , « une relation ne se décrète pas, elle se vit », cela d’autant plus lorsqu’il s’agit de celle avec son « moi » et son « Soi » : des injonctions extérieures ne vont donc pas forcément aider des personnes désorientées à prendre soin de leur intériorité.

En ce qui me concerne, et plutôt que de véhiculer des injonctions, je vais continuer à accompagner les personnes que la vie place sur mon chemin en prenant soin de l’outil principal de tout accompagnant-e : elle-même/lui-même. Le soin se joue en effet aussi (et parfois surtout) au niveau de l’alliance entre l’accompagné-e et l’accompagnant-e-, véritable lieu de bienveillante co-construction et de transformation. De plus, lorsqu’on est deux, on est toujours trois : l’Autre est présent, à condition bien-sûr d’être d’accord de lui laisser de la place.

 

PS :  Cet article est paru dans une version différemment illustrée dans la revue Itinéraires n°115/2021/3


(1) Droz, N. & Wahlen, A. (2018). Burn-out, la maladie du XXIème siècle ? Lausanne : Éditions Favre.

(2) Nabati, M. (2006). Le bonheur d'être soi. Paris: Fayard

(3) Basset, L. (2006). Au-delà du pardon. Le désir de tourner la page. Paris : Presses de la Renaissance, p. 76.

(4) Monbourquette, J. (2001). De l’estime de soi à l’estime du Soi. Paris : Bayard.

(5) Jollien, A. (2018). La sagesse espiègle. Paris: Gallimard, p. 216

(6) Prénom d'emprunt

(7) Cifali, M. (2019). Préserver un lien. Ethique des métiers. Paris : PUF, p. 10

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